Le Monde comme il va

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lundi, avril 12 2021

Un fief capitaliste, Le Creusot

Jean-Baptiste Dumay
Un fief capitaliste, Le Creusot
Le Coquelicot, 2021.

En ce jour de juin 1881, lors du congrès du Parti ouvrier1, Jean-Baptiste Dumay monte à la tribune. Ce militant ouvrier devenu élu socialiste vient y délivrer un rapport qui, une fois édité, prendra le nom d’Un fief capitaliste, Le Creusot. Les éditions du Coquelicot lui redonne vie aujourd’hui, en y adjoignant une utile préface et une biographie de Dumay dues à l’historien Yves Meunier2.

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Entre le Creusot et Dumay, c'est une longue histoire. Qui dit fief dit seigneur, et au Creusot, l’incontesté seigneur a le visage d’une famille : les Schneider. Et quel seigneur !
Dans la France républicaine d’alors, Schneider a trois visages : celui du bâtisseur d’empire industriel, du fieffé réactionnaire et celui du patron paternaliste, autoritaire comme il se doit mais soucieux de ses gens. C’est à cette dernière image que Dumay s’attaque en dévoilant la façon dont Schneider organise sa domination politique, économique et social sur le territoire. Et la charge est aussi rude que l’ennemi est puissant !

Ce à quoi s’attaque Jean-Baptiste Dumay, c’est à un Etat dans l’État, un Etat d’une telle puissance qu’elle pousse Dumay à écrire que Le Creusot, ville de 26000 habitants « n’a pas de mairie et pas d’école » puisque presque tout est entre les mains de la dynastie.
Et pour régner, La famille Schneider peut compter sur tout un réseau d’alliés et de courtisans. Il y a bien sûr l’église et ses aumôniers qui veillent à ce que la masse ouvrière ne s’égare pas. Il y a les employés (dessinateurs et autres comptables) qui, jouissant de quelques privilèges, servent à l’occasion de garde-chiourmes prêchant la bonne parole patronale. Il y a surtout une telle omnipotence que toute dissidence est risquée. L’ouvrier récalcitrant, contestataire risque évidemment le renvoi mais aussi le bannissement puisque Schneider contrôle une grande partie de l’activité économique du territoire ; quant au marché locatif, il en est le principal bailleur. Le commerçant et l’artisan critiques ont de fortes chances de se voir mettre à l’index, de perdre ainsi la possibilité de travailler pour Schneider ou de voir leur clientèle les fuir pour éviter eux-mêmes d’être stigmatisés. Le Républicain ? La discrétion est requise parce que chez les Schneider, on est monarchiste ! Bref, il faut rester dans les bonnes grâces du seigneur des lieux ; ou plus précisément, toute la famille doit se plier à cette règle car, écrit Dumay, « il n’est pas rare que toute une famille soit renvoyée des ateliers parce qu’un fils ou un frère a voulu secouer le joug. »

Et quel joug ! Dumay évoque des conditions de travail effrayantes auxquelles sont soumis les prolétaires des deux sexes, les cingleurs, lamineurs, puddlers ou laveuses de charbon. Il parle aussi de ses amendes qui pleuvent sur les mineurs, amendes qui servent à abonder la si généreuse caisse de secours aux malades et blessés mise en place par la direction, symbole de la générosité patronale.

Outre sa description du « système Schneider », ce rapport de Dumay est important parce qu’il précède de quelques mois l’apparition dans le bassin minier de La Bande noire dont les pratiques d’action directe et l’esprit anarchisant vont marquer le bassin houiller de Saône-et-Loire jusqu’à son démantèlement par la police en 1885. C’est à coup de dynamite que ce groupe se faisait entendre, au grand dam d’un Dumay qui ne vît en eux que des provocateurs à la solde des Schneider chargés de briser la vague socialiste montante. Sa dénonciation sans fondement de La bande noire le poussa prestement à quitter la région et à rallier Paris où il fit carrière dans la politique. C’est en effet moins risqué.

Notes
1. Plus exactement il s’agit du congrès ouvrier régional de la région de l’Est.
2. On lui doit La Bande noire. Propagande par le fait dans le bassin minier (1878-1885), L’Echappée, 2017.

jeudi, avril 1 2021

Léo Frankel, communard sans frontières

Julien Chuzeville
Léo Frankel. Communard sans frontières
Libertalia, 2021.


« Mon enterrement doit être aussi simple que celui des derniers crève-la-faim. La seule différence que je demande, c’est d’envelopper mon cercueil dans un drapeau rouge, le drapeau du prolétariat de tous les pays pour l’émancipation duquel j’ai donné la meilleure part de ma vie. » L’homme qui couche ces mots dans son testament se nomme Léo Frankel. L’historien Julien Chuzeville vient de lui consacrer une biographie intitulée Léo Frankel communard sans frontières publiée par Libertalia.

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Issu de la bourgeoisie juive hongroise, Léo Frankel se forme adolescent à l’orfèvrerie d’art. Pour approfondir ses savoir-faire, le jeune homme entame un périple européen qui le mène jusqu’en France. Nous sommes en 1867, Napoléon III règne sur son Empire et se pense encore indétrônable et soutenu par le peuple. Frankel n’a pas 30 ans et son coeur est tout acquis à la cause socialiste ; un socialisme qui ne peut dans son esprit qu’être internationaliste, conviction profonde qui ne le quittera jamais.
Lorsqu’éclate la Commune de Paris, Frankel se jette à corps perdu dans la bataille. Membre de la Première Internationale, il est le seul élu étranger de la Commune proclamée en mars 1871 ; et on le charge de réformer le travail, autrement dit, pour ce socialiste révolutionnaire, d’émanciper les prolétaires du salariat. Tâche dans laquelle il s’implique avec un sérieux et un dévouement qui n’étaient pas si fréquents en ces temps révolutionnaires1.

Frankel le communard était, nous dit Chuzeville, l’un « des éléments les plus avancés du conseil de la Commune » ; un conseil politiquement hétérogène qui parle beaucoup, se chamaille, proclame souvent (et magnifiquement !) mais oublie parfois l’essentiel. Echappant miraculeusement à la Semaine sanglante, Frankel commence une nouvel vie de révolutionnaire polyglotte. A Londres, il se lie d’amitié avec Marx et Engels et s’investit pleinement dans la vie de la Première Internationale à l’heure où socialistes dits scientifiques et anarchistes s’affrontent violemment pour en définir et le rôle et le fonctionnement. Puis, de retour en Hongrie, il fonde le Parti des non-électeurs, autrement dit le parti du peuple exclu du droit de vote, formation qui ne se cantonne pas à réclamer le suffrage universel mais met en avant des revendications démocratiques et sociales comme l’interdiction du travail des enfants, l’instauration d’un salaire minimum ou la liberté de réunion. Parallèlement, il prête sa plume à diverses publications socialistes européennes et s’échine à développer l’internationalisme socialiste. Car Frankel est orphelin de la Première Internationale. Le socialisme n’a de sens à ses yeux que s’il s’inscrit dans une dynamique organisationnelle abolissant les frontières : « l’internationalisme, écrit-il, est la raison primordiale du socialisme ». Il est également un fervent défenseur de l’unité. Quand il retourne vivre à Paris, la ville de ses rêves2, à la fin des années 1880, il se désole de l’éparpillement du socialisme français en une multitude de chapelles et tente, sans succès, d’y remédier, en s’appuyant sur l’expérience historique de la Première Internationale : « Si, du temps de l’Internationale, écrit-il, les différentes chapelles, chacune à sa manière et sur son terrain respectif, pouvaient agir et agissaient ensemble pour la cause commune, pourquoi devrait-il en être autrement aujourd’hui ? » Peine perdue, les socialistes français sont trop divisés idéologiquement pour s’imaginer un destin commun.
Epuisé par la tuberculose, Frankel s’éteint en 1896 à seulement 52 ans. Ses amis en firent le plus beau des portraits, celui d’un homme bon, discret et dévoué à une cause : l’émancipation sociale et politique des travailleurs.

Notes
1. C’est notamment l’avis du communard Jules Andrieu dans ses Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris (Libertalia, 2016).
2. « Mourir de faim à Paris, c’est encore la belle vie ! » aimait-il à répéter.

vendredi, mars 26 2021

Alternatives à la démesure

François Jarrige et Alexis Vrignon (sldd)
Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel
La Découverte, 2020.

Ni technophile, ni technophobe, je ne me suis jamais passionné pour l’histoire des techniques, c’est ainsi. Rien ne me destinait donc à me plonger avec un vrai bonheur dans le livre coordonné par François Jarrige et Alexis Vrignon : Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel, publié par La Découverte. Epaulés par une vingtaine de chercheurs, Jarrige et Vrignon remettent en question une certaine histoire de l’énergie qui verrait un procédé nouveau chasser de la scène de l’histoire ses devanciers.

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Le livre comprend quatre parties. La première couvre une période d’un siècle, du début de la révolution industrielle à 1860, et souligne la lente montée en puissance du charbon. La seconde nous mène jusqu’au premier conflit mondial , période durant laquelle le charbon s’affirme enfin comme la source principale d’énergie. La troisième, incarnée par l’or noir, s’éteint en 1973, date du premier choc pétrolier. La dernière, enfin, court jusqu’à aujourd’hui où désormais on s’emploie à chercher des alternatives aux énergies fossiles.
Ces 400 pages nous apprennent qu’il n’y eut pas à proprement parler de transitions énergétiques pendant ces deux longs siècles mais bien plutôt une accumulation des sources d’énergie, les plus performantes, aux yeux des industriels, finissant par supprimer ou marginaliser les autres. Comme le soulignent judicieusement les auteurs, « nous vivons simultanément dans des sociétés organiques, fossiles, nucléaires et renouvelables ».
On pourrait penser que le charbon, ce « diamant noir », se soit imposé facilement. Il n’en fut rien. A la fin du 19e siècle, il ne représente toujours que la moitié de l’énergie primaire consommée. Parce qu’on lui préfère ici le bois aux multiples usages, ailleurs la puissance hydraulique, celle du vent, sans oublier la tourbe ou bien évidemment les bras des prolétaires ou le recours à la force animale. Ces résistances à la toute-puissance du charbon se font au nom de la rentabilité économique, de l’indépendance nationale, de la tradition ou encore de la recherche de l’autonomie. En fait seule la Grande Boucherie consacrera le charbon comme incontournable source d’énergie adaptée au capitalisme. Mais toujours, à ce charbon si utile à l’industrie, si nécessaire à la production sans contrainte de marchandises, on fera le procès de sa dangerosité pour les écosystèmes comme pour la santé humaine.

C’est donc le 20e siècle qui permet la domination des énergies fossiles, du charbon comme de cet or noir qui jaillit du sol, nouvelle promesse de félicité alors que déjà on s’inquiète de voir les réserves de charbon s’épuiser… L’heure est à la grande entreprise, au productivisme, et s’installe dans les têtes « l’idée que l’énergie devrait être toujours disponible et en quantité égale, malgré les inconvénients et les controverses » ; quant au contrôle des sources d’approvisionnement, il s’inscrit au coeur des stratégies étatiques, coloniales et impériales.

Durant ce court vingtième siècle, et si l’on écarte le nucléaire civil, rares sont les alternatives au pétrole qui recueillent l’attention. On les juge souvent archaïques, parfois intéressantes, mais en tout cas incapables de soutenir la comparaison avec le diamant et l’or noirs.
Un rêve s’effondre avec le premier choc pétrolier. La fin du pétrole bon marché ouvre une nouvelle période. L’heure est à la recherche d’alternatives, mais d’alternatives sérieuses, autrement dit adaptées à la société de consumation, car la crise est « envisagée avant tout comme politique et énergétique ». Des alternatives donc, mais dont la pertinence réside dans leur capacité à répondre à la logique du capitalisme contemporain : la production effrénée de marchandises, en temps et en heure, puisque le temps, c’est de l’argent. Comme le souligne le postfacier Alain Gras, le pouvoir est toujours « avide de démesure ». Il s’accroche désespérément à l’idée qu’une technologie révolutionnaire nous sauvera des désastres produits par ses devancières. On sait donc sur qui il ne faut pas compter pour « inventer un monde énergétique sobre et durable »...

mardi, mars 16 2021

Violence d'Etat en Colombie

Carlos Eduardo Mora et Guylaine Roujol Perez
Mortels barrages. Le récit du caporal qui a dénoncé les assassinats de civils par l’armée en Colombie
Fauves Editions, 2021.

« Mortels barrages », tel est le titre du récit de Carlos Eduardo Mora, épaulé par Guylaine Roujol Perez, publié par les éditions Fauves.
Carlos Eduardo Mora est un enfant de la misère. Fils illégitime d’un sergent-major, élevé comme tant d’autres et tant bien que mal par une mère courage, il a baigné dans l’inquiétude du lendemain, la violence sociale et politique dès ses premiers pas. Est-ce pour cela qu’il voit dans la carrière militaire un moyen de sortir de la précarité, de faire carrière et de défendre son pays ? Sans doute est-il prisonnier d’un vision « romantique » du métier de soldat (défenseur courageux de la veuve et de l’orphelin) mais bien vite la réalité le rattrapera et il avouera : « Si on ne se rend pas compte qu’assurer une présence étatique ne peut se résumer à envoyer l’armée, les choses ne changeront pas en Colombie. »

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En 2006, il endosse donc l’uniforme et part lutter contre les guérillas et les narco-trafiquants, loin de chez lui, à la frontière vénézuélienne. Il se retrouve alors au coeur même du drame colombien où s’affrontent un Etat défaillant gangrené par la corruption, une armée qui l’est tout autant, des guérillas dont l’idéologie révolutionnaire n’est parfois plus qu’un paravent à des activités lucratives, des groupes paramilitaires dont le nationalisme a le goût de la cocaïne et qui ne sont en fait que des narco-trafiquants.
En intégrant les services de renseignements, il s’aperçoit bien vite que sur le terrain, certains cadres de l’armée ont noué des relations fructueuses avec les groupes paramilitaires qu’ils sont censés combattre. Et il s’aperçoit tout aussi vite que la dénonciation de telles connivences peut le mettre en grande insécurité. Car à qui peut-il se confier ? L’institution militaire ne serait-elle pas corrompue a tous les niveaux ? Comment peut-il protéger ses sources alors qu’il doit obéissance à plus galonné que lui ?
D’autant plus qu’il n’entend pas dénoncer pots-de-vin et autres arrangements mais l’assassinat de civils innocents. Que des paysans vivant dans des zones de conflits soient victimes des forces armées, c’est connu et documenté, mais que des jeunes hommes des milieux populaires soient recrutés à l’autre bout du pays pour finir transformés en guérilleros ou paramilitaires morts, ça l’est moins !
Car c’est cela que Carlos Eduardo Mora va apprendre : un recruteur promet à des jeunes chômeurs un boulot loin de chez eux. Ceux-ci le suivent, et quelques temps plus tard, on les retrouve en treillis apparemment tués lors d’un accrochage avec l’armée, et enterrés sous x dans des fosses communes. Le chômeur était alors, au choix, un guérillero marxiste-léniniste, un paramilitaire ou un narco-trafiquant, et leur mort violente atteste de l’implication de l’armée dans la défense de la Nation contre les communistes mais aussi contre l’extrême-droite. Tuer un surnuméraire dont personne ne se soucie permet ainsi de gonfler les statistiques et d’obtenir des gratifications.
Le récit exceptionnel de Carlos Eduardo Mora nous plonge dans un univers étouffant où la duplicité est une arme. On y croise des ministres, des ambassadeurs, des familles éplorées mais combatives, une justice à multiples vitesses… et un monceau de cadavres appelés en Colombie des « faux positifs ». Car ce qui peut être vu également comme du « nettoyage social » a fait sans doute plus de 3000 victimes.

mardi, mars 9 2021

La CGT et la lutte des clans

Jean-Bernard Gervais, Au royaume de la CGT. La résistible ascension de Philippe Martinez, Michalon, 2021.

Au royaume de la CGT. La résistible ascension de Philippe Martinez, tel est le titre du livre proposé par le journaliste Jean-Bernard Gervais, par ailleurs syndicaliste CGT. Un livre cinglant qui devrait faire grincer bien des mâchoires...
Pour certains, attaquer la CGT, c’est s’en prendre à 130 ans d’histoire, autrement dit de luttes et de sang versé ; d’autres souligneront que tout cela n’est que calomnies, ou bien que le linge sale, ça se lave en famille, que l’exposer sur la place publique fait le jeu de l’ennemi de classe et des médias bourgeois ; d’autres encore n’y verront que le vulgaire pamphlet d’un journaliste en recherche de notoriété, sans doute téléguidé par une officine gauchiste…

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Ne faisons pas de ce livre, ce qu’il n’est pas et ne prétend pas être. En 2013, la journaliste Leïla de Comarmond avait publié un livre intéressant et documenté sur l’évolution de la centrale ouvrière depuis le début des années 1990(1) ; quatre ans plus tôt, des chercheurs réunis par la sociologue Françoise Piotet nous proposaient une passionnante exploration du syndicalisme CGT au plus près du terrain(2). Rien de tel ici. L’ambition de l’auteur est bien moindre. Il ne fait que nous livrer un témoignage sur sa courte vie de « journaliste en immersion » à la CGT, témoignage subjectif et qui se pose comme tel. Un livre qui se lit aussi vite qu’il semble avoir été écrit : on y trouve par exemple un savoureux mais involontaire lapsus calami, l’auteur transformant soudainement le comité confédéral national (le parlement de la CGT) en comité consultatif national ; ou encore, une certaine confusion idéologique, les syndiqués du courant « rouge-vif » étant successivement traités d’anarcho-communistes puis de staliniens !

En fait, Jean-Bernard Gervais ne nous apprend finalement pas grand-chose. Oui, la CGT est en crise et les raisons en sont multiples, la destruction des bastions ouvriers historiques, la fragmentation du salariat ou encore la révolution néolibérale et l’implosion du bloc communiste ayant particulièrement affectées la centrale ouvrière. Oui, les cadres militants sont vieillissants et certains gèrent leur sinécure en attendant la retraite. Oui, il n’est pas rare que des militants héritent de postes de permanent pour lesquels ils n’ont pas les compétences requises. Oui, les syndiqués actifs sont moins nombreux, tout comme les encartés du Parti communiste qui longtemps tinrent la baraque avec la discipline qu’on leur connaît. Oui, la CGT n’est plus ce bloc inébranlable et unanimiste, mais un organisme bureaucratique fédéraliste au sein duquel certaines fédérations puissantes sont des Etats dans l’État et le font savoir à l’occasion. Oui, une appartenance syndicale quelconque n’interdit pas les comportements xénophobes, sexistes, homophobes...

Pourquoi alors lire ce livre de Jean-Bernard Gervais ? Pour mesurer à quel point la CGT semble ne s’être pas remise de la crise qui a éclaté lors de la succession de Bernard Thibaut, qui fit que l’heureux élu, Thierry Lepaon, fut poussé à la démission, accusé d’avoir un goût certain pour l’argent et le luxe. Problème : c’est grâce à des fuites que la presse fut mise au courant. Alors depuis 2015, une atmosphère délétère, paranoïaque, s’est emparée du siège confédéral où tout le monde s’épie, se méfie, tente de découvrir la taupe ou croît l’avoir trouvée, règle ses comptes et cherche à nuire. Et dans ce bateau à la dérive, Philippe Martinez, le mal-élu, le second couteau sans charisme, s’efforce de construire son propre réseau de fidèles soutiens afin de ne plus dépendre des alliés de circonstances qui l’ont porté là… en attendant mieux.
L’auteur dresse ainsi un portrait très dur de la centrale ouvrière, non de sa base mais de son sommet. Car Jean-Bernard Gervais n’oublie pas de rappeler que pendant que certains se perdent dans les conflits d’égos et d’appareils, des syndicalistes CGT se battent pied à pied, avec acharnement, contre les offensives macroniennes et se désolent souvent des directives confédérales… ou de leur absence.

Notes :
1 Leïla de Comarmond, Les vingt ans qui ont changé la CGT, Denoël, 2013. Jean-Bernard Gervais nous apprend que ce livre fut fort peu apprécié par les sphères dirigeantes du syndicat et que l’auteur fut longtemps persona non grata à la confédération.
2 Françoise Piotet (sldd), La CGT et la recomposition syndicale, PUF, 2009. Le titre peut porter à confusion : il ne traite pas de relations interconfédérales.

mardi, mars 2 2021

Clara Zetkin, une vie de combats

Clara Zetkin
Je veux me battre partout où il y a de la vie
Editions Hors d’atteinte, 2021.

« Je veux me battre partout où il y a de la vie » : tel est le titre que la journaliste Florence Hervé a donné à l’anthologie de textes, parfois inédits, de Clara Zetkin que viennent de publier les éditions Hors d’atteinte. Titre judicieux car il en dit long sur le caractère généreux et pugnace de cette révolutionnaire allemande de premier plan, contemporaine de Rosa Luxembourg, sa grande amie.

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Clara Zetkin fut tout autant une figure du socialisme allemand que de l’Internationale communiste. Et dans ces deux organisations, celle qui fut l’initiatrice de la journée internationale des femmes fit entendre sa dissidence. Dans la première, elle fit le procès du réformisme et appela les travailleurs à rompre avec les traîtres de 1914 et à se faire communistes. Dans la seconde, au milieu des années 1920, elle affronta la majorité, lui reprochant de mal interpréter la montée du fascisme et de se faire des illusions sur les capacités révolutionnaires à court terme de la classe ouvrière occidentale ; une dissidence qui ne fit cependant pas d’elle une réprouvée, comme Trotsky et tant d’autres, puisqu’elle repose depuis son décès, en 1933, dans la nécropole du mur du kremlin, non loin de Lénine pour lequel elle avait une grande admiration. Une dissidence relative puisqu’un an avant sa mort, par conviction ou discipline, dans un discours devant le Reichstag dont elle était la doyenne, elle saluait la construction du socialisme soviétique avec ces mots : « Les travailleurs ont la maturité nécessaire pour construire un nouvel ordre où le développement économique ne nécessite pas de crises désastreuses. » Quand on se rappelle avec quelle brutalité le premier plan quinquennal stalinien s’est déployé, les mots de Zetkin peuvent irriter…

Alors que Rosa Luxemburg a atteint la notoriété par son travail théorique d’ampleur (doublé d’une mort tragique), Clara Zetkin s’est fait connaître par son inlassable activisme en direction des femmes du peuple, ce dont cette anthologie témoigne ; femmes travailleuses qu’elle veut voir s’émanciper de la tutelle maritale comme du joug capitaliste. Elle ne veut pas ni d’une guerre des sexes, ni d’un mouvement autonome des femmes qui verrait des ouvrières lutter aux côtés de bourgeoises au nom de leurs intérêts communs. Non, elle plaide pour l’émergence de clubs de femmes liés intimement au parti. De même qu’elle veut les voir entrer dans les syndicats afin d’empêcher le patronat de les utiliser pour abaisser les salaires. Elle les veut pleinement citoyennes, fustige le mariage bourgeois et l’enseignement qui enferment femmes et enfants dans le conservatisme. Son féminisme s’incarne dans cette phrase : « Les femmes sont devenues exigeantes. Elles ne veulent pas servir les hommes, mais être à leurs côtés, avancer avec eux vers des objectifs élevés. »

Cette anthologie nous entraîne également dans cette longue décennie tourmentée celle qui part des espoirs de 1917 et se clôt avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler.
Communiste et révolutionnaire, Clara Zetkin se désole devant l’évolution du communisme allemand sur lequel la Troisième Internationale compte tant pour étendre la révolution à l’Ouest. Cette Révolution, elle ne vient pas, et les incantations de congrès n’y changeront rien. Amère, elle constate que le Parti communiste allemand, miné par les querelles, n’a pas remplacé dans le coeur des travailleurs allemands le Parti socialiste, et que la politique sectaire de l’Internationale l’a rendu impuissant alors que monte le fascisme ; fascisme dont elle a analysé longuement la nature complexe dans un rapport destiné à la Troisième Internationale dès 1923. Elle insistait notamment sur le fait que le fascisme était « un mouvement d’affamés, de miséreux, de déracinés et de déçus » et que le devoir des communistes étaient de « parler une langue adaptée à leur état d’esprit », sans rien renier de leurs convictions afin de gagner leurs âmes. Telle était Clara Zetkin : une combattante que rien ne pouvait désarmer.

Les métamorphoses du travail contraint

Alessandro Stanziani
Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale 18e-19e siècle
Presses de SciencesPo, 2021.

En 1837, le prêtre-philosophe Lamennais comparait la situation du prolétaire à celle de l'esclave : « Mieux eut valu pour lui un complet esclavage ; car le maître au moins nourrit, loge, vêt habille son esclave, le soigne dans ses maladies, à cause de l'intérêt qu'il a à le conserver ; mais celui qui n'appartient à personne, on s'en sert pendant qu'il y a quelque profit à en tirer, puis on le laisse là. » Phrase terrible qui en dit long sur le paupérisme et le destin du prolétaire-citoyen à l’heure de la révolution industrielle, phrase qui nous invite à réfléchir à la « question sociale », à la façon dont était vécu et pensé le travail, libre ou contraint, lors de cette période de profonds bouleversements économique et social1. Le livre de l’historien Alessandro Stanziani : Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale 18e-19e siècle, aux Presses de SciencesPo, nous en offre l’opportunité.

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Pour l’auteur, l’histoire du travail forcé ne peut se comprendre qu’en lien avec celle du travail libre. Elles ne sont ni parallèles, ni successives , elles s’influencent l’une l’autre et portent un même objectif : mobiliser les bras pour faire tourner la machine productive. Associer capitalisme et démocratie, comme Adam Smith, ou capitalisme et salariat, comme Marx, lui semble réducteur. Si notre regard abandonne l’Europe et le Nouveau monde pour mieux embrasser le vaste monde, alors il ne pourra que constater que le capitalisme en plein développement du 19e siècle a su aisément se passer et de l’un et de l’autre.

Alessandro Stanziani nous entraîne dans les campagnes russes, dans l’Angleterre et la France de la Révolution industrielle, mais aussi au coeur de l’entreprise coloniale. A chaque époque et quel que soit le contexte, les élites sont mises dans l’obligation de penser la contrainte, autrement dit de questionner le recours direct ou indirect à la coercition. Des élites qui ne forment pas un front uni mais qui sont traversées par les contradictions, parce que l’intérêt de l’État ne coïncide pas toujours avec celui de la bourgeoisie, elle-même fracturée. C’est le cas par exemple des marins que l’État veut pouvoir mobiliser d’office dans la Royale au grand dam des patrons-pêcheurs qui eux veulent conserver leur main d’oeuvre ; ou encore de l’Etat tsariste assez peu disposé à renvoyer les serfs fugitifs chez leurs propriétaires puisqu’il a besoin d’eux pour coloniser l’hostile Sibérie. Cela concerne également tous les processus d’abolition des formes d’esclavage où se mêlent et s’affrontent positionnement éthique (l’esclavage est-il moral ?), réflexions économiques (le taux de profit peut-il se maintenir avec la suppression du travail servile ?) et considérations culturalistes (le colonisé, indolent par nature, peut-il accepter la condition salariale ?). Face à ces élites, les dominés ne restent pas inactifs. Ils se mobilisent, luttent, fuient, rusent, se battent, défendent leurs intérêts y compris en recourant au droit, l’arme des puissants par excellence. Alessandro Stanziani dévoile ainsi la grande diversité des formes de travail contraint, car au-delà de sa brutalité foncière, le capitalisme en terres coloniales a montré une impressionnante capacité à réinventer la coercition notamment quand les temps sont à la « démocratie » et à l’émergence de l’État social. Car le prolétaire et l’esclave effraient par leur nombre et leur propension à fuir l’assujettissement. Il faut donc constamment les discipliner, les attacher au travail parce que le développement économique l’exige. Si la force de travail est une marchandise comme une autre, sa circulation doit être surveillée ; pas question qu’elle se fasse vagabonde. Le livret ouvrier, le code de l’indigénat, les maisons de travail anglaises, l’engagisme, le paternalisme, le knout et la brutalité galonnée sont là pour rappeler aux dépossédés que leur « liberté » est et demeure soumise à conditions.

Ce travail riche et passionnant rappelle qu’au 19e siècle, nous ne sommes pas passés d’une « totale » sujétion (incarnée par l’esclavage) à une « totale » liberté (celle du salariat qui permet à l’individu de vendre par contrat sa force de travail au plus offrant, principe sur lequel se fonde le libéralisme), mais à la multiplication des formes hybrides d’encadrement de la force de travail, dans lesquelles la « liberté » est au mieux une promesse.

1. Sur la « question sociale », je vous signale le travail coordonné notamment par Xavier Vigna : Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, La Découverte, 2019 ; sans oublier Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchantée. Relire l’histoire du 19e siècle français, La Découverte, 2015.

vendredi, février 19 2021

Le Mexique et la violence d'Etat

John Gibler, L’évasion d’un guérillero. Ecrire la violence, Ici-bas, 2021.


Il s’appelle Andres Tzompaxtle Texpile, alias Rafael, et longtemps on le crut mort. C’est à cet Indien anonyme que le journaliste John Gibler s’est attaché dans L’évasion d’un guérillero, publié par les Editions toulousaines Ici bas.
Nous sommes alors dans le Mexique des années 1990, un pays miné par la violence sociale et politique, dans lequel le Parti révolutionnaire institutionnel, parti-Etat à la tête du pays depuis plus d’un demi-siècle, est de plus en plus contesté. Face à la colère, le pouvoir retrouve ses réflexes d’antan : on tabasse, on liquide, on fait disparaître. A vrai dire, rares sont les périodes durant lesquelles l’armée ou les groupes para-militaires n’ont pas semé la terreur1. Leurs cibles : étudiants d’extrême-gauche, militants ouvriers, défenseurs des droits de l’homme mais aussi paysans indiens.

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Rafael était alors membre d’une guérilla active au sud du Mexique, dans une région massivement indienne où le non-droit, la corruption, la misère sociale et le racisme sont au menu chaque jour. En 1996, alors que son groupe tente d’organiser une conférence de presse clandestine, il est arrêté par l’armée et… disparaît.
Beaucoup le pensent morts car ils savent que le pouvoir ne s’embarrasse pas avec ceux qui le défient. Mais Rafael n’a pas été liquidé froidement : il est tenu au secret dans une prison clandestine au sein d’une zone militaire. Il va y rester quatre mois, subissant privations et tortures physiques et psychologiques. Mais il se tait, il tient malgré la violence des coups. Il tient parce que toute son existence fut un combat pour rester debout, parce que les Indiens ne sont au Mexique que des « statistiques de misère et de pauvreté », parce que les Indiens « ne se (battent) pas (seulement) contre la faim mais contre la guerre d’extermination » que le pouvoir leur impose. Réduit à l’état de loque humaine, il parvient pourtant à s’échapper et à témoigner. Il a subi entre-temps une autre forme de violence puisqu’il a dû affronter la méfiance de ses camarades de lutte qui craignaient qu’il ait été retourné par l’armée. Mais comme le dira son épouse, avec des mots simples mais qui renvoie à une tradition de résistance, vieille de cinq siècles : « Il n’est pas né pour être un traître ».

Journaliste engagé et qui revendique de l’être, John Gibler ne nous offre pas seulement avec ce livre un récit de plus sur la violence d’État au Mexique et sur le recours (massif aujourd’hui !), par l’armée et ses supplétifs, des disparitions et des assassinats pour maintenir l’ordre politique et social2 et ce, en toute impunité, cette « liberté d’expression des assassins ». John Gibler nous propose également une réflexion sur le pouvoir de l’écriture, cette arme du possédant, et donc de l’auteur sur le témoin et sa parole : comment rendre compte sans trahir, sans travestir et sans transformer le lecteur en voyeur ? L’évasion d’un guérillero est un récit polyphonique qui, comme le dit Gibler, a la volonté d’« offrir une sorte d’étreinte – une étreinte rebelle – entre les mots parlés et écrits qui forment les littératures de lutte. » Une étreinte rebelle et chaleureuse, et un hommage respectueux rendu à celles et ceux qui luttent.


Notes
1 Laura Castellanos, Le Mexique en armes – Guérilla et contre-insurrection 1943-1981, Lux, 2009.
2 Il y aurait des dizaines de milliers de disparus depuis le début du 21e siècle au Mexique, disparitions que le pouvoir attribue à la guerre que se livrent les narco-trafiquants… Mais pour nombre d’observateurs, la police, gangrenée par le crime organisé, est impliquée dans nombre de ces affaires.

lundi, février 15 2021

Le travail et l'Islam

Hicham Benaissa
Le travail et l’Islam. Généalogie(s) d’une problématique, Editions du Croquant, 2020

« Pourquoi (...) ce qui semble se constituer aujourd’hui comme un « problème » ne l’a pas été (précédemment) ? » C’est à cette question classique des sciences sociales qu’Hicham Benaissa nous propose de réfléchir avec Le travail et l’Islam. Généalogie(s) d’une problématique, livre publié par les Editions du Croquant ; un livre qui comprend deux parties, l’une centrée sur les salariés, la seconde sur le patronat de culture arabo-musulmane1. C’est sur la première partie que je vais me concentrer.

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En ces temps troublés où les questions identitaires occupent le devant de la scène, où la laïcité est brandie comme un étendard par des forces politiques qui n’en furent jamais dans l’histoire les promoteurs, où « la frénésie juridique (…) s’est emparée du sujet de la laïcité et de la religion au travail », il est bon d’accompagner l’auteur au coeur des lieux d’exploitation pour y voir comment la question du voile, du halal ou de la prière fut appréhendée depuis les années 1970.

Nous voici donc dans une citadelle industrielle, un univers peuplé d’ouvriers spécialisés marocains, de confession musulmane, sans qualification ni culture politique et syndicale. Venus sans famille et destinés dit-on à repartir, ils ne sont que des bras à suer de la plus-value. L’enjeu, pour le patronat, dans cette décennie d’insubordination ouvrière, est d’empêcher que l’esprit contestataire post-68 ne gagne cette fraction du prolétariat. Ouvrir des salles de prière et les confier à des imams conservateurs doit favoriser la paix sociale et l’entre-soi2. Du côté des syndicats, prendre en considération les revendications religieuses des ouvriers musulmans est un moyen de nouer des relations avec ces travailleurs éloignés de l’action de classe. La bascule intervient au début des années 1980 quand la révolte des OS secoue Citroën et Talbot, et voit un Premier ministre socialiste transformer un conflit social3 en conflit politico-religieux. L’OS musulman pratiquant devient un agent conscient ou manipulé des islamistes iraniens. Pour Hicham Benaissa, « la construction sociale du problème musulman en France ne démarre (donc) pas avec les affaires du foulard de 1989 mais bien dans le cadre des grèves de l’automobile de 1982-1984 ». C’est que le monde a changé : l’immigré n’est pas reparti, il s’est installé avec femme et enfants ; destiné à n’être qu’un OS interchangeable, il est aussi la première victime des restructurations industrielles et, avec ou sans travail, il incarne de façon massive le précariat, ces classes laborieuses qui sont également des classes dangereuses. Dans un livre sorti en 1991, L’immigration prise aux mots, Simone Bonnafous avait déjà fait de 1984 la date à partir de laquelle, le « discours « social » sur les immigrés (avait basculé) dans le discours de crise typique, celui de la gêne quotidienne et de l’incompatibilité des cultures4. ». Aujourd’hui, pieux ou pas, l’Arabe est et demeure un musulman, de la même façon que son gamin qui marche pour l’Egalité en 1984 est renvoyé à son identité « ethnique » : il sera un Beur, non un rejeton du prolétariat réclamant de la République qu’elle tienne ses promesses.

Oui, le monde change. Avec le 21e siècle, le néolibéralisme triomphant célèbre l’individu libre, autonome, délié. Il célèbre la diversité et les trajectoires exceptionnelles qui laissent penser que la réussite individuelle est à la portée de tous, à l’heure où l’ascenseur social est en panne, que les structures de défense des classes populaires sont en crise profonde et que les problématiques portées par l’extrême-droite se sont imposées avec force dans le débat public.
De quels moyens de défense disposent les plus dominés d’entre les dominés pour se faire entendre ? La religion parce qu’elle est vecteur d’identité collective et source de solidarité en est un. Ainsi, l’Islam, nous dit l’auteur est « le moyen de se construire un « nous » quand on sait, en raison des faits, de l’expérience de chaque jour, quand on nous le rappelle au quotidien, que nous sommes exclus de mille et une manières du grand Nous » autrement dit de la communauté nationale. Revendiquer une salle de prière ou de l’alimentation halal est une façon de résister à l’atomisation et à la soumission, de dire que ce Nous existe.

J’ai particulièrement apprécié une anecdote racontée par l’auteur. Hicham Benaissa intervenait dans une entreprise privée dans laquelle un malaise était apparu depuis qu’une cadre avait décidé de se voiler. Cela déplaisait fortement à certains collègues qui au nom d’une conception erronée de la laïcité5 considérait qu’elle se devait de l’enlever. Après son intervention, il s’apprête à quitter les lieux quand il croise une femme de ménage, voilée, qui travaille ici depuis longtemps et à qui personne n’a reproché de bafouer la laïcité. Hicham Benaissa a raison quand il en conclue que si le foulard de la femme de ménage est invisible alors que celui porté par une cadre saute aux yeux, c’est qu’il est « à sa place symbolique, à la place sociale à laquelle il est structurellement renvoyé dans les représentations. » L’immigré est accepté au banquet mais à la condition de rester à la place qu’on lui a assignée6. Car beaucoup font de la race (et de la religion qu’on peut lui associer) « une forme biologique d’exclusion sociale (…) à seule fin de distinguer, discriminer, mettre à part7 ».

Notes
1 Hicham Benaissa nous montre les mille-et-une façons de vivre sa foi, d’en tirer profit ou d’en maîtriser les possibles conséquences économiques. Cela m’a rappelé ces mots de Maxime Rodinson : « L’attitude des individus est un compromis variable entre les impératifs de cette morale pratique et leurs réactions aux suggestions de la rationalité économique, c’est-à-dire aux opportunités de maximisation des biens et avantages dont chacun peut jouir en fonction de la même praxis sociale » (Islam et capitalisme, Seuil, p. 249). Sur la religiosité entrepreneuriale, lire Patrick Haenni, L’Islam de marché. L’autre révolution conservatrice, Seuil, 2005.
2 Le patronat fit de même avec les immigrés polonais des années 1920. Dans la ville industrielle de Couëron (Loire-Atlantique), les Polonais avaient leur cité, leur curé et leur église.
3 La question de la dignité était également centrale dans ce conflit car Citroën et Talbot étaient réputés pour leur encadrement raciste et militariste.
4 Simone Bonnafous, L’immigration prise aux mots. Les immigrés dans la presse au tournant des années 80, Kimé, 1991.
5 La neutralité ne s’impose qu’au secteur public.
6 Sur le racisme en milieu populaire, je vous conseille Cartier/Coutant/Masclet/Siblot, La France des « petits-moyens. Enquête sur la banlieue pavillonnaire, La Découverte, 2008 ; Masclet/Misset/Poullaouec, La France d’en bas ? Idées reçues sur les classes populaires, Le Cavalier bleu, 2019.
7Cf. Colette Guillaumin, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Gallimard, 2002 (1972).

mercredi, janvier 27 2021

Rojava : une révolution auscultée

Pierre Bance
La fascinante démocratie du Rojava. Le contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord
Editions Noir et rouge, 2020.

En janvier 1994, le regard des militants révolutionnaires se tournèrent vers la Forêt Lacandone, le Chiapas où des milliers d’Indiens, pauvres et faiblement armés, venaient de défier le néo-libéralisme triomphant dans l’arrière-cour de Washington. Depuis 2013, c’est vers le Rojava que les regards se tournent. Là-bas, dans une Syrie en pleine guerre civile, une « révolution » se fait en marchant, dont les acteurs principaux sont des Kurdes. « Révolution » tout à fait singulière que le juriste Pierre Bance s’est attaché à déchiffrer dans La fascinante démocratie du Rojava. Le Contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, livre publié par les Editions Noir et rouge.

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Je pourrais résumer ce livre en deux chiffres, susceptibles de refroidir bien des ardeurs : 506 pages hors annexes, 1595 notes de bas de page ; des notes qui sont bien souvent de véritables développements et non, par exemple, de simples renvois bibliographiques. L’oeuvre apparaît donc de prime abord austère. Elle ne l’est pas à la lecture. En revanche, elle est exigeante, mais cette exigence est à la hauteur de l’enjeu : comprendre ce qu’est ce « contrat social » d’inspiration libertaire, fédéraliste, écologiste et féministe (que les Kurdes appellent le confédéralisme démocratique(1), et comment il se met en place concrètement sur le terrain, alors que le territoire est pris en tenaille entre l’État turc, l’État syrien qui aimerait retrouver le contrôle total de son territoire, les logiques impérialistes « occidentales » et russes, sans oublier les dissensions au sein même du monde kurde.

A partir d’une masse documentaire impressionnante, Pierre Bance explore ce contrat social qui n’est pas à proprement parler une constitution mais le socle sur lequel son promoteur (le Parti de l’union démocratique, PYD) veut reconstruire le Rojava. Projet ambitieux puisqu’il entend unir des populations volontiers grégaires, de cultures et de confessions différentes, dans un contexte où l’identité culturelle et religieuse prime sur les autres ; un contexte où les logiques politiques se déploient sous la forme d’allégeances claniques et clientélistes ; un contexte enfin, où le conservatisme est fortement ancré et ne peut être que bousculé par le confédéralisme démocratique promu par le PYD.
Pierre Bance étudie la façon dont les nouvelles institutions prennent pied, les problèmes qu’elles rencontrent, qui sont autant liés à la situation militaire qu’aux pesanteurs sociétales, au fait que chacun naît avec, dans « son berceau, tout un monde d’idées, d’imagination et de sentiments » et « qu’il n’y a point de caractère assez fort, ni d’intelligence assez puissante qui puissent se dire à l’abri des atteintes de cette influence aussi despotique qu’irrésistible » (Bakounine).

Pierre Bance ne cache rien des tensions existant au Rojava, y compris au sein du PYD, entre le bras politique et le bras militaire, le second étant tenté de prendre le pas sur le premier du fait de l’État de guerre ; et il rappelle à l’occasion que sans le volontarisme du Parti de l’union démocratique, il n’y aurait pas de révolution au Rojava : le projet est donc porté par une avant-garde, mais une avant-garde qui ne se pose pas en tutrice d’une population à cornaquer.
Le Rojava n’est pas un paradis ou un isolat libertaire, mais un espace en guerre au sein duquel s’expérimente avec beaucoup de pragmatisme une autre façon de régler les relations de pouvoir entre individus. Le Contrat social n’abolit pas le capitalisme (le pourrait-il ?) mais il encourage le coopératisme, comptant sur l’exemple pour convaincre les habitants de l’intérêt du travail collectif et de la démocratie industrielle ; il n’abolit pas l’État et la démocratie représentative mais s’efforce de transférer le plus de pouvoir de décision à l’échelon communal ; « il s’agit, nous dit l’auteur, de marginaliser l’État par une organisation politique et économique parallèle de la société » ; il n’abolit pas le sexisme mais en imposant la parité, il oblige les sociétés à se remettre en question, à interroger ce qu’elles tenaient pour des invariants culturels.

La démarche entreprise par les Kurdes de Syrie, épaulés par ceux de Turquie, m’a remis en mémoire un texte de 1925(2) de l’anarchiste italien Errico Malatesta qui rappelait, à raison, que les anarchistes ne feraient pas la révolution seuls et qu’il leur fallait donc « agir de concert avec toutes les forces de progrès existantes ». Il proposait de « ne rien détruire de ce qui satisfait, fût-ce imparfaitement à un besoin humain, sinon quand nous aurons quelque chose de mieux à y substituer » et mettait en avant le droit absolu à l’expérimentation sociale. Les Kurdes de Syrie se sont lancé dans une aventure aussi ambitieuse que risquée, ils ont saisi une opportunité historique et proposé de rassembler des populations diverses autour d’un projet émancipateur faisant fi des identités ethniques et confessionnelles. Dans ce contexte, leur initiative, avec ses limites, ses ratés et ses balbutiements, a déjà de quoi fasciner.


Notes
1. Je vous renvoie à la lecture de Abdullah Ocalan, La révolution communaliste, Libertalia, 2020, ainsi qu’aux pages que lui consacre Olivier Grojean, La révolution kurde. Le PKK et la fabrique d’une utopie, La Découverte, 2017.
2. cf. « Graduélisme » in Gaetano Manfredonia, La pensée de Malatesta, Ed. du Groupe Fresne-Antony, 1996.

vendredi, janvier 22 2021

Chomsky, le climat et la bombe

Noam Chomsky
Danger d’extinction. Changements climatiques et menace nucléaire
Ecosociété, 2020.

L’historien et militant Howard Zinn perdit la vie à l’âge de 88 ans sur le chemin le menant à une énième conférence. J’ai peine à imaginer un autre destin pour Noam Chomsky qui, à 92 ans, continue à éveiller les consciences américaines avec le calme et la pugnacité qui le caractérisaient quand il se faisait le pourfendeur de l’american way of life dans les années 1960 et 1970.
Danger d’extinction, publié dernièrement par les éditions Ecosociété, rassemble une conférence et des entretiens du célèbre linguiste avec des activistes états-uniens. Aux Etats-Unis, Chomsky est une voix qui compte pour de larges secteurs de la gauche américaine, d’autant plus qu’il s’est toujours efforcé d’être compréhensible pour tous, ce qui n’est pas la qualité première de nombre d’intellectuels.

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Danger d’extinction donc. Pour Noam Chomsky, les deux dangers qui menacent la planète s’appellent menace nucléaire et dérèglement climatique. Il avait 17 ans quand deux bombes rayèrent de la carte les villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Et depuis, nous vivons avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Car, nous dit Chomsky, nous avons frôlé plus d’une fois la catastrophe, autrement dit la destruction de l’Humanité. La fin du monde bipolaire, l’implosion du bloc soviétique auraient dû signifier la fin de la menace nucléaire ; il n’en fut rien. Et Chomsky de pointer la politique belliciste, expansionniste de l’OTAN, autrement dit des Etats-Unis, qui ne pouvait que provoquer en retour la crispation du nouveau régime russe. Cette menace, il se refuse à la minorer et se désole de l’absence de grandes mobilisations citoyennes capables de forcer les puissants à de nouveau s’asseoir autour d’une table et à évoquer la destruction de leurs stocks d’armes de destruction définitive.

Depuis une à deux décennies, c’est le dérèglement climatique et ses conséquences très concrètes qui sont au coeur des discussions. L’anthropocène des uns, le capitalistocène des autres peuvent provoquer la sixième extinction de masse. Beaucoup en ont conscience, mais certains se refusent à y croire. Aux Etats-Unis, nous dit Chomsky, 40 % des Américains sont climatosceptiques ou persuadés que tous ces désagréments disparaîtront avec le retour du Christ sur terre. Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté, disait le philosophe Alain. Noam Chomsky acquiesce : « L’idée que le destin d’un pays et du monde soit entre les mains d’un bouffon sociopathe est particulièrement inquiétante. » Il parlait ici de Trump, mais si Trump n’est plus, le trumpisme lui n’a pas disparu. Chomsky s’accroche à l’idée que la majorité des individus sur terre ont un intérêt commun : sauver la planète. Il rejette le mépris dont font preuve certains secteurs dits radicaux à l’égard des électeurs attirés par les sirènes populistes, climatosceptiques ou les discours millénaristes ; il y voit des individus atomisés, isolés donc vulnérables, sans prise sur le réel et dont les églises sont les derniers refuges : « conscientiser la population demande des efforts considérables et soutenus, mais il s’agit d’un tâche incontournable », écrit-il.

Chomsky, éducationniste et pragmatique, ne croit pas ou plus au Grand Soir, à la révolution. Devant l’imminence du désastre, il met tous ses espoirs dans la capacité des gens à peser sur le cours de l’histoire par leur mobilisation, leur vote, et à lier leurs combats : contre la destruction de la planète, contre la misère sociale, compagne des politiques néo-libérales, contre le délabrement démocratique et l’émergence des « Etats autoritaires pervers ». Comme le soulignent les préfaciers, l’analyse de Chomsky est « sombre, quoique compensée par une foi profonde dans la résistance de la base ». Réformiste Chomsky ? Assurément. Il y a un siècle, certains pensaient que de la catastrophe pouvait/devait naître la Révolution, et alors ils partirent à l’assaut du Palais d’hiver. La nature de la catastrophe à venir offre-t-elle la même perspective ? A cette question, Chomsky a répondu non.

mercredi, janvier 20 2021

L'utopie contre le fatalisme

Thomas Bouchet
Utopie
Anamosa, 2021

Utopie. C’est à ce mot paré « dans l’histoire de couleurs diverses voire inconciliables » que Thomas Bouchet s’est attaché dans une brochure publiée par Anamosa en ce début d’année 2021.

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Utopie. Le mot apparaît pour la première fois sous la plume de Thomas More, auteur en 1516 d’un livre intitulé… Utopia. Thomas More y décrit un monde paisible où la propriété privée est inconnue, où les habitants prennent en commun leurs repas et ne consacrent qu'un temps mineur au travail. Mais ce livre est également une critique de l'Angleterre du temps des enclosures, autrement dit de l'appropriation par les propriétaires terriens d'espaces jusqu’alors utilisés par les petits paysans anglais. Thomas Bouchet a raison de souligner que pour comprendre l’utopie, il est « crucial de l’insérer dans l’histoire ».

L’utopie est révolutionnaire car elle nous dit que le malheur des hommes n’a pas de nécessité métaphysique, que nous ne sommes pas condamnés au malheur. L’utopie est révolutionnaire car elle pointe du doigt la cause du malheur humain : la passion malsaine pour l’argent et la propriété.
Cette utopie, quête d’un monde parfait, est tout autant rêve que cauchemar. Rêve du partageux au nom de l’égalité, cauchemar du possédant au nom de la liberté contre l’uniformité. Et quand le socialisme, au 19e siècle, se veut ou se fait science, il intente lui-aussi le procès de ces constructions intellectuelles, celles de Saint-Simon, Fourier ou encore Robert Owen, plus d’ailleurs que les robinsonnades d’un Thomas More ou d’un Morelly. Aujourd’hui, ce sont des publicitaires qui s’emparent du mot pour vendre un moment de bonheur, une bulle de quiétude dans un monde de turbulences. Ces « utopies pragmatiques, écrit Thomas Bouchet, résultent d’un patient travail d’édulcoration, de dévitalisation de toute velléité de pensée critique ». Mais elle résiste à tous les assauts, l’utopie, parce qu’elle « ne peut vivre en captivité ». Elle se fait pratique, elle se réinvente, parce qu’elle « porte en elle l’énergie d’un anti-fatalisme », dans un monde dominé par le « There is no alternative » thatchérien, les indicateurs quantitatifs, la rationalisation, les normes à respecter, la technophilie et ses fermes-usines. Puissent les expérimentations utopiques d’aujourd’hui aider celles et ceux qui ne se satisfont pas du monde tel qu’il va à « dessiner les visages d’une société autre ».

vendredi, décembre 25 2020

Tours 1920 : le congrès fratricide

Jean A. Chérasse
Noël 1920 à Tours. La grande déchirure… Le congrès fratricide
Editions du Croquant, 2020.

En ce mois de décembre 1920, près de 300 délégués socialistes se pressent dans la salle du Manège. Ils savent que ce congrès, le 18e, sera historique, et que les jeux sont faits. C’est cette histoire que nous raconte Jean Chérasse dans Noël 1920 à Tours. La grande déchirure… Le congrès fratricide, publié par les éditions du Croquant.
A quoi ressemble le Parti socialiste en cette année 1920 ? A une pétaudière. Plus grand-chose ne peut unir sous un même drapeau un ancien partisan de l’Union sacrée et un militant demeuré attaché à l’internationalisme d’antan, un défenseur de la Révolution russe et un partisan du socialisme à petits pas : « Notre unité n’est plus que le manteau de nos divisions » dira l’un d’eux, avec raison. Pour certains, la cause est entendue : il faut rompre, exclure ceux qui faillirent, et transformer le parti pour en faire une organisation disciplinée, prête au combat, et non plus une machine électorale aux mains de notables grands et petits, de socialistes embourgeoisés.

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Pour Jean Chérasse, un souffle particulier parcourt les allées de la salle du Manège, car l’euphorie révolutionnaire est de retour. Et cette euphorie lui rappelle ces journées intenses du printemps 1871 quand les Parisiens firent Commune et jetèrent les bases d’une république sociale, fédéraliste et libertaire. Il nous invite ainsi à « envisager Tours comme la résurgence partielle de l’illumination communeuse et de son rêve fou pour changer la vie »1.

Que veulent la majorité des congressistes qui bientôt prendront le nom de communistes ? En finir avec les compromissions et le modérantisme. Les trois quarts des délégués sont jeunes. Ils ont connu l’Union sacrée et l’abominable des tranchées, Ils ont vécu les frustrations sociales de l’arrière et la mise au pas du syndicalisme. Peuvent-ils se reconnaître dans ces députés dits socialistes vivant de leur sinécure et n’en faisant qu’à leur tête ? Non ! Ils ne veulent plus être des moutons conduits par de « mauvais bergers », ils veulent des élus contrôlés par les militants et un parti de combat.
Ont-ils tous conscience de ce que le bolchevisme va induire dans le fonctionnement du parti ? Non ! Ainsi, ils ne peuvent qu’être sourds aux appels d’un Léon Blum pour la liberté de pensée au sein du parti, pour son indépendance, celles des syndicats et coopératives2, contre la dictature de Moscou. Parce que ceux qui refusent d’adhérer à l’Internationale communiste portent en eux tous les travers de la social-démocratie : légalisme sclérosant, parlementarisme, opportunisme, chauvinisme. Choisir de se dire « communiste » est ainsi une façon de faire table rase d’un passé honteux si proche3.

Pour beaucoup de militants qui se rallièrent au bolchevisme, celui-ci était un état d’esprit plus qu’une doctrine et un vademecum. Pour ces hommes, la Russie, c’était les soviets, créations spontanées du peuple révolutionnaire, et non la dictature du parti sur le prolétariat au nom de sa défense. C’est pourquoi les années 1920 furent pour le PCF une décennie marquée par des crises récurrentes dues à l’indiscipline chronique de cette génération de militants, passée par le syndicalisme «révolutionnaire, incapables de se faire au centralisme, au caporalisme et au sectarisme. Si certains firent carrière, beaucoup prirent très vite leur distance avec le marxisme-léninisme en phase de béatification... ou furent sommés de le faire, car comme le rappelle l’auteur citant Saint-Just : « Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure ». Ce fut le cas en Loire-Atlantique, et je ne doute pas qu’il en fut ainsi dans bien d’autres endroits.

Je ne suivrai pas l’auteur quand il avance que le congrès de Tours a introduit « le poison de la division dans la doxa politique de la gauche », car le socialisme français fut dès l’origine un territoire bigarré qui ne parvînt que très rarement à faire son unité. Mais il est toujours utile à l’approche d’élections générales de se rappeler cette parole communarde placardée sur les murs : « Cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c'est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considéreront jamais comme vos maîtres. »

Notes :
1. Sur la place de la Commune dans l’imaginaire politique français, lire Eric Fournier, La Commune n'est pas morte : les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia, 2013. Ma note.
2. N’oublions pas que la CGT, une partie des coopératives ou encore des mutuelles sont entre les mains des réformistes.
3. Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du parti communiste en France, Libertalia, 2017.

A noter : les livres publiés par les Editions du Croquant sont disponibles sur le site des éditions du Croquant (editions-croquant.org) en version papier et en version numérique.

jeudi, décembre 17 2020

La cause des pauvres en France

Frédéric Viguier
La cause des pauvres en France
Presses de Sciences Po, 2020

Dans un livre demeuré célèbre (L’individu contre l’État, 1884), l’austère philosophe anglais Herbert Spencer appelait ses concitoyens à se méfier de leurs élans compassionnels et les enjoignait de ne pas plaider pour que l’État prenne en charge la misère sociale. Car le pauvre peut être « déméritant », sa déchéance n’étant alors que la conséquence de son imprévoyance. Il y avait également le risque que la solidarité organisée fasse émerger un monstre bureaucratique et budgétivore : l’État-providence, avec ses fonctionnaires toujours trop nombreux et ses impôts toujours trop élevés.
Herbert Spencer et son darwinisme social n’apparaissent pas dans le livre dense du sociologue Frédéric Viguier, La cause des pauvres en France, publié par les Presses de Sciences Po. Cependant, son ombre plane…

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L’auteur s’intéresse principalement à l’association ATD Quart-monde, fondée à la fin des années 1950 par le père Joseph Wresinski, personnage aussi charismatique que virulent dans sa défense des pauvres ; des pauvres qui ne peuvent se réduire à l’image du travailleur sans emploi et mal-logé défendu par le PCF ; des pauvres qui échappent à la Sécurité sociale ; des pauvres qui ne sont pas tombés dans la pauvreté, victimes des aléas de la vie, mais qui y sont nés : comme le souligne le sociologue Jean Labbens, « les déchéances sont plus que rares : la misère est un lieu fermé, plus fermé sans doute que celui de la haute aristocratie » ; des pauvres qui ont développé une « culture d’exclus du monde moderne ». Il faudrait donc bien plus qu’une politique axée sur le plein-emploi et le développement du logement social pour en finir avec cette misère-là.

Pour défendre le quart-monde, les structures liées au catholicisme social trouvent des relais au sein de la classe politique et, chemin faisant, remettent en question les us et coutumes des associations caritatives. La « cause des pauvres » s’institutionnalise. Frédéric Viguier nous met ainsi dans les pas de René Lenoir, haut-fonctionnaire catholique et humaniste, qui prend à bras-le-corps cette question de la misère et plaide pour un lien fort entre Etat et associations caritatives, à condition que celles-ci soient efficaces. Car dans la France giscardienne et libérale, il faut faire bon usage du « pognon de dingue » destiné aux pauvres. Des associations prennent ainsi le virage de l’institutionnalisation1, d’autant que la crise s’accroît, jetant dans la pauvreté une fraction non négligeable des classes populaires. Le pauvre devient « l’exclu », le monde du caritatif est bouleversé, et pas uniquement par l’inflation du nombre de travailleurs sociaux impliqués dans la correction des maux provoqués par les politiques néo-libérales. L’heure est à la gestion de l’urgence plus qu’à l’action curative de long terme, tandis que des voix spenceriennes se font de plus en plus entendre : derrière le pauvre à remettre au travail, se cacheraient l’assisté, le profiteur, le fraudeur ; pas d’aide sociale sans contrôle social et discours moralisateur. De nouveau, au grand dam des associations investies dans la lutte contre la misère, la pauvreté est en partie niée comme problème structurel, liée au capitalisme et aux inégalités sociales et discriminations qu’il produit ; elle redevient une affaire individuelle et renvoie les victimes à leurs incapacités personnelles… ou à leur refus de traverser la rue pour trouver un travail. Bilan amer donc, mais n’oublions pas que certains amortisseurs sociaux (RMI, couverture santé), indispensables à la survie de beaucoup, doivent beaucoup à la pugnacité des « avocats des pauvres ».

Il faut lire le livre de Frédéric Viguier, nous seulement par ce qu’il nous apprend sur l’histoire d’ATD Quart-monde et plus largement sur celle du caritatif, mais aussi pour mieux mesurer l’influence des réseaux catholiques dans la machine techno-bureaucratique et leur responsabilité dans la mise en place des dispositifs de solidarité nationale dont le haut-fonctionnaire sarkozyste et ancien président d’Emmaüs-France Martin Hirsch en est le plus beau représentant.

Note :
1. Sur cette problématique, lire Jean-Pierre Le Crom et Jean-Noël Retière, Une solidarité en miettes. Socio-histoire de l’aide alimentaire des années 1930 à nos jours, PUR, 2018.

samedi, décembre 12 2020

Anarcho-syndicalisme et communisme de caserne

Angel Pestana
Soixante-dix jours en Russie et autres textes 1921-1924
Le Coquelicot, 2020

Au printemps 1920, Angel Pestana, figure de l’anarcho-syndicalisme, abandonne l’Espagne. Sa mission : gagner Moscou afin de participer au second congrès de l’Internationale communiste, et voir de ses propres yeux la révolution bolchevique en action. Il en tirera un livre, Soixante-dix jours en Russie que les éditions toulousaines du Coquelicot viennent d’exhumer et de traduire pour la première fois en français.

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Angel Pestana fait partie de ces militants anarchistes qui n’entrèrent pas au panthéon : il n’est pas mort en martyr pendant la guerre civile comme Buenaventura Durruti ; il ne fut pas ministre au nom de l’unité antifasciste comme Garcia Oliver ou Federica Montseny. Pestana fit partie, comme son ami Joan Peiro, de ceux qui, en 1931, plaidèrent pour que la CNT-AIT se dote d’un bras politique et rompe avec l’antiparlementarisme, sans pour autant abandonner l’idéal communiste libertaire. Mais en 1920, Pestana est encore un anarchiste intransigeant, chargé par les congressistes de la CNT de confirmer ou infirmer la décision prise en décembre 1919 : adhérer à l’Internationale communiste.
Ces « 70 jours » tiennent bien plus du reportage que de l’essai théorique. Pestana, comme les anarchistes espagnols, a besoin de voir et de comprendre ce bolchevisme qui intrigue. Et ce qu’il voit le stupéfait, l’inquiète, le désole. Il sait que le blocus étrangle la jeune révolution mais rien, à ses yeux, ne peut justifier la grande misère des masses et l’opulence des chefs, le culte des leaders et la dictature sur le prolétariat, la violence de la répression et la liquidation des soviets, le bureaucratisme et l’État omnipotent : « le mastodonte de l’Etat aplatit de ses pattes énormes, le plus prometteur bourgeon de la spontanéité du peuple ». Il n’est pas dupe de l’accueil qu’on lui fait dans les usines qu’il visite : il voit les visages fatigués, il entend les applaudissements de circonstances. Il est écoeuré par le comportement des délégués étrangers qui se vautrent dans le luxe tandis que la population mange maigre.

« Quand on invoque la dictature du prolétariat pour justifier l’injustifiable et qu’on a devant les yeux le fameux code du travail russe, écrit-il, cela nous fait mal de devoir demander si tous les prolétaires russes ou des hommes représentatifs étaient fous lorsqu’ils rédigèrent ce document. Dans aucun pays capitaliste n’existe une législation aussi rigide et contraire aux intérêts de la classe ouvrière. » Et il ajoute : « Les bolcheviks aiment beaucoup les statistiques et les graphiques : ils ressentent une véritable attirance pour cette façon d’exposer les idées ; cependant nous ne pensons pas nous tromper en disant que jamais une statistique ne dira tous les assassinats commis, tous les villages rasés et brûlés, toutes les victimes sacrifiées à cette politique erronée. Le temps en sera témoin. »
Il croise un Kibaltchiche, alias Victor Serge, toujours libertaire, qui lui fait un portrait peu flatteur des anarchistes russes versant dans l’illégalisme et s’y complaisant ; un Victor Serge qui l’appelle à se méfier des bolchéviks si manipulateurs ; un Victor Serge qui, l’année suivante, se transformera en un fervent défenseur du bolchevisme1, au grand dam de Pestana (« Soit Kibaltchiche aujourd’hui n’est pas sincère, soit il a perdu l’esprit critique et rationnel qui le caractérisait alors »). Il rencontre l’incontournable Drizdo Losovsky qui tente, sans y parvenir, de le convertir à la conception léniniste du syndicalisme et le presse de faire adhérer la CNT à l’Internationale syndicale rouge en train de naître2.
De retour en Espagne après moults péripéties, Pestana défendra devant ses camarades de la CNT une position iconoclaste et inacceptable pour les communistes : l’entrée dans l’Internationale syndicale rouge sans en respecter la discipline et les principes ; le fédéralisme et la liberté contre le « communisme de caserne ». Les cénétistes choisiront une voie plus simple : rompre. Une courte page d’incertitude se ferme alors pour l’anarcho-syndicalisme espagnol.

Notes
1. Victor Serge, Les anarchistes et l’expérience de la Révolution russe, Librairie du travail, 1921.
2. Drizdo Losovsky, L'Internationale syndicale rouge (suivi de La troisième période d'erreurs de l'Internationale communiste, par Léon Trotsky), Maspéro, 1976.

mardi, décembre 8 2020

Démanteler le Canada ?

Alain Deneault
Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe
Lux, 2020

Avec son dernier ouvrage, Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe, le philosophe canadien Alain Deneault confirme qu’il est un bien mauvais citoyen ; mais je me doute qu’il n’en a cure. Depuis plusieurs années, ce féru d’économie pointait l’importance du Canada dans le « processus d'offshorisation du monde », soulignant que sable blanc et noix de coco n’étaient pas nécessaire à l’établissement de paradis fiscaux. Dans Bande de colons, il poursuit son travail de déconstruction en s’en prenant cette fois-ci au roman national canadien, cette construction idéologique qui permet de mettre dominants et dominés sur un même bateau... mais chacun à sa place. Pour Alain Deneault, le Canada est resté malgré les siècles un comptoir commercial qu’on « s’obstine à appeler pays ».

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Dans un travail célèbre sur le monde colonial, Albert Memmi opposait deux blocs, dont il fit le portrait en 1957 : le colonisateur et le colonisé, autrement dit l’autochtone1. Pour l’intellectuel juif tunisien, le colonisateur a aussi bien le visage de l’élite affairiste que celui du petit blanc. Afin d’éviter « d’absoudre tous les agents européens du projet colonial », nous dit Alain Deneault, il fait de tous des privilégiés. Or pour Deneault, il faut séparer le colonisateur, autrement dit cette minorité de possédants qui organise la mise en valeur économique du territoire conquis, du colon, cette petite main, ce rouage qui ne maîtrise en rien son destin, mais qui restreint malheureusement « sa conscience à celle de son maître ».

Pour appuyer sa thèse, il rappelle les premiers temps de la colonisation quand ce qui devînt le Québec n’était qu’un réseau de comptoirs commerciaux géré par une compagnie commerciale. Cette compagnie de la Nouvelle France avait fait des autochtones des partenaires commerciaux, savait jouer de leurs rivalités pour assurer son autorité, et elle avait noté avec un certain déplaisir l’attirance des premiers colons pour le mode de vie indien ; une attirance qui donna lieu à de nombreux métissages. C’est la domination britannique qui mit fin à cette expérience en séparant ethniquement le territoire, en imposant aux premiers colons de renoncer à leur « part indigène ». Ironie de l’histoire : « Le Canada qui se présente aujourd’hui comme le parangon du multiculturalisme, nous dit Alain Deneault, fut créé sur la base d’une hiérarchisation ethnique. »

Si « nul colon (…) ne fut maître du projet colonial », pourquoi diable ce colon s’identifie-t-il à la clique politico-affairiste qui a mis le pays en coupe réglée et continue à le dominer ? Est-ce parce que le roman national a fait de ces hommes et femmes du peuple des « pionniers vaillants et héroïques », alors qu’ils n’étaient que des dominés socialement et économiquement, sans prise sur leur destin ? Pour Alain Deneault, « le colon peut chercher à jouer les dominants, mais ce sera toujours en raison du pacte le liant à un pouvoir qui l’administre et le domine à son tour ».
Et quel pouvoir ! « « Les électeurs votent toujours pour les deux mêmes partis issus de la même classe sociale dominante », dont l’une des figures est le famille Irving, premier employeur de l’Est canadien, véritable Etat dans l’État, âpre au gain et, cela va sans dire, adepte du mécénat ; car la générosité fait oublier bien de choses...2

Comment en sortir ? En démantelant le Canada, cet « ensemble de terres que se disputent des propriétaires » dans le but d’en tirer le profit maximum, et de le remplacer par des « républiques plurinationales et démocratiques », fédérales et solidaires. Utopique ? Certes. Mais peut-on lui préférer l’extractivisme, le saccage de la nature, le racisme et le capitalisme néolibéral ?

Notes :
1. Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, Buchet/Chastel, 1957.
2. Sur la philanthropie, je vous renvoie à la lecture de Nicolas Guilhot, Financiers, philanthropes. Vocation éthiques et reproduction du capital à Wall Street depuis 1970, Raisons d’agir, 2004.

dimanche, novembre 29 2020

Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme

Kristen Ghodsee
Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme
Lux, 2020

'' Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Tel est le titre accrocheur du dernier livre de l'universitaire américaine, spécialiste des pays de l’Est, Kristen Ghodsee publié par les éditions Lux. Accrocheur et provocateur, voire même scandaleux, non pour nous, pauvres Français vivant sous la férule marxiste depuis bien longtemps, mais pour les nord-Américains. Car c'est bien à eux que l'autrice s'adressait, en 2018, date de l’édition anglaise de ce livre. La récente élection présidentielle américaine l'a montré jusqu'à la nausée : pour une grande majorité de la population américaine, républicaine mais aussi en moindre part démocrate, le socialisme, même sous sa forme la plus droitière à nos yeux, est un totalitarisme, un égalitarisme, bref le « mal absolu ». Et si on ne peut que constater le développement des courants radicaux outre-Atlantique, notamment dans la jeunesse, il faut savoir raison garder : ce n’est pas le ticket Biden/Harris qui prendra d’assaut le Palais d’hiver !

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Ce livre n'est pas un écrit académique, un pamphlet, mais une invitation à aborder les expériences socialistes, entendez communistes et social-démocrates, en partant de l'expérience concrète des femmes. Plus qu’aux nord-Américains en tant que tel, c’est en effet aux femmes américaines que Kristen Ghodsee s’adresse. Elle ne nie évidemment pas la dimension autoritaire, liberticide des régimes « communistes » mais refuse qu’on ne les juge qu’à l’aulne des droits de l’homme : « Les atrocités du 20e siècle, écrit-elle, ne doivent pas être instrumentalisées pour taire les critiques du capitalisme contemporain. » Elle dit aux femmes américaines, des femmes qui se doivent d’être avant tout des mères : regardez ce que le capitalisme non régulé fait de vos vies ; n’y aurait-il rien de bon à retirer pour vous des expériences socialistes de jadis ?
Kristen Ghodsee ne soutient évidemment pas que le socialisme réel est parvenu à extirper machisme et sexisme du coeur du peuple. Elle sait, comme un vieux barbu avant elle, que « la tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants » (Karl Marx), et qu’il ne suffit pas de considérer la religion comme inexistante un beau jour de 1967 pour que les Albanais cessent de croire ! De même, elle n’oublie pas que les politiques favorables aux femmes subirent nombre d’entorses au Paradis socialiste, et que le Pouvoir demeura une affaire d’hommes avant tout. Cependant, elle rappelle que la plupart des pays socialistes ont mis en place des dispositifs favorisant l’insertion professionnelle des femmes, dispositifs qui permirent à celles-ci de s’émanciper de la tutelle masculine en gagnant leur indépendance économique. Et « lorsque les femmes gagnent elles-mêmes leur vie (…), écrit-elle, le prince charmant devient nettement moins attirant ». Congés maternité et paternité obligatoires, garderies nombreuses, accès à la contraception et à l’avortement, quotas de femmes dans les organes politiques, décret du politburo bulgare en 1973 appelant à rééduquer les hommes rechignant à participer aux tâches ménagères… Voici tout ce qui a concouru à faire des femmes en pays socialistes des individus plus libres, plus indépendants et, finalement, plus épanouies sexuellement ! De quoi développer bien des n’Ost-algies…

Aujourd’hui, nous dit Kristen Ghodsee, les femmes de l’Est sont redevenues des marchandises. La chute du bloc de l’est a signé la mort des dispositifs sociaux. Quant aux Etats-Unis, quarante ans de néolibéralisme et de rhétorique néoconservatrice ont rendu la situation « effroyable » pour les femmes. Sorti en 2018 aux Etats-Unis, ce livre se fixait un but très politique : convaincre les femmes à se mobiliser politiquement contre la réélection de Donald Trump puisque, comme le dit l’autrice, « les femmes ont un pouvoir politique immense lorsqu’elles rentrent dans l’isoloir ». Malheureusement, si j’en crois les sondages, le roi du tweet a obtenu davantage de voix féminines qu’il y a quatre ans. Le mythe de l’homme fort, misogyne et protecteur, a encore de beaux jours devant lui...

vendredi, novembre 20 2020

Le féminisme ou la mort

Françoise D’Eaubonne
Le féminisme ou la mort
Le Passager clandestin, 2020

La réédition par les Editions du Passager clandestin du livre Le féminisme ou la mort ne pourrait avoir qu’un intérêt historiographique : remettre à la portée de toutes et tous un classique du féminisme radical de la décennie 1970 dû à l’une des figures les plus singulières du MLF d’alors : Françoise d’Eaubonne. Mais cela ne serait pas rendre justice à un texte de 1974 qui, près d’un demi-siècle plus tard, n’a rien perdu de son actualité.

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On pourrait trouver cela désolant et, en effet, ça l’est, terriblement. Car la femme demeure cette « chair à viol », cette chose qui se doit d’être « belle comme le Juif se doit d’être riche » : « Il est peu de métiers féminins où une femme ne doive pas se vendre en effigie. » nous dit Françoise d’Eaubonne ; une chose prisonnière de la féminitude, ce carcan forgé par les mâles qui lui rappelle quelle est sa place dans un monde bien ordonné ; une chose abonnée à la double journée qui se doit, sans barguigner ni rémunération, travailler à la reconstitution de la force de travail de toute la maisonnée.

On aurait pu espérer que l’insertion professionnelle massive des femmes dans le monde de l’exploitation capitaliste leur ouvre la voie de l’émancipation. Ce ne fut qu’en partie vrai, constate l’autrice. Même si, « de moins en moins, les femmes cultivent le rêve du retour au foyer » et à l’esclavage domestique, la plupart d’entre elles sont abonnées au travail peu qualifié et symboliquement dévalorisé. Rappelons-le : lorsque Françoise d’Eaubonne dresse ce constat, cela fait dix ans que les femmes peuvent travailler, ouvrir un compte et disposer d’un chéquier sans au préalable obtenir l’autorisation de leur mari. Certes, la situation a évolué en un demi-siècle, il n’en demeure pas moins que les femmes demeurent sur-représentées chez les premiers de corvée, ces invisibles à ce point matinaux qu’on ne les voit guère...
Si Françoise d’Eaubonne ne ressent pas « tout mec comme oppresseur et menaçant », elle croit « au phallocratisme de chaque seconde », à l’omniprésence de la « culture mâle ». Cela l’amène à faire le lien entre exploitation de la nature et sexisme. Le capitalisme patriarcal, celui qui repose sur l’exploitation et l’épuisement des ressources, celui qui repose sur l’exploitation et l’asservissement du sexe dit faible : voilà l’ennemi ! Françoise d’Eaubonne est catégorique : pour la sauver, il faut arracher la planète au mâle d’aujourd’hui pour la restituer à l’humanité de demain, de la même façon que les femmes doivent arracher le droit de contrôler pleinement leur fécondité. Car l’auteur est aussi une néo-malthusienne, persuadée que saccage de la planète et croissance démographique forte ne peuvent mener qu’à la catastrophe. Rappelons pour mémoire qu’en 1974, pour le commun des mortels, l’écologie a le visage de René Dumont, l’agronome tiers-mondiste et antimilitariste tout de rouge vêtu, et celle du baba-cool fumeur de joints, et que les problématiques qu’elle porte ont alors le goût du catastrophisme sans fondement.

L’écoféminisme de Françoise d’Eaubonne n’est pas un réformisme qui se satisferait d’une abstraite égalité des sexes. Il n’est pas plus un spiritualisme, honorant Gaïa et la femme-nature dans les vapeurs d’encens : elle ne croit pas du tout à une « illusoire supériorité des femmes sur les hommes ». Militante du Parti communiste jusqu’en 1956 et la crise hongroise, portant un regard critique sur les limites de l’émancipation féminine dans les pays se réclamant du socialisme scientifique, Françoise d’Eaubonne est et demeure une révolutionnaire anticapitaliste qui fait, non du prolétaire de Karl Marx, mais de la femme, le sujet révolutionnaire du temps présent, celui dont les « intérêts personnels, en tant que sexe, recoupent ceux de la communauté humaine ». Encore faut-il qu’il s’en persuade...
A l’heure du green-washing, de l’écologisme social-libéral et des salons bio et new age, la plume radicale de Françoise d’Eaubonne n’a que plus de valeur et d’intérêt.

dimanche, novembre 15 2020

Un pays de barbelés : dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939)

Vladimir Pozner
Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France, 1939
Editions Claire Paulhan, 2020

En mai 1939, l’écrivain-journaliste Vladimir Pozner pose sa valise à Perpignan. Là et alentours, des centaines de milliers d’Espagnols fuyant l’avancée des troupes franquistes tentent de survivre. Missionné par le Comité d’accueil aux intellectuels espagnols, association dont le but est de « sauver l’intelligence de l’Espagne » selon les mots d’Aragon, Pozner a un but : faire sortir des camps autant d’intellectuels qu’il le peut. C’est cette histoire que nous raconte « Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939) », publié par les éditions Claire-Paulhan ; livre particulier puisqu’il ne s’agit pas d’un manuscrit inédit de Pozner mais d’un « puzzle documentaire » constitué à partir des lettres, notes, articles, rapports et autres commentaires retrouvés dans les archives de l’auteur.

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Dans son remarquable « Les Etats-Désunis », Pozner nous plongeait dans l’Amérique laminée par la Grande dépression. Avec ce pays de barbelés et de camps de concentration, nous voici au cœur de la débâcle, de l’incurie, de la désorganisation et de la xénophobie. La France de 19391 n’est pas celle de 1936, elle n’a que mépris pour cette masse pouilleuse et abattue qui a franchi les frontières ; masse dans laquelle se trouvent nombre de communistes, anarchistes et autres représentants de la canaille rouge. Pozner sait qu’il n’aura pas la tâche facile car le comité qui l’envoie est lié au Parti communiste français, autrement dit à Moscou. Lui qui n’a que mépris pour la plupart des militaires et bureaucrates qu’il rencontre doit donc se faire parfois bien flatteur pour se faire ouvrir les portes de l’horreur.
Car c’est bien l’horreur qui se dévoile. Argelès le terrifie. Ces camps de concentration, dont un chef de cabinet soutient qu’ils sont « trop bien » puisque personne ne songe à les quitter pour regagner l’Espagne franquiste, sont des cloaques et des mouroirs : nourriture indigente et indigeste (Pozner parle d’eau de vaisselle dans laquelle surnagent quelques lentilles), absence de médicaments, de vêtements et de couvertures, absence totale d’hygiène. Parqués comme du bétail, surveillés de près et bastonnés à l’occasion, les réfugiés se battent contre le froid, la faim, la gale, la dysenterie, la malaria, la typhoïde… et le désespoir. Car l’attente semble sans fin. Et Pozner d’évoquer ce vieux professeur devenu fou, donnant chaque jour des conférences incohérentes devant une poignée de ses anciens étudiants : « ils n’ont qu’un moyen d’aider leur vieux professeur : l’empêcher de redevenir lucide. »
Faire vite donc. Vladimir Pozner se démène pour sauver ces intellectuels de la Retirada : artistes, écrivains, mais aussi juristes, professeurs… Les faire sortir des camps en trouvant l’argent nécessaire (la liberté a un prix : 2000 F) ou les faire partir loin, au Mexique ou le gouvernement a promis d’ouvrir ses portes. En peu de temps, ce sont plus d’un millier d’intellectuels qui bénéficieront de l’aide du comité.

Dans un article de presse, réquisitoire implacable contre ces camps de la honte, ces « morceaux du sol français entourés de barbelés français », Vladimir écrit, et ces propos résonnent de façon terrible quand on voit comment l’Europe traite ou sous-traite les migrants : « Nous ignorons les intentions de ceux qui ont créé et qui dirigent les “centres d’accueil”. Mais s’il s’agissait, avec un minimum de moyens et dans un minimum de temps, de créer de toutes pièces, chez un demi-million d’êtres humains, la haine de la France, ce but a presque été atteint. » A méditer.

Note :
1. Le préfacier Alexis Buffet commet une erreur en indiquant que le gouvernement français du Front populaire fut pris de court par la Retirada, car il avait rendu les armes au printemps 1938, soit huit mois avant le début de l’exode.

mercredi, novembre 11 2020

L'Affaire Lip 1968-1981

Donald Reid
L’Affaire LIP 1968-1981
Presses universitaires de Rennes, 2020

Que représente Lip pour un baby-boomer ? Une montre de qualité, mais aussi une audace : occuper son usine, la remettre en route pour son propre compte et vendre sa production en faisant fi du droit de propriété et de la légalité. « On fabrique, on vend, on se paie » : cette revendication du printemps 1973 a marqué l’histoire de l’hexagone.
« Lip, ça n’intéresse que certains Parisiens et les intellectuels de gauche. La France s’en fout ». L’auteur de ces propos lapidaires, Georges Pompidou, se trompait sur l’importance que revêtait cette grève avec occupation en cet été 1973, et sur sa postérité. Les décennies ont passé et Lip incarne toujours cette France ouvrière insubordonnée, animée par l’esprit séditieux de mai 68 et l’idéal autogestionnaire. Et c’est avec gourmandise que l’on dévore L’Affaire Lip 1968-1981 que nous propose l’historien américain Donald Reid aux Presses universitaires de Rennes.

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N’accablons pas Pompidou et sa prophétie : qui pouvait imaginer un tel destin pour une entreprise basée à Besançon, éloignée donc des grands centres urbains et industriels où, dit-on, l’histoire ouvrière se fait ? Lip incarne tout en n’étant pas représentative. Les premiers chapitres sont passionnants. Ils nous font découvrir un patron hors-du-commun et des équipes syndicales qui le sont tout autant. Fred Lip, fils du fondateur Emmanuel Lipmann, est un audacieux qui va révolutionner l’affaire familiale et en faire le fleuron de l’horlogerie français. Fantasque, charmeur, autoritaire, pervers, manipulateur, paternaliste, rusé et déroutant, Fred Lip est un franc-tireur qui bouscule autant les milieux patronaux, dont il moque le conservatisme, que syndicaux, que son comportement déstabilise. Franc-tireur : on pourrait en dire autant concernant les équipes syndicales, CFDT surtout, dont les pratiques, favorisant assembléisme et démocratie ouvrière tranchent avec le verticalisme pratiqué massivement ailleurs.

Lip est un révélateur des fractures parcourant la société française : fracture au sein de la droite entre ceux qui veulent punir Lip d’avoir bafoué le droit de propriété et adeptes de la Nouvelle société de Jacques Chaban-Delmas ; fracture entre un patronat conservateur qui n’a pas digéré 1968 et un patronat social-chrétien qui considère que les temps ne sont plus au droit divin mais au partenariat social, qu’en somme il faut réformer l’entreprise si l’on veut sauver le capitalisme ; fracture au sein de la gauche, la vieille qui pense nationalisations, la nouvelle pour qui l’expérimentation, autrement dit l’autogestion, est au coeur du projet émancipateur ; fracture au sein de la galaxie « gauchiste » sur les enseignements à tirer de l’expérience en cours ; fracture au sein du syndicalisme entre les indociles de la base et les bureaucrates fédéraux et confédéraux soucieux de reprendre la main sur un conflit de dimension nationale ; fracture au sein du groupe ouvrier et des familles ouvrières car la grève étant un acte de guerre, si l’on suit Georges Sorel, on ne peut en sortir indemne.
Donald Reid consacre de longs développements d’une grande richesse aux relations interpersonnelles, notamment hommes/femmes dans un univers usinier où les premiers forment une aristocratie ouvrière et syndicale et les secondes occupent l’essentiel des postes non qualifiés. Relations rendues d’autant plus riches et difficiles que la grève et l’occupation ont mis en lumière le conservatisme dont sont porteurs nombre d’ouvriers et d’ouvrières de Lip, mais aussi ouvert pour ses dernières des voies d’émancipation individuelle et collective jusqu’alors insoupçonnées.
Dans une région fortement marquée par le christianisme social, le groupe ouvrier de Lip se veut également communauté humaine, charnelle. Dans le combat, il se fait corps. Dans le reflux, il refuse son démembrement alors que la crise économique jette à la rue des centaines de milliers de travailleurs, surnuméraires d’un jour, obsolètes pour toujours, et que Lip, usine symbole de 1973, n’est plus qu’une usine parmi d’autres, vouée à la destruction ou à la restructuration. Tous les conflits internes qui marqueront les années 1973 à 1981 auront comme enjeu principal la sauvegarde de ce corps qui avait l’audace de vouloir vivre et travailler autrement. C’est pourquoi la transformation de Lip en plusieurs coopératives ouvrières fut vécue comme une déchirure par beaucoup.
Rarement entreprise n’aura attiré autant les regards. Etudes universitaires, récits, témoignages, films, pièces de théâtre… Il manquait une synthèse, Donald Reid nous l’a offerte.

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