Le Monde comme il va

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jeudi, décembre 17 2020

La cause des pauvres en France

Frédéric Viguier
La cause des pauvres en France
Presses de Sciences Po, 2020

Dans un livre demeuré célèbre (L’individu contre l’État, 1884), l’austère philosophe anglais Herbert Spencer appelait ses concitoyens à se méfier de leurs élans compassionnels et les enjoignait de ne pas plaider pour que l’État prenne en charge la misère sociale. Car le pauvre peut être « déméritant », sa déchéance n’étant alors que la conséquence de son imprévoyance. Il y avait également le risque que la solidarité organisée fasse émerger un monstre bureaucratique et budgétivore : l’État-providence, avec ses fonctionnaires toujours trop nombreux et ses impôts toujours trop élevés.
Herbert Spencer et son darwinisme social n’apparaissent pas dans le livre dense du sociologue Frédéric Viguier, La cause des pauvres en France, publié par les Presses de Sciences Po. Cependant, son ombre plane…

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L’auteur s’intéresse principalement à l’association ATD Quart-monde, fondée à la fin des années 1950 par le père Joseph Wresinski, personnage aussi charismatique que virulent dans sa défense des pauvres ; des pauvres qui ne peuvent se réduire à l’image du travailleur sans emploi et mal-logé défendu par le PCF ; des pauvres qui échappent à la Sécurité sociale ; des pauvres qui ne sont pas tombés dans la pauvreté, victimes des aléas de la vie, mais qui y sont nés : comme le souligne le sociologue Jean Labbens, « les déchéances sont plus que rares : la misère est un lieu fermé, plus fermé sans doute que celui de la haute aristocratie » ; des pauvres qui ont développé une « culture d’exclus du monde moderne ». Il faudrait donc bien plus qu’une politique axée sur le plein-emploi et le développement du logement social pour en finir avec cette misère-là.

Pour défendre le quart-monde, les structures liées au catholicisme social trouvent des relais au sein de la classe politique et, chemin faisant, remettent en question les us et coutumes des associations caritatives. La « cause des pauvres » s’institutionnalise. Frédéric Viguier nous met ainsi dans les pas de René Lenoir, haut-fonctionnaire catholique et humaniste, qui prend à bras-le-corps cette question de la misère et plaide pour un lien fort entre Etat et associations caritatives, à condition que celles-ci soient efficaces. Car dans la France giscardienne et libérale, il faut faire bon usage du « pognon de dingue » destiné aux pauvres. Des associations prennent ainsi le virage de l’institutionnalisation1, d’autant que la crise s’accroît, jetant dans la pauvreté une fraction non négligeable des classes populaires. Le pauvre devient « l’exclu », le monde du caritatif est bouleversé, et pas uniquement par l’inflation du nombre de travailleurs sociaux impliqués dans la correction des maux provoqués par les politiques néo-libérales. L’heure est à la gestion de l’urgence plus qu’à l’action curative de long terme, tandis que des voix spenceriennes se font de plus en plus entendre : derrière le pauvre à remettre au travail, se cacheraient l’assisté, le profiteur, le fraudeur ; pas d’aide sociale sans contrôle social et discours moralisateur. De nouveau, au grand dam des associations investies dans la lutte contre la misère, la pauvreté est en partie niée comme problème structurel, liée au capitalisme et aux inégalités sociales et discriminations qu’il produit ; elle redevient une affaire individuelle et renvoie les victimes à leurs incapacités personnelles… ou à leur refus de traverser la rue pour trouver un travail. Bilan amer donc, mais n’oublions pas que certains amortisseurs sociaux (RMI, couverture santé), indispensables à la survie de beaucoup, doivent beaucoup à la pugnacité des « avocats des pauvres ».

Il faut lire le livre de Frédéric Viguier, nous seulement par ce qu’il nous apprend sur l’histoire d’ATD Quart-monde et plus largement sur celle du caritatif, mais aussi pour mieux mesurer l’influence des réseaux catholiques dans la machine techno-bureaucratique et leur responsabilité dans la mise en place des dispositifs de solidarité nationale dont le haut-fonctionnaire sarkozyste et ancien président d’Emmaüs-France Martin Hirsch en est le plus beau représentant.

Note :
1. Sur cette problématique, lire Jean-Pierre Le Crom et Jean-Noël Retière, Une solidarité en miettes. Socio-histoire de l’aide alimentaire des années 1930 à nos jours, PUR, 2018.

samedi, décembre 12 2020

Anarcho-syndicalisme et communisme de caserne

Angel Pestana
Soixante-dix jours en Russie et autres textes 1921-1924
Le Coquelicot, 2020

Au printemps 1920, Angel Pestana, figure de l’anarcho-syndicalisme, abandonne l’Espagne. Sa mission : gagner Moscou afin de participer au second congrès de l’Internationale communiste, et voir de ses propres yeux la révolution bolchevique en action. Il en tirera un livre, Soixante-dix jours en Russie que les éditions toulousaines du Coquelicot viennent d’exhumer et de traduire pour la première fois en français.

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Angel Pestana fait partie de ces militants anarchistes qui n’entrèrent pas au panthéon : il n’est pas mort en martyr pendant la guerre civile comme Buenaventura Durruti ; il ne fut pas ministre au nom de l’unité antifasciste comme Garcia Oliver ou Federica Montseny. Pestana fit partie, comme son ami Joan Peiro, de ceux qui, en 1931, plaidèrent pour que la CNT-AIT se dote d’un bras politique et rompe avec l’antiparlementarisme, sans pour autant abandonner l’idéal communiste libertaire. Mais en 1920, Pestana est encore un anarchiste intransigeant, chargé par les congressistes de la CNT de confirmer ou infirmer la décision prise en décembre 1919 : adhérer à l’Internationale communiste.
Ces « 70 jours » tiennent bien plus du reportage que de l’essai théorique. Pestana, comme les anarchistes espagnols, a besoin de voir et de comprendre ce bolchevisme qui intrigue. Et ce qu’il voit le stupéfait, l’inquiète, le désole. Il sait que le blocus étrangle la jeune révolution mais rien, à ses yeux, ne peut justifier la grande misère des masses et l’opulence des chefs, le culte des leaders et la dictature sur le prolétariat, la violence de la répression et la liquidation des soviets, le bureaucratisme et l’État omnipotent : « le mastodonte de l’Etat aplatit de ses pattes énormes, le plus prometteur bourgeon de la spontanéité du peuple ». Il n’est pas dupe de l’accueil qu’on lui fait dans les usines qu’il visite : il voit les visages fatigués, il entend les applaudissements de circonstances. Il est écoeuré par le comportement des délégués étrangers qui se vautrent dans le luxe tandis que la population mange maigre.

« Quand on invoque la dictature du prolétariat pour justifier l’injustifiable et qu’on a devant les yeux le fameux code du travail russe, écrit-il, cela nous fait mal de devoir demander si tous les prolétaires russes ou des hommes représentatifs étaient fous lorsqu’ils rédigèrent ce document. Dans aucun pays capitaliste n’existe une législation aussi rigide et contraire aux intérêts de la classe ouvrière. » Et il ajoute : « Les bolcheviks aiment beaucoup les statistiques et les graphiques : ils ressentent une véritable attirance pour cette façon d’exposer les idées ; cependant nous ne pensons pas nous tromper en disant que jamais une statistique ne dira tous les assassinats commis, tous les villages rasés et brûlés, toutes les victimes sacrifiées à cette politique erronée. Le temps en sera témoin. »
Il croise un Kibaltchiche, alias Victor Serge, toujours libertaire, qui lui fait un portrait peu flatteur des anarchistes russes versant dans l’illégalisme et s’y complaisant ; un Victor Serge qui l’appelle à se méfier des bolchéviks si manipulateurs ; un Victor Serge qui, l’année suivante, se transformera en un fervent défenseur du bolchevisme1, au grand dam de Pestana (« Soit Kibaltchiche aujourd’hui n’est pas sincère, soit il a perdu l’esprit critique et rationnel qui le caractérisait alors »). Il rencontre l’incontournable Drizdo Losovsky qui tente, sans y parvenir, de le convertir à la conception léniniste du syndicalisme et le presse de faire adhérer la CNT à l’Internationale syndicale rouge en train de naître2.
De retour en Espagne après moults péripéties, Pestana défendra devant ses camarades de la CNT une position iconoclaste et inacceptable pour les communistes : l’entrée dans l’Internationale syndicale rouge sans en respecter la discipline et les principes ; le fédéralisme et la liberté contre le « communisme de caserne ». Les cénétistes choisiront une voie plus simple : rompre. Une courte page d’incertitude se ferme alors pour l’anarcho-syndicalisme espagnol.

Notes
1. Victor Serge, Les anarchistes et l’expérience de la Révolution russe, Librairie du travail, 1921.
2. Drizdo Losovsky, L'Internationale syndicale rouge (suivi de La troisième période d'erreurs de l'Internationale communiste, par Léon Trotsky), Maspéro, 1976.

mardi, décembre 8 2020

Démanteler le Canada ?

Alain Deneault
Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe
Lux, 2020

Avec son dernier ouvrage, Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe, le philosophe canadien Alain Deneault confirme qu’il est un bien mauvais citoyen ; mais je me doute qu’il n’en a cure. Depuis plusieurs années, ce féru d’économie pointait l’importance du Canada dans le « processus d'offshorisation du monde », soulignant que sable blanc et noix de coco n’étaient pas nécessaire à l’établissement de paradis fiscaux. Dans Bande de colons, il poursuit son travail de déconstruction en s’en prenant cette fois-ci au roman national canadien, cette construction idéologique qui permet de mettre dominants et dominés sur un même bateau... mais chacun à sa place. Pour Alain Deneault, le Canada est resté malgré les siècles un comptoir commercial qu’on « s’obstine à appeler pays ».

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Dans un travail célèbre sur le monde colonial, Albert Memmi opposait deux blocs, dont il fit le portrait en 1957 : le colonisateur et le colonisé, autrement dit l’autochtone1. Pour l’intellectuel juif tunisien, le colonisateur a aussi bien le visage de l’élite affairiste que celui du petit blanc. Afin d’éviter « d’absoudre tous les agents européens du projet colonial », nous dit Alain Deneault, il fait de tous des privilégiés. Or pour Deneault, il faut séparer le colonisateur, autrement dit cette minorité de possédants qui organise la mise en valeur économique du territoire conquis, du colon, cette petite main, ce rouage qui ne maîtrise en rien son destin, mais qui restreint malheureusement « sa conscience à celle de son maître ».

Pour appuyer sa thèse, il rappelle les premiers temps de la colonisation quand ce qui devînt le Québec n’était qu’un réseau de comptoirs commerciaux géré par une compagnie commerciale. Cette compagnie de la Nouvelle France avait fait des autochtones des partenaires commerciaux, savait jouer de leurs rivalités pour assurer son autorité, et elle avait noté avec un certain déplaisir l’attirance des premiers colons pour le mode de vie indien ; une attirance qui donna lieu à de nombreux métissages. C’est la domination britannique qui mit fin à cette expérience en séparant ethniquement le territoire, en imposant aux premiers colons de renoncer à leur « part indigène ». Ironie de l’histoire : « Le Canada qui se présente aujourd’hui comme le parangon du multiculturalisme, nous dit Alain Deneault, fut créé sur la base d’une hiérarchisation ethnique. »

Si « nul colon (…) ne fut maître du projet colonial », pourquoi diable ce colon s’identifie-t-il à la clique politico-affairiste qui a mis le pays en coupe réglée et continue à le dominer ? Est-ce parce que le roman national a fait de ces hommes et femmes du peuple des « pionniers vaillants et héroïques », alors qu’ils n’étaient que des dominés socialement et économiquement, sans prise sur leur destin ? Pour Alain Deneault, « le colon peut chercher à jouer les dominants, mais ce sera toujours en raison du pacte le liant à un pouvoir qui l’administre et le domine à son tour ».
Et quel pouvoir ! « « Les électeurs votent toujours pour les deux mêmes partis issus de la même classe sociale dominante », dont l’une des figures est le famille Irving, premier employeur de l’Est canadien, véritable Etat dans l’État, âpre au gain et, cela va sans dire, adepte du mécénat ; car la générosité fait oublier bien de choses...2

Comment en sortir ? En démantelant le Canada, cet « ensemble de terres que se disputent des propriétaires » dans le but d’en tirer le profit maximum, et de le remplacer par des « républiques plurinationales et démocratiques », fédérales et solidaires. Utopique ? Certes. Mais peut-on lui préférer l’extractivisme, le saccage de la nature, le racisme et le capitalisme néolibéral ?

Notes :
1. Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, Buchet/Chastel, 1957.
2. Sur la philanthropie, je vous renvoie à la lecture de Nicolas Guilhot, Financiers, philanthropes. Vocation éthiques et reproduction du capital à Wall Street depuis 1970, Raisons d’agir, 2004.

dimanche, novembre 29 2020

Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme

Kristen Ghodsee
Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme
Lux, 2020

'' Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Tel est le titre accrocheur du dernier livre de l'universitaire américaine, spécialiste des pays de l’Est, Kristen Ghodsee publié par les éditions Lux. Accrocheur et provocateur, voire même scandaleux, non pour nous, pauvres Français vivant sous la férule marxiste depuis bien longtemps, mais pour les nord-Américains. Car c'est bien à eux que l'autrice s'adressait, en 2018, date de l’édition anglaise de ce livre. La récente élection présidentielle américaine l'a montré jusqu'à la nausée : pour une grande majorité de la population américaine, républicaine mais aussi en moindre part démocrate, le socialisme, même sous sa forme la plus droitière à nos yeux, est un totalitarisme, un égalitarisme, bref le « mal absolu ». Et si on ne peut que constater le développement des courants radicaux outre-Atlantique, notamment dans la jeunesse, il faut savoir raison garder : ce n’est pas le ticket Biden/Harris qui prendra d’assaut le Palais d’hiver !

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Ce livre n'est pas un écrit académique, un pamphlet, mais une invitation à aborder les expériences socialistes, entendez communistes et social-démocrates, en partant de l'expérience concrète des femmes. Plus qu’aux nord-Américains en tant que tel, c’est en effet aux femmes américaines que Kristen Ghodsee s’adresse. Elle ne nie évidemment pas la dimension autoritaire, liberticide des régimes « communistes » mais refuse qu’on ne les juge qu’à l’aulne des droits de l’homme : « Les atrocités du 20e siècle, écrit-elle, ne doivent pas être instrumentalisées pour taire les critiques du capitalisme contemporain. » Elle dit aux femmes américaines, des femmes qui se doivent d’être avant tout des mères : regardez ce que le capitalisme non régulé fait de vos vies ; n’y aurait-il rien de bon à retirer pour vous des expériences socialistes de jadis ?
Kristen Ghodsee ne soutient évidemment pas que le socialisme réel est parvenu à extirper machisme et sexisme du coeur du peuple. Elle sait, comme un vieux barbu avant elle, que « la tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants » (Karl Marx), et qu’il ne suffit pas de considérer la religion comme inexistante un beau jour de 1967 pour que les Albanais cessent de croire ! De même, elle n’oublie pas que les politiques favorables aux femmes subirent nombre d’entorses au Paradis socialiste, et que le Pouvoir demeura une affaire d’hommes avant tout. Cependant, elle rappelle que la plupart des pays socialistes ont mis en place des dispositifs favorisant l’insertion professionnelle des femmes, dispositifs qui permirent à celles-ci de s’émanciper de la tutelle masculine en gagnant leur indépendance économique. Et « lorsque les femmes gagnent elles-mêmes leur vie (…), écrit-elle, le prince charmant devient nettement moins attirant ». Congés maternité et paternité obligatoires, garderies nombreuses, accès à la contraception et à l’avortement, quotas de femmes dans les organes politiques, décret du politburo bulgare en 1973 appelant à rééduquer les hommes rechignant à participer aux tâches ménagères… Voici tout ce qui a concouru à faire des femmes en pays socialistes des individus plus libres, plus indépendants et, finalement, plus épanouies sexuellement ! De quoi développer bien des n’Ost-algies…

Aujourd’hui, nous dit Kristen Ghodsee, les femmes de l’Est sont redevenues des marchandises. La chute du bloc de l’est a signé la mort des dispositifs sociaux. Quant aux Etats-Unis, quarante ans de néolibéralisme et de rhétorique néoconservatrice ont rendu la situation « effroyable » pour les femmes. Sorti en 2018 aux Etats-Unis, ce livre se fixait un but très politique : convaincre les femmes à se mobiliser politiquement contre la réélection de Donald Trump puisque, comme le dit l’autrice, « les femmes ont un pouvoir politique immense lorsqu’elles rentrent dans l’isoloir ». Malheureusement, si j’en crois les sondages, le roi du tweet a obtenu davantage de voix féminines qu’il y a quatre ans. Le mythe de l’homme fort, misogyne et protecteur, a encore de beaux jours devant lui...

vendredi, novembre 20 2020

Le féminisme ou la mort

Françoise D’Eaubonne
Le féminisme ou la mort
Le Passager clandestin, 2020

La réédition par les Editions du Passager clandestin du livre Le féminisme ou la mort ne pourrait avoir qu’un intérêt historiographique : remettre à la portée de toutes et tous un classique du féminisme radical de la décennie 1970 dû à l’une des figures les plus singulières du MLF d’alors : Françoise d’Eaubonne. Mais cela ne serait pas rendre justice à un texte de 1974 qui, près d’un demi-siècle plus tard, n’a rien perdu de son actualité.

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On pourrait trouver cela désolant et, en effet, ça l’est, terriblement. Car la femme demeure cette « chair à viol », cette chose qui se doit d’être « belle comme le Juif se doit d’être riche » : « Il est peu de métiers féminins où une femme ne doive pas se vendre en effigie. » nous dit Françoise d’Eaubonne ; une chose prisonnière de la féminitude, ce carcan forgé par les mâles qui lui rappelle quelle est sa place dans un monde bien ordonné ; une chose abonnée à la double journée qui se doit, sans barguigner ni rémunération, travailler à la reconstitution de la force de travail de toute la maisonnée.

On aurait pu espérer que l’insertion professionnelle massive des femmes dans le monde de l’exploitation capitaliste leur ouvre la voie de l’émancipation. Ce ne fut qu’en partie vrai, constate l’autrice. Même si, « de moins en moins, les femmes cultivent le rêve du retour au foyer » et à l’esclavage domestique, la plupart d’entre elles sont abonnées au travail peu qualifié et symboliquement dévalorisé. Rappelons-le : lorsque Françoise d’Eaubonne dresse ce constat, cela fait dix ans que les femmes peuvent travailler, ouvrir un compte et disposer d’un chéquier sans au préalable obtenir l’autorisation de leur mari. Certes, la situation a évolué en un demi-siècle, il n’en demeure pas moins que les femmes demeurent sur-représentées chez les premiers de corvée, ces invisibles à ce point matinaux qu’on ne les voit guère...
Si Françoise d’Eaubonne ne ressent pas « tout mec comme oppresseur et menaçant », elle croit « au phallocratisme de chaque seconde », à l’omniprésence de la « culture mâle ». Cela l’amène à faire le lien entre exploitation de la nature et sexisme. Le capitalisme patriarcal, celui qui repose sur l’exploitation et l’épuisement des ressources, celui qui repose sur l’exploitation et l’asservissement du sexe dit faible : voilà l’ennemi ! Françoise d’Eaubonne est catégorique : pour la sauver, il faut arracher la planète au mâle d’aujourd’hui pour la restituer à l’humanité de demain, de la même façon que les femmes doivent arracher le droit de contrôler pleinement leur fécondité. Car l’auteur est aussi une néo-malthusienne, persuadée que saccage de la planète et croissance démographique forte ne peuvent mener qu’à la catastrophe. Rappelons pour mémoire qu’en 1974, pour le commun des mortels, l’écologie a le visage de René Dumont, l’agronome tiers-mondiste et antimilitariste tout de rouge vêtu, et celle du baba-cool fumeur de joints, et que les problématiques qu’elle porte ont alors le goût du catastrophisme sans fondement.

L’écoféminisme de Françoise d’Eaubonne n’est pas un réformisme qui se satisferait d’une abstraite égalité des sexes. Il n’est pas plus un spiritualisme, honorant Gaïa et la femme-nature dans les vapeurs d’encens : elle ne croit pas du tout à une « illusoire supériorité des femmes sur les hommes ». Militante du Parti communiste jusqu’en 1956 et la crise hongroise, portant un regard critique sur les limites de l’émancipation féminine dans les pays se réclamant du socialisme scientifique, Françoise d’Eaubonne est et demeure une révolutionnaire anticapitaliste qui fait, non du prolétaire de Karl Marx, mais de la femme, le sujet révolutionnaire du temps présent, celui dont les « intérêts personnels, en tant que sexe, recoupent ceux de la communauté humaine ». Encore faut-il qu’il s’en persuade...
A l’heure du green-washing, de l’écologisme social-libéral et des salons bio et new age, la plume radicale de Françoise d’Eaubonne n’a que plus de valeur et d’intérêt.

dimanche, novembre 15 2020

Un pays de barbelés : dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939)

Vladimir Pozner
Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France, 1939
Editions Claire Paulhan, 2020

En mai 1939, l’écrivain-journaliste Vladimir Pozner pose sa valise à Perpignan. Là et alentours, des centaines de milliers d’Espagnols fuyant l’avancée des troupes franquistes tentent de survivre. Missionné par le Comité d’accueil aux intellectuels espagnols, association dont le but est de « sauver l’intelligence de l’Espagne » selon les mots d’Aragon, Pozner a un but : faire sortir des camps autant d’intellectuels qu’il le peut. C’est cette histoire que nous raconte « Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939) », publié par les éditions Claire-Paulhan ; livre particulier puisqu’il ne s’agit pas d’un manuscrit inédit de Pozner mais d’un « puzzle documentaire » constitué à partir des lettres, notes, articles, rapports et autres commentaires retrouvés dans les archives de l’auteur.

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Dans son remarquable « Les Etats-Désunis », Pozner nous plongeait dans l’Amérique laminée par la Grande dépression. Avec ce pays de barbelés et de camps de concentration, nous voici au cœur de la débâcle, de l’incurie, de la désorganisation et de la xénophobie. La France de 19391 n’est pas celle de 1936, elle n’a que mépris pour cette masse pouilleuse et abattue qui a franchi les frontières ; masse dans laquelle se trouvent nombre de communistes, anarchistes et autres représentants de la canaille rouge. Pozner sait qu’il n’aura pas la tâche facile car le comité qui l’envoie est lié au Parti communiste français, autrement dit à Moscou. Lui qui n’a que mépris pour la plupart des militaires et bureaucrates qu’il rencontre doit donc se faire parfois bien flatteur pour se faire ouvrir les portes de l’horreur.
Car c’est bien l’horreur qui se dévoile. Argelès le terrifie. Ces camps de concentration, dont un chef de cabinet soutient qu’ils sont « trop bien » puisque personne ne songe à les quitter pour regagner l’Espagne franquiste, sont des cloaques et des mouroirs : nourriture indigente et indigeste (Pozner parle d’eau de vaisselle dans laquelle surnagent quelques lentilles), absence de médicaments, de vêtements et de couvertures, absence totale d’hygiène. Parqués comme du bétail, surveillés de près et bastonnés à l’occasion, les réfugiés se battent contre le froid, la faim, la gale, la dysenterie, la malaria, la typhoïde… et le désespoir. Car l’attente semble sans fin. Et Pozner d’évoquer ce vieux professeur devenu fou, donnant chaque jour des conférences incohérentes devant une poignée de ses anciens étudiants : « ils n’ont qu’un moyen d’aider leur vieux professeur : l’empêcher de redevenir lucide. »
Faire vite donc. Vladimir Pozner se démène pour sauver ces intellectuels de la Retirada : artistes, écrivains, mais aussi juristes, professeurs… Les faire sortir des camps en trouvant l’argent nécessaire (la liberté a un prix : 2000 F) ou les faire partir loin, au Mexique ou le gouvernement a promis d’ouvrir ses portes. En peu de temps, ce sont plus d’un millier d’intellectuels qui bénéficieront de l’aide du comité.

Dans un article de presse, réquisitoire implacable contre ces camps de la honte, ces « morceaux du sol français entourés de barbelés français », Vladimir écrit, et ces propos résonnent de façon terrible quand on voit comment l’Europe traite ou sous-traite les migrants : « Nous ignorons les intentions de ceux qui ont créé et qui dirigent les “centres d’accueil”. Mais s’il s’agissait, avec un minimum de moyens et dans un minimum de temps, de créer de toutes pièces, chez un demi-million d’êtres humains, la haine de la France, ce but a presque été atteint. » A méditer.

Note :
1. Le préfacier Alexis Buffet commet une erreur en indiquant que le gouvernement français du Front populaire fut pris de court par la Retirada, car il avait rendu les armes au printemps 1938, soit huit mois avant le début de l’exode.

mercredi, novembre 11 2020

L'Affaire Lip 1968-1981

Donald Reid
L’Affaire LIP 1968-1981
Presses universitaires de Rennes, 2020

Que représente Lip pour un baby-boomer ? Une montre de qualité, mais aussi une audace : occuper son usine, la remettre en route pour son propre compte et vendre sa production en faisant fi du droit de propriété et de la légalité. « On fabrique, on vend, on se paie » : cette revendication du printemps 1973 a marqué l’histoire de l’hexagone.
« Lip, ça n’intéresse que certains Parisiens et les intellectuels de gauche. La France s’en fout ». L’auteur de ces propos lapidaires, Georges Pompidou, se trompait sur l’importance que revêtait cette grève avec occupation en cet été 1973, et sur sa postérité. Les décennies ont passé et Lip incarne toujours cette France ouvrière insubordonnée, animée par l’esprit séditieux de mai 68 et l’idéal autogestionnaire. Et c’est avec gourmandise que l’on dévore L’Affaire Lip 1968-1981 que nous propose l’historien américain Donald Reid aux Presses universitaires de Rennes.

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N’accablons pas Pompidou et sa prophétie : qui pouvait imaginer un tel destin pour une entreprise basée à Besançon, éloignée donc des grands centres urbains et industriels où, dit-on, l’histoire ouvrière se fait ? Lip incarne tout en n’étant pas représentative. Les premiers chapitres sont passionnants. Ils nous font découvrir un patron hors-du-commun et des équipes syndicales qui le sont tout autant. Fred Lip, fils du fondateur Emmanuel Lipmann, est un audacieux qui va révolutionner l’affaire familiale et en faire le fleuron de l’horlogerie français. Fantasque, charmeur, autoritaire, pervers, manipulateur, paternaliste, rusé et déroutant, Fred Lip est un franc-tireur qui bouscule autant les milieux patronaux, dont il moque le conservatisme, que syndicaux, que son comportement déstabilise. Franc-tireur : on pourrait en dire autant concernant les équipes syndicales, CFDT surtout, dont les pratiques, favorisant assembléisme et démocratie ouvrière tranchent avec le verticalisme pratiqué massivement ailleurs.

Lip est un révélateur des fractures parcourant la société française : fracture au sein de la droite entre ceux qui veulent punir Lip d’avoir bafoué le droit de propriété et adeptes de la Nouvelle société de Jacques Chaban-Delmas ; fracture entre un patronat conservateur qui n’a pas digéré 1968 et un patronat social-chrétien qui considère que les temps ne sont plus au droit divin mais au partenariat social, qu’en somme il faut réformer l’entreprise si l’on veut sauver le capitalisme ; fracture au sein de la gauche, la vieille qui pense nationalisations, la nouvelle pour qui l’expérimentation, autrement dit l’autogestion, est au coeur du projet émancipateur ; fracture au sein de la galaxie « gauchiste » sur les enseignements à tirer de l’expérience en cours ; fracture au sein du syndicalisme entre les indociles de la base et les bureaucrates fédéraux et confédéraux soucieux de reprendre la main sur un conflit de dimension nationale ; fracture au sein du groupe ouvrier et des familles ouvrières car la grève étant un acte de guerre, si l’on suit Georges Sorel, on ne peut en sortir indemne.
Donald Reid consacre de longs développements d’une grande richesse aux relations interpersonnelles, notamment hommes/femmes dans un univers usinier où les premiers forment une aristocratie ouvrière et syndicale et les secondes occupent l’essentiel des postes non qualifiés. Relations rendues d’autant plus riches et difficiles que la grève et l’occupation ont mis en lumière le conservatisme dont sont porteurs nombre d’ouvriers et d’ouvrières de Lip, mais aussi ouvert pour ses dernières des voies d’émancipation individuelle et collective jusqu’alors insoupçonnées.
Dans une région fortement marquée par le christianisme social, le groupe ouvrier de Lip se veut également communauté humaine, charnelle. Dans le combat, il se fait corps. Dans le reflux, il refuse son démembrement alors que la crise économique jette à la rue des centaines de milliers de travailleurs, surnuméraires d’un jour, obsolètes pour toujours, et que Lip, usine symbole de 1973, n’est plus qu’une usine parmi d’autres, vouée à la destruction ou à la restructuration. Tous les conflits internes qui marqueront les années 1973 à 1981 auront comme enjeu principal la sauvegarde de ce corps qui avait l’audace de vouloir vivre et travailler autrement. C’est pourquoi la transformation de Lip en plusieurs coopératives ouvrières fut vécue comme une déchirure par beaucoup.
Rarement entreprise n’aura attiré autant les regards. Etudes universitaires, récits, témoignages, films, pièces de théâtre… Il manquait une synthèse, Donald Reid nous l’a offerte.

jeudi, novembre 5 2020

Anarchisme et décolonisation

Sylvain Boulouque
Les anarchistes français face aux guerres coloniales 1945-1962
Atelier de création libertaire, 2020

Il n’y en a pas un sur cent et pourtant ils écrivent, et beaucoup. C’est à partir essentiellement d’une analyse de la prolifique presse libertaire que l’historien Sylvain Boulouque nous invite à appréhender l’intervention des anarchistes français confrontés aux guerres coloniales de l’après second conflit mondial.
L’auteur dresse tout d’abord un tableau synthétique du mouvement libertaire sous la quatrième République. Depuis la Révolution russe, le courant anarchiste a vu son influence se réduire comme peau de chagrin, surtout dans les milieux populaires et syndicaux. A la Libération, les troupes ne sont guère vaillantes, surtout si on les compare à celles du PCF, sorti grandi de son implication dans la Résistance armée. Des troupes rares et de plus, éparpillées. S’organiser, d’accord, mais jusqu’où ? Si les individualistes s’accommodent fort bien d’une structure légère et peu contraignante, d’autres, notamment des jeunes, plaident au contraire pour la construction d’une organisation rigoureuse, combative, capable de se mesurer aux organisations d’extrême gauche et à l’omnipotent PCF. La Fédération anarchiste n’y résiste pas, pas plus que le vieux rêve synthésiste, (cette volonté de rassembler dans une même organisation tous les libertaires). Il en résulte une fragmentation profonde du mouvement (et des inimitiés qui ne le seront pas moins). Et la question coloniale en témoigne.

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Entendons-nous bien. Comme le souligne l’auteur, malgré leurs divergences, les anarchistes ont condamné fermement le colonialisme parce qu’il incarne l’alliance mortifère du sabre et du capital, l’alliance de la brutalité militaire et du banditisme colonial, dont le code de l’indigénat est une des manifestations. Mais lorsque l’émancipation sociale se fait projet identitaire et national, quand les anarchistes doivent penser le colonisé non plus seulement comme incarnation du prolétaire exploité mais également comme individu nié dans sa dimension culturelle et religieuse1, alors la polyphonie libertaire se fait davantage entendre.
Les guerres d’indépendance vietnamienne et surtout algérienne agissent comme des révélateurs. Si beaucoup de libertaires prennent parti et s’investissent dans l’anticolonialisme militant, ils ne le font pas de la même manière. Certains se jettent à corps perdus dans un soutien sans faille aux insurgés, quand d’autres rappellent l’exigence de poser un regard critique sur les mouvements de libération nationale, voire même soulignent l’impossibilité de concilier principes libertaires et nationalisme révolutionnaire ; des voix s’élèvent également et en appellent, fidèle en cela au pacifisme de leurs aïeux, à la paix puisque de la guerre, on ne peut rien attendre de bon. Les camps ne sont pas aussi tranchés que cela, évidemment, et les individus et organisations évoluent en fonction des événements. Dans un texte de 19252, Camilo Berneri pointait du doigt la difficulté du mouvement anarchiste à sortir de l’alternative : révolutionnarisme vs mythe populiste, « extrémisme verbeux » et confiance acritique dans les masses. Dans un second texte3 (1927), il écrivait : « Il n’y a pas de volonté révolutionnaire des masses, mais des moments révolutionnaires où les masses sont des leviers énormes. »

A la lecture du travail de Sylvain Boulouque, j’ai le sentiment que les libertaires auraient pu se retrouver dans ces mots. Certains ont défendu avant tout des principes (anti-étatisme, pacifisme, athéisme) et une posture morale. D’autres ont considéré que soutenir les luttes de libération nationale équivalait à soutenir les potentialités révolutionnaires dont elles pouvaient être porteuses ; qu’en somme les libertaires devaient se confronter au réel... s’ils voulaient offrir une alternative aux masses en lutte dans une période dominée par le stalinisme.

Notes :
1. Le préfacier Benjamin Stora a me semble-t-il raison de souligner la pauvreté de la « production anarchiste sur le processus de déshumanisation et de racialisation des colonisés, aboutissant à la figure de l’indigène », le contre-exemple étant bien sûr les écrits de Mohamed Saïl.
2. « Il faut sortir du romantisme » in Guerre de classes en Espagne et textes libertaires, Spartacus, 1977.
3. « La Plateforme » in Guerre de classes en Espagne et textes libertaires, Spartacus, 1977.

mercredi, octobre 21 2020

L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime

Marc Hédrich
L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime
Michalon, 2020

Qui se souvient aujourd’hui de Jules Durand, ouvrier docker havrais et syndicaliste révolutionnaire, du temps d’une Belle Epoque qui ne l’était pas pour le prolétariat en haillons ? Qui se souvient de Jules Durand dont le destin tragique rappela à ses contemporains celui du Capitaine Dreyfus ? C’est à cet homme que Marc Hédrich, magistrat de profession, a voulu rendre hommage et justice dans un livre publié par Michalon : L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime.

Nous sommes en 1910, sur les quais du port du Havre noircis par ce charbon que des centaines de pauvres diables traitent au quotidien. Le mot est fort certes, mais il souligne bien l’état de dépendance d’un prolétariat soumis à l’arbitraire des marchands d’hommes régnant sur le port : travail harassant, salaires de misère, soumis aux caprices du temps et à l’humeur des chefs qui composent les équipes. On ne sort pas de la misère en travaillant comme un docker, on l’évite le temps d’un shift, avant que chanceux et malchanceux du jour ne se retrouvent dans les multiples cafés qui accueillent leur misère ; car on boit énormément sur les quais, l’alcoolisme fait des ravages et Jules Durand s’était d’ailleurs mis en tête de combattre ce fléau.
En cette année 1910, les ouvriers charbonniers se mettent en grève. La mécanisation va rendre leurs bras en partie obsolètes et sous la houlette de Jules Durand, ils entendent négocier avec le patronat un partage des fruits de la croissance. Mais la Compagnie générale transatlantique, la mal nommée CGT, se refuse à toute négociation. Les esprits s’échauffent, et un soir, une violente bagarre éclate entre un groupe de grévistes et un contremaître non-gréviste, Louis Dongé. Ce dernier ne se relèvera pas de ses blessures.

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Mais de ce drame de la misère et de l’alcool1, la bourgeoisie et ses alliés vont en faire le procès du syndicalisme CGT et de la canaille rouge. Avec une rare célérité et au mépris du droit, ils font notamment de Durand le commanditaire du meurtre de Dongé. Celui-ci aurait, en pleine réunion syndicale, devant des dizaines de témoins, appelé à tuer Dongé « le jaune » ! C’est la thèse de la Compagnie générale transtlantique, reprise sans sourciller par la justice locale et la presse aux ordres, malgré les dénégations des accusés... et même de la Police qui jure que Durand est un syndicaliste pondéré et vertueux. Enquête bâclée, procès politique… Jules Durand est condamné à mort, alors que les auteurs des coups mortels échappent à la guillotine républicaine.
Dans une France qui n’a rien oublié de la toute récente affaire Dreyfus, cette condamnation scandaleuse enflamme l’opinion publique. Dreyfus, le bourgeois juif, victime de l’antisémitisme, Durand, le gueux anarchiste, victime du racisme de classe. Dreyfus, incarnation du juif vénal et sans patrie, Durand, porte-parole de la lie des faubourgs, de cette classe laborieuse autant que dangereuse2. Etablir le parallèle était évident. Mais cette affaire m’en a rappelé une autre : celle qui mena à la potence une poignée d’anarchistes américains en 1886 et au souvenir duquel nous défilons dans les rues le Premier Mai. Concordances : une enquête uniquement à charge, un jury recruté parmi les notables de la ville, une Justice désireuse de faire un exemple, une presse aux ordres réclamant le sang. Et un procureur déclarant : « Ces huit hommes ont été choisis parce qu'ils sont des meneurs. Ils ne sont pas plus coupables que les milliers de personnes qui les suivent. Messieurs du jury : condamnez ces hommes, faites d'eux un exemple, faites-les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société. » Condamner Durand, c’était aussi faire un exemple et une façon de remettre les dépossédés à leur place.

Le livre de Marc Hédrich n’est pas une simple recension des faits. Il est aussi une réflexion stimulante sur la justice pénale d’avant la Première guerre mondiale, sur l’affaire elle-même et sur la façon dont l’Histoire en a gardé la trace. L’affaire Durand fut pour lui un crime judiciaire, non un crime d’État ; ceci, non pas pour dédouaner ce dernier de ses responsabilités, mais pour souligner le rôle primordial joué par les élites locales dans la condamnation de Durand.
Condamné à tort, condamné à mort, réhabilité après des années de combat3, Jules Durand aurait pu connaître le destin d’Alfred Dreyfus et entré dans les livres d’histoire. Il n’en sera rien, au grand dam de Marc Hédrich. Dreyfus est rentré du bagne, affaibli mais vivant. Jules Durand est sorti du quartier des condamnés à mort pour gagner l’asile d’aliéné : la justice a rendu fou cet homme calme et posé, pacifique, marqué par son éducation chrétienne, syndicaliste révolutionnaire tenant plus d’un éducationniste comme Fernand Pelloutier que du « bouledogue », alias Georges Yvetot, tribun survolté, apôtre de la violence ouvrière et abonné des prétoires4. Les historiens et journalistes spécialisés dans les affaires criminelles l’ont oublié, et Jules Durand a peu attiré l’attention des historiens du mouvement ouvrier. Guillotiné, Durand aurait eu toute sa place dans le grand martyrologue de la cause ouvrière. Mais voilà, Durand est mort en 1926, dans un asile d’aliénés...
Aujourd’hui, une plaque honore sa mémoire, indiquant qu’il fut condamné à mort puis gracié. Cruel hommage puisque, nous rappelle l’auteur, Jules Durand ne fut pas gracié mais réhabilité, autrement dit innocenté.

Notes :
1. Tous les belligérants étaient si avinés que la police devra attendre qu’ils aient dessaoulé pour les auditionner.
2. « Le danger qui nous menace le plus est qu'une nouvelle invasion des barbares, née cette fois au sein même de la société, n'anéantisse le foyer de la civilisation et de la richesse ». Ces mots de 1850 sont l'oeuvre d'un socialiste modéré prussien aujourd'hui oublié : Johannes Karl Rodbertus.
3. Il fut établi que les accusateurs avaient produit de faux témoignages pour accabler Durand et les leaders du syndicat. On sait aussi qu’ils avaient été dès l’éclatement de l’affaire « pris en charge » par la Compagnie générale transtlantique. Celle-ci ne fut pas pour autant inquiétée par la suite, de même que les magistrats qui la soutinrent...
4. Sur le bouledogue.

vendredi, octobre 9 2020

Georges Orwell l'inclassable

George Woodcock
Orwell à sa guise. La vie et l’oeuvre d’un esprit libre
Lux, 2020

Je vous dois un aveu. De George Orwell, je ne connais que ses écrits politiques1 et ses récits de miséreux ou d’ancien de la guerre d'Espagne2. Jeune, sans doute, j’ai du lire 1984 et La ferme des animaux, mais il y a prescription, et pas d’hier… Du fait de ma faible appétence pour la littérature, je ne me risquerais pas à porter un jugement sur son œuvre, même si je serais sans doute moins sévère qu’Orwell lui-même.

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George Woodcock a bien connu l’écrivain anglais à la fin de sa vie quand celui-ci animait des émissions culturelles sur la BBC durant la Seconde guerre mondiale. La biographie qu’il lui consacre, intitulé Orwell à sa guise, édité en 1966 et republié aujourd’hui par Lux3, est marquée par le respect qu’il avait pour son aîné de dix ans. Car l’homme en impose, même si lors de leur première rencontre, il n’a pas encore écrit les deux chefs d’oeuvre cités plus haut.
Il en impose et il désarçonne car Orwell n’est pas facile à cerner. A son propos, nous pourrions multiplier les qualificatifs. Orwell était un solitaire, un intellectuel qui aimait le travail manuel et détestait les doctrinaires et les sentencieux, un homme pudique aux goûts simples, rustiques, un homme de principe et d’honneur, inadapté à la vie partisane, un socialiste radical profondément anti-stalinien mais aussi un « patriote sincère » et un défenseur de la famille, un révolutionnaire se refusant à faire du passé table rase, un moraliste, un homme également profondément pessimiste dans ces années 1930 si lourdes de menaces. Orwell était tout cela à la fois, alors que rien ne laissait entrevoir qu’il put en être ainsi.
Car il aurait pu être the right man at the right place quand il se met, jeune adulte, au service de l’Empire britannique en Birmanie. Il en sort au contraire définitivement bouleversé et écoeuré par la violence du rapport colonial. Expérience traumatique qui le convainc que sa place n’est pas là où il pensait la trouver, au sein de cette petite-bourgeoisie vulgaire, autosatisfaite. Mal dans sa tête et mal dans sa classe, ou plutôt dans sa caste tant « cette différence de classe qui se dresse devant vous estcomme un mur de pierre ». Lorsqu’il se lumpen-prolétarise et décide de vivre comme les laissés pour compte du capitalisme du laissez-faire, il ne le fait pas pour s’encanailler mais pour « échapper complètement au monde de la respectabilité ». Ce moi respectable, il n’en veut pas. Toute sa vie fut une quête pour se construire un autre moi.

Orwell n’était pas anarchiste mais s’il a gardé un souvenir si fort de son expérience espagnole, c’est parce qu’il avait trouvé là-bas dans les rues rouges et noires de Barcelone ou sur le front d’Aragon, des révolutionnaires idéalistes et des âmes pures, désintéressées. Car pour Orwell, le socialisme qu’il appelait de ses vœux ne pouvait être qu’éthique, et il redoutait que le socialisme contemporain apprenne « aux gens à penser en termes de bénéfices matériels » : dans un texte intitulé « Le socialisme et les intellectuels », il écrit que « le véritable objectif du socialisme n'est pas le bonheur mais la fraternité humaine (...) Si les hommes s'épuisent dans des luttes politiques déchirantes, se font tuer dans des guerres civiles ou torturer dans les prisons secrètes de la Gestapo, ce n'est pas afin de mettre en place un paradis avec chauffage central, air conditionné et éclairage (...) mais parce qu'ils veulent un monde dans lequel les hommes s'aiment les uns les autres au lieu de s'escroquer et de se tuer les uns les autres. »4. Une conclusion que l’on pourrait trouver très chrétienne pour un homme qui ne l’était guère. Mais Orwell, « homme bon et indigné », est ainsi : inclassable.

Notes :
1. Ecrits politiques (1928-1949). Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie, Agone, 2009. Signalons que l’éditeur marseillais avait édité précédemment le livre John Newsinger La politique selon Orwell (2006).
2. Dans la dèche à Paris et à Londres, Ivrea, 1993 ; Catalogne libre (Hommage à la Catalogne), Gallimard, 1955.
3. Sortie initialement en 1966.
4. Texte reproduit dans George Orwell, Ecrits politiques (1928-1946), Agone, 2009.%%

vendredi, septembre 25 2020

Mohamed Saïl, un anarchiste kabyle

Mohamed Saïl
L’étrange étranger. Ecrits d’un anarchiste kabyle
Lux, 2020

De Mohamed Saïl, je ne connaissais qu’une compilation d’articles réunis par l’historien Sylvain Boulouque et publiée dans les années 1990 par un éditeur anarchiste peu connu hors du « milieu » anti-autoritaire1. La présente anthologie, intitulée L’étrange étranger, proposée par François Dupuis-Déri, se veut plus complète, puisque une poignée de textes a été retrouvée en explorant la presse anarchiste. Remercions Lux de sortir aujourd’hui de l’anonymat cet anarchiste qui incarna longtemps le « tempérament indomptable » que l’on prête aux Kabyles algériens.
Vous ne trouverez pas dans ces pages des réflexions ou des questionnements sur l’anarchisme. Mohamed Saïl n’est pas un théoricien libertaire, c’est un agitateur pugnace au caractère rugueux, un beau produit du mouvement ouvrier révolutionnaire2.

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Né en Algérie en 1894, devenu libertaire à l’adolescence, Mohamed Saïl a l’insoumission chevillée au corps. Antimilitariste, il est jeté en prison durant le premier conflit mondial. Antifasciste, il est incarcéré pour « port d’arme prohibée » au printemps 1934, période de fortes tensions avec les ligues d’extrême droite ; et deux ans plus tard, il franchit les Pyrénées pour y rejoindre le Groupe international de la colonne Durruti. Antistalinien, il fustige les communistes dociles et serviles, ces « laquais de Staline », ces « radoteurs assermentés » qui veulent enrégimenter la classe ouvrière et le traite d’agent provocateur alors que la répression s’abat sur lui.

Mais Saïl est surtout un adversaire acharné du colonialisme corrupteur et barbare, et de ce code de l’indigénat qui fait du colonisé un esclave… et un immigré en puissance : pour Saïl, émigrer c’est fuir, pour se donner une chance de vivre. Dans ces textes, à mes yeux les plus intéressants de cette anthologie, Saïl n’oppose pas les Algériens aux Français. Internationaliste et anticapitaliste, il plaide, lui le déraciné3, pour l’unité des travailleurs (« Français et Algériens n’ont qu’un ennemi : leur maître ») contre ceux qui les oppriment : l’administration et la bourgeoise coloniales, la « sale clique des marabouts » (« N’attendez rien d’Allah, les cieux sont vides ») et la « canaille vénale », autrement dit les « caïds » qui font régner l’ordre au nom d’Allah, de la République et de la Civilisation. Il souligne que l’entreprise coloniale est tout autant économique que culturelle : spoliation des terres, prolétarisation, mise en servitude, acculturation. Il fait reposer tous ses espoirs sur les « Algériens pur-sang », autrement dit les Kabyles auxquels il prête un « tempérament libertaire et individualiste », un goût pour l’autonomie, l’assembléisme et le fédéralisme, un mépris pour le centralisme mortifère ; des Kabyles victimes jamais résignées de deux vagues coloniales : celle des Arabes, jadis, qui leur imposèrent langue et religion, sans y parvenir totalement ; celle de la France monarchiste puis républicaine. Le propos manque évidemment de subtilité et fait fi de la géographie : comme l’anthropologue James C. Scott l’a montré avec son livre Zomia4, ce n’est pas par goût de l’aventure que des communautés s’installent sur des terres inhospitalières, mais pour échapper autant que faire se peut au pouvoir central, autrement dit à l’impôt, à la conscription et à la surveillance ; l’irrédentisme kabyle est ainsi plus affirmé dans les montagnes que dans la plaine où l’arabisation fut plus rapide. Il n’en demeure pas moins que la Kabylie reste pour le régime autoritaire et kleptocrate algérien un territoire prompt à la contestation sociale et culturelle5
Mohamed Saïl, irréductible militant communiste libertaire, s’est éteint en 1953, quelques mois avant une insurrection qu’il appelait de ses vœux dans ses derniers textes militants. Depuis 2016, dans le village de Taourirt, une plaque honore sa mémoire. La Kabylie insoumise lui doit bien cela.

Notes
1. Saïl Mohamed, Appels aux travailleurs algériens, Volonté anarchiste, 1994.
2. C’est le militantisme qui amène Mohamed Saïl, qui n’a fréquenté l’école qu’une poignée d’années, à prendre la plume.
3. Il émigre en France a priori au début des années 1910.
4. Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013.
5. Le pouvoir a longtemps accusé les Kabyles d’instrumentaliser les problèmes sociaux afin de fragiliser l’Etat-nation algérien. Aujourd’hui, le discrédit le frappant est si fort que cette rhétorique ne fonctionne plus guère. Cf. Aïssa Kadri (dir.), Algérie, décennie 2010-2020. Aux origines du mouvement populaire du 22 février 2019, Editions du Croquant, 2019.

lundi, septembre 21 2020

Les empoisonneurs : antisémitisme, islamophobie, xénophonie

Sébastien Fontenelle
Les empoisonneurs. Antisémitisme, islamophobie, xénophobie
Lux, 2020.

Le journaliste de Politis Sébastien Fontenelle n’est pas un inconnu. Outre sa participation au collectif Les mots sont importants, on lui doit une poignée d’ouvrages sur le monde médiatique et son rôle dans la droitisation de la société française. C’est également le cas de son dernier opus, Les empoisonneurs, publié par les éditions Lux.

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Cet essai court (à peine plus de 100 pages), découpé en une trentaine de chapitres excédant rarement les quatre pages, revient sur deux décennies de rhétorique néo-conservatrice, réactionnaire, raciste, autant dire de dégénérescence du champ médiatique grand public. Sébastien Fontenelle ne le fait pas à la façon, brillante, d’un Gérard Noiriel, avec Le Venin dans la plume, dans lequel l’historien ausculte Zemmour à la lumière de la vie d’Edouard Drumont, cette figure de l’antisémitisme français d’avant 1914.
Les Empoisonneurs est une sorte de pense-bête, sans introduction ni conclusion, qui revient sur quelques événements qui marquèrent le débat public, parfois le temps d’un simple buzz (car telle le veut l’époque), et qui sont comme autant de marqueurs de l’évolution droitière de la société française. Qui se souvient, hors des cercles intellectuels et militants, des diatribes anti-arabes d’une Oriana Fallaci, voire même d’un Renaud Camus fustigeant la juiverie médiatique sur les ondes de France Culture ? Plus grand monde.
Le danger ne réside pas tant dans les propos racistes de Fallaci, Camus ou Zemmour que dans l’accueil complaisant dont leurs thèses font l’objet sur certains médias. Sans oublier la complicité de quelques voix et plumes dont celle de l’incontournable Alain Finkielkraut, capable de toutes les circonlocutions pour ne pas accabler son ami antisémite Renaud Camus, pourfendeur du « grand remplacement ». Dans un essai déjà ancien (L’illusion identitaire, 1996), Jean-François Bayart nous appelait à nous intéresser aux « stratégies identitaires, rationnellement conduites par des acteurs identifiables ». Car ces complicités et cette mansuétude n’ont rien de fortuites. Elles signent l’alliance entre différents pôles de la nébuleuse réactionnaire au nom d’un combat commun : la défense d’une France (dont aucun n’a sans doute la même définition1) qui se meurt, assaillie par l’« islamo-gauchisme », le « politiquement correct », les Arabes à jamais musulmans, les jeunes de banlieues indociles, les gilets jaunes, le rap, la culture de masse, le multiculturalisme et je ne sais quoi d’autre. Car le péril n’est plus juif comme le clamait l’extrême droite des années 1930 : il parle arabe, porte parfois un burkini et a depuis longtemps posé ses valises au-delà de Poitiers.
Le récit identitaire est un récit d’exclusion car c’est lui qui désigne qui peut faire partie pleinement de la communauté nationale et qui doit rester à la place qu’on lui a assignée. A ce jeu et au regard de l’histoire nationale contemporaine, Arabes et Juifs furent logés à la même enseigne2. Certains intellectuels médiatiques juifs réactionnaires3 devraient s’en souvenir au lieu de cheminer avec le diable.

Notes
1. Doit-elle être blanche, catholique, philosémite, laïque, républicaine, démocratique, souverainiste, pro-européenne ?
2. Cf. Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle): Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007 ; Michael Marrus et Robert Paxton, Vichy et les Juifs, Calmann-Lévy, 1981.
3. Cf. Ivan Segré, La réaction philosémite ou la trahison des clercs, Lignes, 2009.

mercredi, janvier 29 2020

Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté

Mark Fortier
Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté
Lux, 2020.

A quoi m'attendais-je en me procurant ce livre ? A rire. A me gausser de la pensée vermoulue de cet intellectuel médiatique québécois, fort connu du côté du Saint-Laurent, mais aussi, l'ai-je appris, à Paris, où on accueille volontiers sa prose.

Je m'attendais donc à un pamphlet cinglant, sarcastique, d'autant que le sous-titre du livre fleurait bon le récit d'explorateur à grand tirage : certains affrontent l'Everest à mains nues, s'enfoncent dans la jungle en short à fleurs, d'autres lisent... Mathieu Bock-Côté (MBC) ; à chacun son Graal ! Raté… Je me suis dit alors que l'auteur s'était mis dans les pas d'un Gérard Noiriel s'employant, brillamment, à déchiffrer Zemmour et le zemmourisme dans Le venin dans la plume ? Pas vraiment : « Ce livre n'est pas une analyse de ses discours. Ce n'est pas non plus un pamphlet » prévient Marx Fortier, dès l'introduction. Alors qu'est-ce ?
C'est un essai sur le monde contemporain, un monde capable de produire des MBC, ce « Zemmour à visage humain », comme têtes de gondole intellectuelles. Car, à entendre certains, MBC est un penseur majeur de notre temps, qui n'a d'yeux que pour le travail (en tant que producteur de patrimoine individuel), la famille (traditionnelle), la patrie (ethnoconfessionnelle et francophone)... et De Gaulle, incarnation du Père et du Grand Homme (qui fait l'histoire, seul, évidemment).

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Dans le monde médiatique tel qu'il est aujourd'hui industriellement structuré, MBC est un bon client, car il pense à la façon d'un éditorialiste, autrement dit il produit du commentaire politique clivant. MBC pleure un monde qui n'est plus, si tant est qu'il le fut un jour, un monde où tout était à sa place : l'homme au travail, la mère au foyer, l'église au centre du village, et la francophonie aussi blanche que les premières neiges d'automne. Il clame, aux heures de grande écoute et sur tous les plateaux, qu'il est la voix d'un peuple bâillonné par des décennies de gauchisme culturel, de « politiquement correct » et de médias aux ordres. Il est la voix des sans-voix et il parle à leur place. Il se pose en prophète1, mais un prophète qui n'aurait pas grand-chose à dire : car « il est difficile de comprendre MBC, nous dit l'auteur, tant l'effort de ne pas dire les choses est gigantesque chez lui ». Certes, quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup, mais comme Mark Fortier le souligne, « les mouvements souterrains de la société, lents et difficiles à percevoir, échappent totalement à son attention », de même que la question des classes sociales ou du néolibéralisme ; ce qui est pour le moins singulier pour un… sociologue de formation ! Pour MBC, tout n'est qu'affaire de grands hommes (« En politique, je préfère les grands egos aux petits égaux » écrit-il), de (sainte) famille et de Nation mises en péril par le métissage et les funestes désirs émancipateurs des uns et des autres (maudit Mai 68 !) : dans ce schéma culturaliste (Nous contre Eux), les rapports sociaux de production n'ont pas leur place car ils érodent la puissance symbolique du Nous.

Notre monde va mal et MBC en est l'un des symptômes. Les replis identitaires accompagnent le néolibéralisme, les vendeurs de peur prospèrent, opposant aux bouleversements la nécessaire défense de cultures « authentiques », imperméables et a-dynamiques. Si l'auteur avoue ne pas avoir « compris quel est ce monde (que MBC) désire si violemment conserver », une partie de la réponse repose peut-être dans ces mots de Jean-François Bayart : « Au lieu d'exprimer le génie des « peuples » lové au plus profond de leur « culture populaire » - comme le veut la fable culturaliste -, les stratégies identitaires trahissent l'appétit d'élites nouvelles en mal d'intégration, de pouvoir et de richesse »2.


Notes :
1. Léo Löwenthal et Norbert Guterman, Les prophètes du mensonge. Etude sur l'agitation fasciste aux Etats-Unis, La Découverte, 2019.
2. Jean-François Bayart, L'illusion identitaire, Fayart, 1996, p. 95.

lundi, novembre 11 2019

Amianto. Une histoire ouvrière

Alberto Prunetti
Amianto. Une histoire ouvrière
Agone, 2019

Je pourrais résumer ce livre en une poignée de mots en forme d'épitaphe : « Renato Prunetti (1945-2004). Ouvrier, il en est mort. »
Alberto Prunetti a pris la plume pour parler de son père, pour écrire « l'histoire ouvrière d'un type quelconque » étouffé par la machine. Renato n'était pas un de ces prolétaires happés par les grandes concentrations industrielles de Turin et d'ailleurs, ouvrier-masse soumis au chronométreur et à la froide discipline usinière. Renato était un ouvrier qualifié, soudeur-tuyauteur, fier de son savoir-faire et tout aussi fier que son fils échappe, par les études, à un avenir qui semblait tout tracé : étudier pour ne pas avoir à travailler plus tard…

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Renato le Livournais, un peu bagarreur, un peu fort-en-gueule, fan de football (qui ne l'était pas dans l'Italie ouvrière ?), syndicaliste de base, anticlérical affirmé, était un trimardeur, un ouvrier détaché. La moitié de son temps de travail, il le passait loin de chez lui, sur tous les chantiers qui requerraient ses compétences. Travail dur, salissant et qui peut tuer. A petit feu. Car Renato en a bouffé de ces poussières et particules. Il a bouffé de l'amiante, sans savoir que cette fibre, ce « serial killer » qu'il avait croisé à Casale Monferrato, Piombino et ailleurs, emprisonnait lentement mais sûrement ses poumons. Il savait que le labeur ouvrier s'en prendrait à son ouïe, ses yeux, son dos ; il ne se doutait pas qu'une tumeur le frapperait à 57 ans, après quatre ans de retraite. Renato n'était pas naïf, il avait eu en mains des tracts syndicaux et en fin de carrière, lui, le militant, s'était mobilisé pour épargner aux jeunes ouvriers d'être exposés comme il le fut aux substances chimiques, toxiques.
En 2004, Renato s'éteint, comme tant d'autres, victime de l'amiante, après deux années de souffrances. Pour la famille vient le temps du deuil puis celui du combat pour faire reconnaître le caractère professionnel de la maladie l'ayant frappé ; combat qui rend le deuil impossible. Pot de terre contre pot de fer. Contre les médecins et le patronat, murailles froides, incontournables. Puis vient le procès en septembre 2011. Epreuve surprenante et stupéfiante : six secondes pour s'entendre dire que l'affaire a été réglée en amont, que la famille recevra une indemnisation pour solde de tout compte. Six secondes et au suivant ! Six secondes pour un « type quelconque » qui a mené « une vie à risque, pleine d'ennui » et qui en est mort, dans l'indifférence générale. Toute la violence du système capitaliste tient en ces six secondes.

dimanche, novembre 10 2019

Une gauche en commun. Dialogue sur l'anarchisme et le socialisme

Marcos Ancelovici, Pierre Mouterde, Stéphane Chalifour, Judith Trudeau
Une gauche en commun. Dialogue sur l'anarchisme et le socialisme
Ecosociété, 2019.

Pour aborder ce livre et en discuter l'intérêt, je suggère de commencer la lecture à la page 159 par ces quelques mots de Pierre Mouterde, militant socialiste québecois. En une page, il nous dit trois choses : « On vit dans un monde où, comme jamais, on a besoin de révolutions » ; « La nécessité que nous avons de devoir collectivement agir vite » ; « On n'a jamais été aussi loin de la possibilité effective de mener aujourd'hui une véritable révolution. » Amer constat.
Pierre Mouterde le socialiste et Marcos Ancelovici le libertaire : deux militants de générations différentes (le premier a fait 68, le second est né en 1971) à qui les Nouveaux cahiers du socialisme de Chalifour et Trudeau ont proposé de dialoguer. Dialoguer pour voir si l'on peut concilier l'inconciliable et réconcilier ce que l'Histoire a déchiré tant de fois.
L'ambition n'est pas nouvelle. A la fin du 19e siècle, Merlino entra dans une vive polémique avec Malatesta à propos de l'abstentionnisme. Dans les années 1920, synthésistes et plateformistes s'affrontèrent violemment sur les questions organisationnelles. Dans les années 1960, Daniel Guérin se mit en tête de faire la synthèse entre le marxisme révolutionnaire et l'anarchisme social. Plus récemment, Besancenot et Lowy ont évoqué les « affinités électives » entre les deux courants1. J'aurais pu y ajouter les violentes polémiques qui secouèrent le « marxisme » tout au long du 20e siècle, et évoquer aussi bien Georges Sorel qu'Antonio Gramsci, Pannekoek que Poulantzas, Castoriadis, les conseillistes que les situationnistes qui tous, à leur façon et dans la dissonance, questionnèrent le rôle et la forme du parti, la rupture révolutionnaire ou encore le crétinisme parlementaire.
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Le dialogue est courtois car les deux militants sont désireux de faire « cause commune », de trouver les chemins d'une convergence qui ne soit pas tactique et instrumentale. Il l'est d'autant plus que « nous sommes hantés par les solutions politiques du passé » (Mouterde) alors que le monde a été profondément bouleversé depuis une poignée de décennies, autrement dit depuis les mouvements sociaux révolutionnaires/transgressifs des années 1960-1970. Tout le monde en est donc au même point et se pose les mêmes questions : l'ouvrier (celui des grandes concentrations industrielles) demeure-t-il le sujet révolutionnaire par excellence alors que la fragmentation du salariat a liquidé son homogénéité (d'ailleurs plus fantasmée que réelle) ? Les pratiques assembléistes sont-elles de nature à régler la question des relations de domination au sein des mouvements de masse ? Comment intégrer les problématiques intersectionnelles/identitaires sans satelliser la question des classes sociales ? Face à l'individualisme, peut-on se référer au « peuple » et à la nation2 ? Quid de la violence ou de la contre-violence populaire ?
Des questions donc, des réponses et des interrogations, et surtout un sentiment relevé par Chalifour et Trudeau : « Personne aujourd'hui ne prétend détenir la ligne juste ». Sentiment qui pourrait laisser penser que nous serions entrés dans un « nouvelle ère de la gauche, une gauche à la fois plus ouverte, mais aussi moins assurée », une gauche à la fois utopique et réaliste qui, pour le dire avec ces mots de 1922 de l'anarchiste italien Camillo Berneri, grefferait « des vérités nouvelles sur le tronc de ses vérités fondamentales, tout en sachant tailler ses vieilles branches. »3 Y'a plus qu'à...

Notes
1. Pour une critique non de la démarche mais de son contenu, lire René Berthier, Affinités non électives. Pour un dialogue sans langue de bois entre marxistes et anarchistes, Editions du Monde libertaire, 2015.
2. La question nationale fut centrale et demeure importante au Québec.
3. Camillo Berneri, Oeuvres choisies, Editions du Monde libertaire, 1988, p. 67-71. Berneri évoquait ici le mouvement anarchiste dont il critiquait l'immaturité, s'en prenant à la « mentalité mesquine et paresseuse de beaucoup de camarades qui trouvent plus commode de ruminer l'enseignement des maîtres que de s'engager dans les problèmes vastes et compliqués de la question sociale telle qu'elle apparaît aujourd'hui. »

samedi, novembre 9 2019

Les intellectuels français et la guerre d'Espagne

Pierre-Frédéric Charpentier
Les intellectuels français et la guerre d'Espagne. Une guerre civile par procuration (1936-1939)
Editions du Félin, 2019, 696 p.

Il est des coquilles plus éclairantes que d'autres : « La bataille fait rage dans tous les lecteurs » nous dit ainsi Le Mercure de France du 15 décembre 1937 ; coquille relevée par l'auteur pour qui elle illustre à quel point la guerre d'Espagne a passionné et tourmenté les esprits de ce côté-ci des Pyrénées. Je ne suivrai cependant pas Geneviève Tabouis affirmant en 1942 « qu'autour de la question d'Espagne, il se créa, dans notre pays, pour la première fois une division profonde entre Français. Une sorte de véritable guerre civile sourde et sournoise plana alors sur la vie de la nation. » ; c'est oublier à quel point l'affaire Dreyfus vît s'affronter, violemment, deux France et deux intelligentsia. Mais il était sans doute difficile d'évoquer le Capitaine dans la France du Maréchal…
La bataille fit rage, oui, et chacun fut sommé de prendre parti. S'appuyant sur une solide bibliographie, Pierre-Frédéric Charpentier nous met dans les pas de ces intellectuels, journalistes, pamphlétaires, artistes qui, depuis Paris ou la Péninsule, défendent leur Espagne : la républicaine, rouge et noire, indocile, généreuse et utopique ; la cléricale, austère où chacun reste à sa place, condition sine qua non pour éviter que la sauvagerie ne l'emporte.
Ils ont pour noms André Malraux, Paul Nizan, Simone Weil, Benjamin Péret, Georges Soria, Robert Louzon ou encore Pierre Brossolette. Ils sont marxistes de toutes écoles, anarchistes, syndicalistes révolutionnaires. Ils s'appellent Lucien Rebatet, Georges Oudard, Paul Claudel, Charles Maurras ou encore Bertrand de Jouvenel. Monarchistes, anti-communistes, catholiques, antisémites, tout le spectre de la droite fait corps pour conspuer l'Espagne rouge. Certains ont agi par la plume, d'autres par les armes, d'autres encore firent les deux et parfois y perdirent la vie au nom d'une Espagne dans laquelle ils investissaient leurs espérances politiques.
Deux camps et deux visions inconciliables. Les Golpistes ? Ils ne sont que l'expression armée d'une Espagne refusant la dictature des rouges, car c'est l'avenir de la Civilisation chrétienne qui se joue à Barcelone et Madrid. Les Franquistes ? Des factieux, défenseurs d'une Espagne réactionnaire, alliance du sabre et du goupillon, liquidant au besoin gueux des champs et prolétaires indociles. Chacun défend son camp sans céder un pouce de terrain à l'adversaire.
A droite et à l'extrême droite, on oppose le pays « réel » au pays « légal », ce « Frente crapular » soutenu par les brigands et les brutes. Pour preuves, ces incendies d'églises, ces meurtres de curés et de nonnes, ces squelettes que l'on expose. Terreur rouge, donc. Mais que penser de Guernica ou de ces deux mille prisonniers républicains liquidés un 15 août à Badajoz ? Cette « terreur blanche », le pieux Mauriac, Bernanos, Maritain la refusent, et François Veuillot (La Croix) s'indigne : « Ce n'est pas ainsi que l'on fait triompher la religion ». Rares dissidences à droite, mais tout aussi rares furent celles qui, à gauche, condamnèrent les exactions commises par le camp républicain à Valence, Barcelone ou ailleurs…

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Déchirement à droite, fractures à gauche. La première, immédiate : peut-on sans réagir laisser la république espagnole succomber sous les coups des séditieux ? Très vite, Léon Blum tranche : pour sauver la paix, il faut sacrifier l'Espagne ; la non-intervention fracture la gauche. Autre motif puissant de dissensus : l'implication du Komintern (via les Brigades internationales ou la vente d'armes) dans le conflit. Certains applaudissent le soutien soviétique quand d'autres fustigent le poids des « moscoutaires » dans le gouvernement et leur politique de neutralisation des anarcho-syndicalistes et des « trotskystes » du POUM. Conflit idéologique qui prend un tour militaire et tragique en mai 1937 dans les rues de Barcelone. Soulignons que les collectivisations agraires, la reprise en mains des usines ne semblent guère avoir motivé les intellectuels car l'auteur n'en parle pas ou fort peu ; il faut y voir sans doute le faible poids des libertaires sur la scène médiatique…

Maurras peut aller parader en Espagne. La république, cette gueuse sous contrôle bolchevik, est en sursis. Madrid se soumet, l'avancée franquiste pousse des centaines de milliers de personnes à fuir et tenter de franchir les Pyrénées. La gauche plaide pour que la France accueille les vaincus, la droite triomphante exige que l'on fasse le tri afin de se préserver de la canaille.
Car la droite a gagné cette « guerre civile par procuration ». Mais ce fut, nous dit l'auteur en conclusion de cette imposante synthèse, une victoire sans lendemain car la mémoire collective n'a retenu de ces trois ans de sang et de larmes que les œuvres d'un Malraux, Hemingway, Orwell ou Picasso… au point de laisser penser que la France d'alors fut unanime à défendre la liberté.

Note de lecture publiée dans le n°1087-1088 (11/2019, Spécial Joseph Roth et Adalbert Stifter) de la revue littéraire mensuelle Europe.

mercredi, février 6 2019

Donald Trump et la déconstruction de l'Amérique

Donald Trump et la déconstruction de l'Amérique
Gilles Vandal
Athéna Editions, 2018

A ma gauche, Gilles Vandal, professeur émérite à l'Ecole de politique appliquée de l'Université francophone et québecoise de Sherbrooke. A ma droite, Donald Trump, milliardaire mégalomane, rusé, vulgaire, tyrannique, caractériel, sexiste, raciste et bien d'autres choses encore. Au milieu, les lecteurs de La Tribune de Sherbrooke, quotidien francophone intimement lié au Parti libéral de Justin Trudeau, pour lesquels le premier, Gilles Vandal, a entrepris d'expliquer de quoi le second, Trump, était le nom. Cela prît la forme de dizaines de courtes chroniques couvrant la campagne électorale et les deux premières années de règne de l'imprévisible businessman reconverti dans… une autre forme de business.
Une campagne qui a vu, aux yeux de l'auteur, l'impensable (comment diable les Américains pourraient-ils confier leur sort à un démagogue intellectuellement indigent ?) devenir, dans des conditions douteuses1, réalité. Certes, ce n'est pas la première fois que le parti républicain confie son sort à des politiciens incompétents : le dernier demi-siècle nous a offert Ronald Reagan2 et, of course, Georges Bush Junior, dont la seule qualité était d'être le fils de son père. Mais Reagan et Bush n'étaient que des têtes de gondole destinées à captiver la foule, derrière eux se trouvait un appareil cohérent, capable de tenir la Maison blanche. Rien de tel avec Donald Trump puisqu'il a conquis le parti en fédérant la base contre une large partie de l'establishment républicain, aujourd'hui désorienté, pris en otage par son aile la plus radicale. Donald Trump, l'outsider, s'est appuyé sur la frange la plus droitière du Parti républicain pour s'imposer comme le candidat de la revanche, emmenant avec lui le puritain Mike Pence : quel improbable duo !
Pour Gilles Vandal, c'est à une revanche que l'on a assisté avec la victoire de Trump : celle de l'Amérique blanche, réactionnaire (et pas majoritairement ouvrière3) sur tout ce qu'a pu incarner Barack Obama, le temps de son règne. Pour preuve, la volonté obsessionnelle du nouveau locataire de la Maison blanche d'en finir avec l'Obamacare, alors même qu'une frange non négligeable de son électorat ainsi qu'une partie des élus républicains ne veulent pas entendre parler ; s'il n'est pas parvenu à ses fins, il a réussi cependant à rendre l'accès à l'assurance médicale facultatif...

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En une dizaine de chapitres, Gilles Vandal nous met donc dans les pas de cet homme brutal, imprévisible, amoral, menteur invétéré, auto-centré. Un homme qui a un but : faire le ménage et déconstruire, non pas seulement l'héritage Obama mais ce sur quoi s'est reposée la puissante Amérique durant des décennies : une certaine idée de son rôle dans le monde. Tel un éléphant dans un magasin de porcelaine, Trump bouscule tout, tonitrue, menace, tweete et re-tweete et ce faisant désarçonne jusqu'à son camp, voire même surtout son camp. Trump n'a pas d'amis, mais des adversaires qu'il faut châtier et des partenaires qu'il faut mettre au pas. Cela se vérifie régulièrement dans sa politique étrangère où il insulte les uns et les autres, du dictateur nord-coréen jusqu'à ses alliés au sein de l'OTAN, en passant par l'Iran, évidemment, ou encore le Canada, son partenaire au sein de l'ALENA. Il n'écoute rien ni personne, ne supporte pas les critiques, congédie les sceptiques et ne s'entoure que d'incompétents et de proches. La politique n'est pour lui qu'un rapport de force brutal, où l'on passe des deals, comme dans le monde des affaires. Gilles Vandal, libéral et centriste, ne peut que déplorer que les us et coutumes policés de la diplomatie internationale aient été jetés aux orties, ternissant comme jamais l'image de l'Amérique aux yeux du monde. Il regrette également que les relations entre républicains et démocrates, rudes certes, mais non dépourvues de respect mutuel (entre gens du même monde…) aient été malmenées par un braillard ne respectant rien ni personne. D'une certaine façon, il pleure un monde (dont il ne fait malheureusement aucune critique) en train de disparaître.
Trump demeure ainsi un OVNI, un objet vociférant non encore (totalement) identifié. N'est-il qu'un de ces populistes illibéraux qui fleurissent ça et là ? Un crypto-fasciste ? Une parenthèse désolante destinée à se clore bien vite (comme les mid-terms peuvent le laisser penser) grâce à la montée des mouvements sociaux, ou la première marche vers la fascisation de la première puissance mondiale ? Car entre deux saillies et deux tweets, Trump place ses hommes à des postes-clés...

Notes :
1. Certains accusent les services secrets russes de s'être ingérés dans l'élection présidentielle américaine pour « salir » la réputation d'Hillary Clinton. Parallèlement, d'autres pensent que Trump redoute que la justice s'intéresse de près à ses pratiques de businessman en Russie...
2. Reagan était davantage réputé pour ses envolées anti-soviétiques que pour sa maîtrise des dossiers...
3. Il rappelle opportunément que la clientèle électorale de Trump se compose des classes moyennes les mieux nantis.

jeudi, novembre 2 2017

Le Mexicain (Jack London)

Jack London, Le Mexicain, Libertalia, 2017.

Lorsque Jack London écrit ce texte en 1911, le Mexique est en pleine ébullition politique et sociale : le pouvoir autoritaire de Porfirio Diaz vacille sous les coups que lui portent aussi bien les secteurs démocrates et libéraux que les zapatistes, villistes et autres magonistes. De l’autre côté de la frontière également, le climat social est tendu entre le patronat américain et ses hommes de main qui font face à un syndicalisme de plus en plus radicalisé et offensif, qu’incarnent les IWW.

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jeudi, septembre 21 2017

Pirates de tous les pays

Marcus Rediker, Pirates de tous les pays, Libertalia, 2017

Monstres marins, chiens de l'enfer, loups des mers « bestiaux et carnivores »… le grand public ne sait-il pas tout ce qu'il doit savoir sur ces gibiers de potence, buveurs impénitents, braillards et violents, sans Dieu ni autres maîtres que Satan lui-même, la cupidité et le vice ? Non, et il faut remercier l'historien Marcus Rediker de lever le voile sur le monde singulier des pirates du 18e siècle en jetant par dessus bord les images d'Epinal auxquelles ils furent rattachées. Combien furent-ils à rompre ainsi les amarres avec le vieux monde et ses codes pour se faire pirates ? Quelques milliers, guère plus, sillonnant la mer des Antilles ou l'Océan indien sur des sloops, ces bateaux rapides et faciles à manoeuvrer. Le premier quart du 18e siècle fut leur âge d'or et leur chant du cygne.

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mardi, septembre 5 2017

En finir avec les idées fausses sur l’islam et les musulmans

Omero Marongiu-Perria
En finir avec les idées fausses sur l’islam et les musulmans
Editions de l’Atelier, 2016.

Voici un exemple parfait de livre utile puisqu'il permet au béotien d’appréhender l’islam dans toute sa diversité idéologico-théologique. Cependant je doute qu’il soit de nature à combattre le racisme anti-Arabes/antimusulmans et l’islamophobie actuelle, qui se répandent comme une lèpre depuis quelques années ; islamophobie qui tend à réduire le musulman à la figure évidemment haïssable de l’Arabe djihadiste et à soupçonner tout Arabe, pieux ou pas, d'être un adepte de la taqiya, cet art de la dissimulation en terre hostile.

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