Le Monde comme il va

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samedi, juin 19 2021

Drapeau noir sur la ville rose

Violette et Juanito Marcos, Itinéraire d’un anarchiste. Alphonse Tricheux (1880-1957), Editions Loubatières, 2021.


Le nom d’Alphonse Tricheux ne vous dira rien. C’est à ce libertaire toulousain inconnu que se sont attaché Violette et Juanito Marcos dans Itinéraire d’un anarchiste. Alphonse Tricheux (1880-1957) publié par les éditions Loubatières.

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La recherche historique est souvent aventure et pari. A partir d’une source, d’un mince filet d’informations, on embarque pour un voyage dont on ne sait s’il nous mènera jusqu’à l’Océan. C’est une simple lettre de 1924 qui a mis les auteurs sur la piste d’Alphonse Tricheux. Et à travers la vie de cet ouvrier né en terre viticole du côté de Corbières, c’est une beau portrait d’homme et une histoire de l’anarchisme toulousain qui nous est ici proposée.
Tricheux s’installe en famille dans la ville rose en 1920. L’ouvrier métallurgiste a alors quarante ans dont une quinzaine d’années passée de l’autre côté de l’Atlantique, à Cuba. De sa jeunesse et de son séjour là-bas, on ne sait pas grand-chose. Est-ce en terre occitane, terre de rudes conflits sociaux, ou à Cuba qu’il s’est forgé un esprit sans Dieu ni maître ? Les archives ne le disent pas. Ce que les auteurs savent en revanche, c’est que la famille Tricheux abandonne Cuba pour Toulouse et qu’Alphonse rejoint sans tarder le groupe anarchiste local. A partir de ce moment, les sources deviennent abondantes et nous rappellent que sans le sens du devoir de la police politique, d’histoire sociale, il n’y aurait pas !

Grâce aux rapports de la police, les auteurs peuvent enfin se mettre dans les pas d’Alphonse Tricheux et de sa famille, car ce sont également femme et enfants qui s’investissent dans le combat émancipateur dans une période marquée par l’émergence d’un concurrent non encore hégémonique : le communisme aux couleurs de Moscou.
Alphonse Tricheux n’est pas un braillard exalté ni un tribun, ni un doctrinaire. C’est un homme d’âge mûr, posé, intègre, moraliste à ses heures, un militant de tous les instants aux convictions solidement ancrées pour qui l’engagement est un choix de vie. Des convictions antimilitaristes et pacifistes qui l’amènent à goûter aux geôles de la République en 1926 ; quelques mois de réclusion qui le poussent à composer un livre destiné à son petit-fils, livre singulier puisqu’uniquement composé de coupures de presse qui sont autant d’invitations à penser et à s’insurger. Des convictions anarchistes, syndicalistes-révolutionnaires et internationalistes qui lui font franchir, en famille, la frontière lorsque l’Espagne s’embrase en 1936 ; les Tricheux en seront chassés au printemps 1937 lorsque le pouvoir républicain s’engagera à mettre au pas les communistes libertaires récalcitrants. Des convictions antifascistes qui mènent régulièrement ce sexagénaire en prison pendant la seconde guerre mondiale ; des Tricheux qui sont impliqués dans le petit réseau des résistants anarchistes français.
La guerre terminée, Alphonse Tricheux et son épouse, Paule, dont les convictions étaient tout aussi solides, suivent avec attention et affection la reconstruction du mouvement libertaire toulousain où se mêlent jeunes pousses et vieux militants, français comme espagnols. L’histoire s’écrit désormais sans eux, mais ils en sont la mémoire.

dimanche, juin 13 2021

Colonialité et ruptures

Ella Shohat, Colonialité et ruptures. Ecrits sur les figures juives arabes, Lux, 2021.


De cette autrice, je ne connaissais qu’une brochure publiée par La Fabrique en 2006, au titre évocateur : Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les Juifs orientaux en Israël. Ce texte, inédit en français et déjà vieux de vingt ans, dénonçait le racisme dont étaient victimes les Juifs orientaux, appelés également misrahim.

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Colonialité et ruptures. Ecrits sur les figures juives arabes publié par les éditions Lux rassemblent un ensemble de textes de cette universitaire juive née à Bagdad. Textes exigeants où se mêlent histoire politique et histoire culturelle.
Ces textes nous parlent d’une captation et d’une dépossession qui ont pour socle le mépris. Le sionisme, comme idéologie et mouvement, n’est pas né sur les rives du Jourdain mais au coeur de l’Europe1. Il n’était pas porté par les Juif religieux mais par une fraction de la communauté juive, laïque de coeur et d’esprit. Le projet était politique et non religieux : les Juifs devaient avoir un Etat à eux, n’importe où, pour vivre en paix, loin des antisémites et loin de l’antisémitisme. Herzl réclamait des Etats européens, y compris de l’Empire ottoman, qu’ils lui donnent une terre, la Palestine n’étant alors qu’une option, leur garantissant que les Juifs la féconderaient de leur travail et de leur intelligence.

Le mépris se nichait là. Aux Juifs religieux, traditionalistes, faiblement éduqués, les sionistes opposaient le culte du progrès technique et culturel, de la Modernité à la base de tout projet colonial sérieux ; et dans ce cadre de pensée marqué par l’orientalisme, l’espace arabo-musulman ne pouvait être que barbarie, sauvagerie, indolence, fatalisme et superstitions.
L’État juif créé, les gouvernements successifs s’employèrent à rallier à la cause sioniste les Juifs orientaux disséminés çà-et-là. Une fois ces mizrahim de retour en Terre promise, Ella Shohat nous explique qu’il a fallu les « désarabiser » ; car l’homme nouveau promu par les dirigeants sionistes ne pouvait décemment pas leur ressembler.

Israël, dont l’élite était formé de Juifs occidentaux, s’est toujours pensé comme un Etat européen au coeur du Moyen-Orient et a toujours considéré que les Juifs étaient « plus proches les uns des autres que des cultures auxquelles ils ont appartenu ». Nés Juifs-arabes ou Arabes-Juifs dans des univers très divers, ces mizrahim devaient devenir des Juifs avant tout ; et ils devinrent également une clientèle électorale pour les élites ashkénazes de gauche et de droite ; une clientèle qui fut captée à partir des années 1970 par la droite israélienne en guerre pour arracher le pouvoir aux mains depuis 1948 de la gauche travailliste. Raillés longtemps pour leur religiosité archaïque et par des pratiques culturelles trop arabes, les mizrahim, dont Ella Shohat nous dit qu’ils furent « insérés dans l’histoire sioniste et en excès par rapport à elle », sont aujourd’hui « enrôlés au service de l’Etat-nation colonial ».

La gauche israélienne est morte (mais les Palestiniens pouvaient-ils compter sur elle?), la droite et l’extrême-droite israéliennes, hégémoniques, se déchirent pour former des alliances éphémères dont le seul ciment ne peut être que la soumission/expulsion des Palestiniens et la mise au pas des voix dissidentes2 ; en face, le Hamas règne sur Gaza, cette prison à ciel ouvert, tandis que le Fatah n’en finit plus de se désagréger. Dans un tel climat, que peuvent les voix si précieuses d’une Ella Shohat, d’un Elias Sanbar ou celle, défunte, d’un Mahmoud Darwich aujourd’hui ? Malheureusement, évoquer le meilleur d’Al-Andalus3 (tolérance religieuse et vivre ensemble) ne peut avoir de vertus politiques immédiates...


Notes
1. Sur l’histoire tumultueuse du sionisme des origines, lire les travaux de Serge-Allain Rozenblum (Theodor Herzl. Biographie, Ed. du Félin, 2001) et Walter Laqueur (Histoire du sionisme. Tome 1, Gallimard, 1994).
2. Sur la société israélienne : Yakov Rabkin, Comprendre l’État d’Israël. Idéologie, religion et société, Ecosociété, 2014 ; Denis Charbit, Israël et ses paradoxes. Idées reçues sur un pays qui attise les passions, Le Cavalier bleu, 2015 ; Sylvain Cypel, L’État d’Israël contre les Juifs, La Découverte, 2020.
3. Al-Andalus, dont l’Histoire demeure l’objet de nombreuses controverses...

samedi, mai 29 2021

Trop noir, trop blanc...

Trevor Noah, Trop noir, trop blanc, Hors d’atteinte, 2021

Trevor Noah est aujourd’hui un humoriste célèbre de l’autre côté de l’Atlantique. Hier il n’était qu’un gamin indocile s’efforçant de se faire une place dans son pays natal : l’Afrique du sud. Il nous livre ses souvenirs de jeunesse dans Trop noir, trop blanc, publié par les éditions Hors d’atteinte.

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Trevor Noah n’avait rien pour plaire. Pas beau, trop gros, pas assez noir, pas assez blanc, mal fagoté et nulle part à sa place. Il est né quelques années avant la fin de l’apartheid d’un amour interdit, entre une femme jeune à la peau noire et au caractère indomptable, bien décidée à mener sa vie coûte que coûte, et un homme dans la force de l’âge à la peau blanche, Suisse de nationalité, pour lequel l’apartheid était une monstruosité et une absurdité. Sa mère voulait un enfant mais pas de mari, son père n’en voulait pas. Elle parvint à le convaincre et ainsi naquit Trevor Noah, enfant sans père, élevé par des femmes et par Dieu, avec un taux de mélamine dérangeant. Dans le monde ségrégué sud-africain, il était trop clair pour vivre dans les townships noirs et trop sombre pour les quartiers blancs, et trop différent de sa mère pour s’afficher avec elle sans éveiller les soupçons.

La mise au rencard de l’apartheid n’a qu’un peu soulagé sa situation, car le délire classificatoire et raciste n’a pas disparu des esprits par la grâce de son abolition. L’apartheid ne séparait pas seulement les blancs, des Noirs et des coloured. Il lui fallait diviser pour mieux régner, faire que les Noirs se déchirent entre eux et faire que, politiquement, les coloured se sentent plus blancs que noirs. Jeune enfant, Trevor a connu ses affrontements violents, meurtriers entre Zoulous et Xhosas qui marquèrent les années 1990, puis il dut faire sa place dans ce monde. Aidé par Dieu, évidemment, car Dieu est omniprésent, tout comme les mauvais esprits et les mauvais sorts qu’il faut chasser avant qu’ils ne vous emportent.
Trevor Noah se fit caméléon. Comme il le dit : « J’étais métis, mais pas coloured ; je l’étais par mon teint, mais pas par ma culture. » Un « caméléon culturel », polyglotte, capable de se mouvoir dans un univers toujours ségrégué dans les têtes. Rappelons-le : si l’apartheid a disparu, les townships, eux, sont restés debout, et la misère n’a pas changé de couleur de peau.

Avec beaucoup d’humour et de tendresse, il nous met dans ses pas de gamin turbulent mais pétochard, d’adolescent balourd cherchant l’amour, d’adolescent roublard et délinquant, spécialiste du CD piraté, mais aussi DJ, capable de faire danser des salles entières, épaulé par un danseur noir exceptionnel prénommé par ses parents... Hitler. Ses appels à soutenir Hitler dans son numéro de danseur phénoménal aux postures suggestives ne connut qu’un accroc, à la King David School, une école juive de Johannesburg… Rien que l’évocation de cet épisode et des quiproquos qu’il entraîna mérite la lecture de ce livre.

On rit donc beaucoup des tribulations de Trevor Noah mais on souffre également avec lui. Car le ghetto est essentiellement violent, rongé par la misère, l’alcoolisme, la violence et le désespoir. Il l’est pour tous et encore plus pour les femmes, comme la mère de Trevor, victime de violences conjugales. Mais cette femme haute en couleurs était insubmersible. Normal, elle avait Dieu avec elle...

samedi, mai 15 2021

Tagore et la décroissance

Mohammed Taleb
Rabindranath Tagore et le règne de la machine
Le Passager clandestin, 2021

Nous aurions tort de réduire l’Indien Rabindranath Tagore à un statut d’artiste aux multiples talents. Nous en oublierions alors son rôle dans le combat anti-colonial et le regard qu’il portait sur l’occidentalisation du monde. Ces deux dimensions sont au coeur de la brochure que nous offre Mohammed Taleb : Rabindranath Tagore et le règne de la machine, publiée par Le Passager clandestin.
Prix Nobel de Littérature en 1913, Tagore est né dans une famille singulière. Il fait partie de la caste supérieure, celle des brahmanes, mais d’une branche marginale et peu estimée car hétérogène religieusement. Tagore s’inscrit dans la tradition réformatrice familiale en la radicalisant.

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La critique que pose Tagore sur le capitalisme n’est en rien originale. J’imagine qu’il acquiescerait à ces mots si forts d’un de ses contemporains, l’Iranien Kazemzâdé : « Quelle différence entre la vie des moutons et des boeufs (…) et celle de ces millions d'individus qui sont acheminés chaque matin vers les usines où ils sont contraints à travailler comme une machine ou un animal ? (…) En raison de cette civilisation, tout le monde est plongé dans la cupidité, tout le monde est assoiffé de sang et, à la recherche des biens matériels, chacun piétine le droit de l'autre ; tout le monde cherche le désir matériel. Chacun ne pense qu'à soi et essaie de tromper l'autre. »

Pour Tagore (comme pour Kazemzâdé), le capitalisme est mortifère car il fait de l’homme un auxiliaire de la machine, de la cupidité le moteur de son existence ; un capitalisme qui ne peut que malmener l’harmonie régnant dans les petites communautés rurales indiennes, socle social, économique et culturel sur lequel Tagore entend faire reposer l’harmonie qu’il appelle de ses voeux1. Là réside la différence entre l’anticapitalisme conservateur et réactionnaire (protégeons l’ordre ancien !) et le refus tagorien qui intègre une critique forte de la stratification sociale indienne et une volonté émancipatrice à coloration socialiste.
Au sein du mouvement anticolonialiste indien, Tagore se fait le défenseur aussi bien de l’émancipation des femmes que des coopératives agricoles, de la « nature » non encore malmenée par la Modernité que de l’éducation des masses. Patriote au sens bakouninien, c’est-à-dire communaliste, fédéraliste, internationaliste et non nationaliste (dans lequel il voit repli sur soi et étatisme), il voit dans le colonialisme et l’impérialisme occidentaux les marques d’une civilisation « carnivore et cannibale » à laquelle il faut s’opposer.

Pour Mohammed Taleb, l’« humanisme écospirituel » de Tagore en fait un décroissant avant l’heure : par sa critique de la technique qui asservit plus qu’elle ne libère, par sa défense d’une économie relocalisée, par ses appels à la sobriété et à la défense de la nature, par sa défense de la coopération volontaire.
« J’avais grand soin de ne jamais manquer un seul matin, car chacun était plus précieux pour moi que l’or pour l’avare » a écrit Tagore en se rappelant sa jeunesse campagnarde. Un poète peut-il avoir raison des marchands ?


1. A propos du « désenchantement du monde » produit par le colonialisme dans les communautés rurales, signalons la réédition par les éditions Raisons d’agir d’un ouvrage classique de Pierre Bourdieu : Travail et travailleurs en Algérie.

samedi, mai 8 2021

Médias et mensonges

Anne-Cécile Robert, Dernières nouvelles du mensonge, Lux, 2021.

« On ne peut pas penser dans le bruit, l’excitation et la peur » nous dit la journaliste et universitaire Anne-Cécile Robert dans son livre Dernières nouvelles du mensonge publié par les éditions Lux.
Heureux temps que celui de jadis où Jacques Dutronc pouvait chanter « On nous cache tout, on nous dit rien ». Aujourd’hui ce n’est pas la dissimulation des faits, réelle ou supposée, que doit craindre l’honnête citoyen mais l’avalanche d’informations sous laquelle il croule chaque jour.

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Nous sommes entrés dans l’ère de l’infobésité ou de l’infodémie, où l’information est une marchandise à l’obsolescence programmée. Un fait chasse un fait qui chasse lui-même un fait car il faut alimenter l’industrie de la nouvelle et du buzz, et donner du grain à moudre à la multitude d’experts qui se pressent pour expertiser et nous dire quoi penser ; mais les pensées sont rares et les opinions sont légion.
Car, nous dit Anne-Cécile Robert, « les sociétés modernes ne sont plus en mesure de produire de vérité, même contingente. Elles sont devenues structurellement mensongères préférant les facilités de l’erreur et du préjugé aux exigences de l’esprit critique ».

Difficile pour les individus que nous sommes de se repérer dans ce maquis peuplé de faux prophètes et de vrais politiciens, de fake news, d’experts autoproclamés, de penseurs médiatiques, de sentences, de vraies-fausses polémiques, de complots, de catastrophisme, de vérités cachées, de pensée unique, de mots maltraités, vidés de leur sens ou interdits d’antenne, sans oublier ces « infox (…) aboutissement des logiques de communication qui envahissent l’espace social depuis la fin des grands récits politiques et des affrontements idéologiques qui structuraient les discours en les inscrivant dans l’histoire » ; sur ce champ de ruines, les réseaux sociaux y apportent la « furie de l’instantané », le déchaînement-minute, le vacarme permanent.
Si nous ne disposons pas tous des mêmes ressources pour démêler le vrai du faux, personne ne doit se penser à l’abri de la désinformation. D’autant que celle-ci est bien souvent produite par de grands médias qui se présentent comme neutres, objectifs, et producteurs de vérités vraies puisque non idéologiques. Il n’est guère étonnant que nous soyons nombreux à fuir les grand’messes du 20 heures et les médias mainstream, et à rechercher sur la Toile de quoi satisfaire nos désirs de compréhension des perturbations de ce monde pour le meilleur et pour le pire.

La vérité est une méthode, nous dit l’auteur, une méthode qui dépend de notre « capacité individuelle à raisonner », c’est à dire à lier les faits entre eux « pour en déterminer les enchaînements, repérer le fil causal » en gardant en tête « le possible biais qui affecte notre regard sur un événement ou une idée ».
Il n’est guère facile d’être serein dans une « société cacophonique » où le mensonge est une arme de guerre et la vérité le fruit d’un pur rapport de forces. Il nous faut « renouer avec le goût du vrai » nous dit Anne-Cécile Robert, apprécier le doute et le questionnement permanent et faire siens peut-être les propos de Proudhon adressés à Marx : « Ne regardons jamais une question comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu’à notre dernier argument, recommençons s’il faut, avec l’éloquence et l’ironie. » Cela sera-t-il suffisant pour contrer la culture du tweet, du buzz et de la punchline ? Rien n’est moins sûr.

mardi, avril 27 2021

Ortega et la dégénérescence du sandinisme

Matthias Schindler, Nicaragua (1979-2019). Du triomphe sandiniste à l’insurrection démocratique, Syllepse, 2021.

Pour certains, la répression des mouvements sociaux d’avril 2018 marque le basculement du régime nicaraguayen dans l’autoritarisme. C’est cette analyse que critique Matthias Schindler1 dans son livre : Nicaragua 1979-2019. Du triomphe sandiniste à l’insurrection démocratique (Syllepse).


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Rappelez-vous. En 1979, une révolution chasse du pouvoir Somoza, dont la famille régnait depuis les années 1930 ; un président si kleptocrate qu’il s’était aliéné une bonne partie de la bourgeoisie. Un nouveau régime, celui du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), s’installe alors à Managua, promettant un socialisme à visage humain, respectueux de la démocratie ; et il tient en grande partie promesse malgré la guerre que lui mènent les Etats-Unis par guérillas contre-révolutionnaires interposées. En 1990, le FSLN cède le pouvoir à une coalition conservatrice, et il ne le reconquiert qu’en 2007, là encore à l’issue d’une élection démocratique. Mais cette traversée du désert n’en fut pas vraiment une nous dit l’auteur.

Un homme incarne à ses yeux la dégénérescence du sandinisme : Daniel Ortega, le révolutionnaire devenu l’une des plus grandes fortunes du pays. Comment ? Les jours précédant la transmission du pouvoir à l’opposition en 1990, la majorité parlementaire sandiniste a transféré « un grand nombre de propriétés agricoles, de sociétés, d’immeubles et d’actions (qui étaient propriétés de l’État), à des personnes individuelles de confiance appartenant au FSLN », transformant la nomenklatura sandiniste en nouvelle fraction de la bourgeoisie nationale, notamment les neuf commandants historiques du FSLN que l’auteur compare à un « caudillo à neuf têtes ».
Mais cet épisode peu glorieux que l’on appelle au Nicaragua la pinata ne fut que la conséquence de la dégénérescence de l’organisation sandiniste elle-même. Schindler rappelle le fonctionnement autoritaire du front et la faible autonomie dont jouissaient les organisations de base (ce qui favorisait la création d’une bureaucratie), tout comme le fait que les permanents du parti étaient, dès les années 1980, payés sur fonds publics. Corruption, népotisme, clientélisme puis, réforme constitutionnelle permettant à Ortega d’enchaîner les mandats et de conserver ainsi, avec sa clique, le pouvoir.

Cependant Ortega bénéficie encore d’un large soutien populaire car il demeure pour beaucoup d’anciens celui qui a chassé Somoza du pouvoir et humilié les Etats-Unis2, comme Castro naguère. Il a également donné des gages à la hiérarchie catholique en faisant voter une loi interdisant l’avortement ; quant au big business, il sait qu’il peut faire des affaires au Nicaragua… Bref, Ortega a su habilement élargir sa clientèle électorale à des fractions plus traditionnelles et conservatrices de la population. Et comme l’opposition de gauche est incapable de faire son unité, l’autocrate et son épouse, devenue vice-présidente en 2016, n’ont pas d’adversaires à leur mesure.

Jusqu’à quand ? Telle est la question qui se pose depuis le printemps 2018 et cette « insurrection démocratique » qui a vu le pouvoir tirer sur les manifestants, criminaliser les opposants3 et les faire bastonner par les milices du parti. Des centaines de morts, des centaines de prisonniers politiques et des dizaines de milliers de Nicaraguayens ont fui à l’étranger les violences : tel est le bilan de ce printemps sanglant.
« Le pouvoir est maudit » clama un jour une célèbre communeuse. « La chèvre broute là où elle est attachée » nous disent les Camerounais. Pouvoirs politique et économique se nourrissent l’un l’autre, puisque contrôler directement ou indirectement l’État permet aux élites d’accumuler du capital ou d’en gérer l’accès. Cet épisode nous le rappelle encore.

Notes :
1. Cet ouvrier allemand et militant anti-impérialiste participa à la première brigade allemande envoyée au Nicaragua en 1983-1984.
2. Le nationalisme et l’anti-américanisme sont au coeur de la rhétorique ortéguiste. Il faut dire que la politique impérialiste des Etats-Unis l’y aide beaucoup.
3. Qui ne sont évidemment que les alliés objectifs des impérialistes américains.

samedi, avril 17 2021

Haïti, Napoléon et le roman national

Jean-Pierre Le Glaunec
L’Armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti
Lux, 2021.

Une date, un lieu et un silence. Nous sommes le 18 novembre 1803, à Vertières, en Haïti. Le silence, c’est celui de l’historiographie française. C’est à ce silence que s’est intéressé Jean-Pierre Le Glaunec dans L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti édité par les éditions Lux.

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Vertières fut le « tombeau militaire d’un régime inhumain » nous dit Lyonel Trouillot, le préfacier. Ce régime est bien sûr celui de l’esclavage, régime ébranlé par la Révolution française et les idéaux qu’elle porte. Depuis une décennie, la société dominicaine est en crise ; une société fracturée entre Blancs et Noirs, grands et petits planteurs, Noirs libres et esclaves. Chaque groupe défend ses intérêts, s’imagine un avenir aussi bien économique que politique à l’heure de l’égalité des droits (1792) et surtout de l’abolition de l’esclavage (1794) : comment transformer des esclaves qui n’ont connu que la chicotte en salariés dociles ? Comment éviter qu’ivres de leur nouvelle liberté, ils n’en viennent à préférer au labeur quotidien l’oisiveté, le vagabondage et le travail intermittent ?

En évinçant du pouvoir Toussaint Louverture et en rétablissant l’esclavage, Napoléon Ier s’imaginait ramener l’ordre dans la colonie. Il n’a fait qu’accélérer le processus révolutionnaire en cours. Car c’est à des révolutionnaires que se confronte le corps expéditionnaire français. Autour de militaires comme Dessalines et Capois, Noirs et Mulâtres affrontent le Consulat au chant, dit-on, de La Marseillaise. Lutte à mort qui se termine à Vertières en 1803 par la défaite des troupes napoléoniennes.
Le roman national goûte peu les défaites, surtout celles qui n’ont rien d’héroïques. Celle-ci ne l’est pas. Elle clôt un cycle de violence extrême et de pensées qui le sont tout autant. Car l’armée impériale se révèle incapable de mettre au pas ces centaines de milliers d’insurgés. Ne connaissant pas le territoire, soumis à la faim et aux maladies, les soldats napoléoniens courent après un ennemi insaisissable. Malades, certains trépassent quand d’autres abandonnent l’uniforme et goûtent au marronnage. Alors l’Etat-major se venge en réprimant violemment tout esclave suspect. La violence lui apparaît comme la seule issue possible pour faire entendre raison à un demi-million d’esclaves indociles.

Violence extrême, violence sadique, pour l’exemple, mais aussi volonté génocidaire. Pour les militaires sur place, dont le sinistre Donatien de Rochambeau, seule la terreur peut ramener l’ordre, mais une terreur qui inclut la liquidation physique de la plus grande partie de ces « nègres féroces et excités », y compris les enfants ; liquidation ou déportation, puisqu’est évoquée également l’idée de vendre les insurgés aux Espagnols. La pacification est devenue en fait une guerre raciale depuis que les Métis ont choisi le camp des Noirs : « Nous avons maintenant, écrit le général Rochambeau, à soutenir la Guerre de Couleur Blanche contre les deux autres, et à faire peau neuve dans cette colonie, sans cela il faudra recommencer tous les deux ou trois ans. »

Rochambeau eut jusqu’à la fin le soutien de Napoléon, tout à fait conscient des moyens extrêmes que son général utilisait pour ramener à la raison les nègres indociles. Il va sans dire que la bataille de Vertières ne tient aucune place dans la légende napoléonienne. Mais Vertières, symbole de la révolte d’un peuple pour son émancipation, fut tout autant une épine dans le pied des pouvoirs nés de l’Indépendance. Car il est toujours difficile d’honorer la mémoire des dépossédés quand on méprise leurs descendants…

lundi, avril 12 2021

Un fief capitaliste, Le Creusot

Jean-Baptiste Dumay
Un fief capitaliste, Le Creusot
Le Coquelicot, 2021.

En ce jour de juin 1881, lors du congrès du Parti ouvrier1, Jean-Baptiste Dumay monte à la tribune. Ce militant ouvrier devenu élu socialiste vient y délivrer un rapport qui, une fois édité, prendra le nom d’Un fief capitaliste, Le Creusot. Les éditions du Coquelicot lui redonne vie aujourd’hui, en y adjoignant une utile préface et une biographie de Dumay dues à l’historien Yves Meunier2.

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Entre le Creusot et Dumay, c'est une longue histoire. Qui dit fief dit seigneur, et au Creusot, l’incontesté seigneur a le visage d’une famille : les Schneider. Et quel seigneur !
Dans la France républicaine d’alors, Schneider a trois visages : celui du bâtisseur d’empire industriel, du fieffé réactionnaire et celui du patron paternaliste, autoritaire comme il se doit mais soucieux de ses gens. C’est à cette dernière image que Dumay s’attaque en dévoilant la façon dont Schneider organise sa domination politique, économique et social sur le territoire. Et la charge est aussi rude que l’ennemi est puissant !

Ce à quoi s’attaque Jean-Baptiste Dumay, c’est à un Etat dans l’État, un Etat d’une telle puissance qu’elle pousse Dumay à écrire que Le Creusot, ville de 26000 habitants « n’a pas de mairie et pas d’école » puisque presque tout est entre les mains de la dynastie.
Et pour régner, La famille Schneider peut compter sur tout un réseau d’alliés et de courtisans. Il y a bien sûr l’église et ses aumôniers qui veillent à ce que la masse ouvrière ne s’égare pas. Il y a les employés (dessinateurs et autres comptables) qui, jouissant de quelques privilèges, servent à l’occasion de garde-chiourmes prêchant la bonne parole patronale. Il y a surtout une telle omnipotence que toute dissidence est risquée. L’ouvrier récalcitrant, contestataire risque évidemment le renvoi mais aussi le bannissement puisque Schneider contrôle une grande partie de l’activité économique du territoire ; quant au marché locatif, il en est le principal bailleur. Le commerçant et l’artisan critiques ont de fortes chances de se voir mettre à l’index, de perdre ainsi la possibilité de travailler pour Schneider ou de voir leur clientèle les fuir pour éviter eux-mêmes d’être stigmatisés. Le Républicain ? La discrétion est requise parce que chez les Schneider, on est monarchiste ! Bref, il faut rester dans les bonnes grâces du seigneur des lieux ; ou plus précisément, toute la famille doit se plier à cette règle car, écrit Dumay, « il n’est pas rare que toute une famille soit renvoyée des ateliers parce qu’un fils ou un frère a voulu secouer le joug. »

Et quel joug ! Dumay évoque des conditions de travail effrayantes auxquelles sont soumis les prolétaires des deux sexes, les cingleurs, lamineurs, puddlers ou laveuses de charbon. Il parle aussi de ses amendes qui pleuvent sur les mineurs, amendes qui servent à abonder la si généreuse caisse de secours aux malades et blessés mise en place par la direction, symbole de la générosité patronale.

Outre sa description du « système Schneider », ce rapport de Dumay est important parce qu’il précède de quelques mois l’apparition dans le bassin minier de La Bande noire dont les pratiques d’action directe et l’esprit anarchisant vont marquer le bassin houiller de Saône-et-Loire jusqu’à son démantèlement par la police en 1885. C’est à coup de dynamite que ce groupe se faisait entendre, au grand dam d’un Dumay qui ne vît en eux que des provocateurs à la solde des Schneider chargés de briser la vague socialiste montante. Sa dénonciation sans fondement de La bande noire le poussa prestement à quitter la région et à rallier Paris où il fit carrière dans la politique. C’est en effet moins risqué.

Notes
1. Plus exactement il s’agit du congrès ouvrier régional de la région de l’Est.
2. On lui doit La Bande noire. Propagande par le fait dans le bassin minier (1878-1885), L’Echappée, 2017.

jeudi, avril 1 2021

Léo Frankel, communard sans frontières

Julien Chuzeville
Léo Frankel. Communard sans frontières
Libertalia, 2021.


« Mon enterrement doit être aussi simple que celui des derniers crève-la-faim. La seule différence que je demande, c’est d’envelopper mon cercueil dans un drapeau rouge, le drapeau du prolétariat de tous les pays pour l’émancipation duquel j’ai donné la meilleure part de ma vie. » L’homme qui couche ces mots dans son testament se nomme Léo Frankel. L’historien Julien Chuzeville vient de lui consacrer une biographie intitulée Léo Frankel communard sans frontières publiée par Libertalia.

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Issu de la bourgeoisie juive hongroise, Léo Frankel se forme adolescent à l’orfèvrerie d’art. Pour approfondir ses savoir-faire, le jeune homme entame un périple européen qui le mène jusqu’en France. Nous sommes en 1867, Napoléon III règne sur son Empire et se pense encore indétrônable et soutenu par le peuple. Frankel n’a pas 30 ans et son coeur est tout acquis à la cause socialiste ; un socialisme qui ne peut dans son esprit qu’être internationaliste, conviction profonde qui ne le quittera jamais.
Lorsqu’éclate la Commune de Paris, Frankel se jette à corps perdu dans la bataille. Membre de la Première Internationale, il est le seul élu étranger de la Commune proclamée en mars 1871 ; et on le charge de réformer le travail, autrement dit, pour ce socialiste révolutionnaire, d’émanciper les prolétaires du salariat. Tâche dans laquelle il s’implique avec un sérieux et un dévouement qui n’étaient pas si fréquents en ces temps révolutionnaires1.

Frankel le communard était, nous dit Chuzeville, l’un « des éléments les plus avancés du conseil de la Commune » ; un conseil politiquement hétérogène qui parle beaucoup, se chamaille, proclame souvent (et magnifiquement !) mais oublie parfois l’essentiel. Echappant miraculeusement à la Semaine sanglante, Frankel commence une nouvel vie de révolutionnaire polyglotte. A Londres, il se lie d’amitié avec Marx et Engels et s’investit pleinement dans la vie de la Première Internationale à l’heure où socialistes dits scientifiques et anarchistes s’affrontent violemment pour en définir et le rôle et le fonctionnement. Puis, de retour en Hongrie, il fonde le Parti des non-électeurs, autrement dit le parti du peuple exclu du droit de vote, formation qui ne se cantonne pas à réclamer le suffrage universel mais met en avant des revendications démocratiques et sociales comme l’interdiction du travail des enfants, l’instauration d’un salaire minimum ou la liberté de réunion. Parallèlement, il prête sa plume à diverses publications socialistes européennes et s’échine à développer l’internationalisme socialiste. Car Frankel est orphelin de la Première Internationale. Le socialisme n’a de sens à ses yeux que s’il s’inscrit dans une dynamique organisationnelle abolissant les frontières : « l’internationalisme, écrit-il, est la raison primordiale du socialisme ». Il est également un fervent défenseur de l’unité. Quand il retourne vivre à Paris, la ville de ses rêves2, à la fin des années 1880, il se désole de l’éparpillement du socialisme français en une multitude de chapelles et tente, sans succès, d’y remédier, en s’appuyant sur l’expérience historique de la Première Internationale : « Si, du temps de l’Internationale, écrit-il, les différentes chapelles, chacune à sa manière et sur son terrain respectif, pouvaient agir et agissaient ensemble pour la cause commune, pourquoi devrait-il en être autrement aujourd’hui ? » Peine perdue, les socialistes français sont trop divisés idéologiquement pour s’imaginer un destin commun.
Epuisé par la tuberculose, Frankel s’éteint en 1896 à seulement 52 ans. Ses amis en firent le plus beau des portraits, celui d’un homme bon, discret et dévoué à une cause : l’émancipation sociale et politique des travailleurs.

Notes
1. C’est notamment l’avis du communard Jules Andrieu dans ses Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris (Libertalia, 2016).
2. « Mourir de faim à Paris, c’est encore la belle vie ! » aimait-il à répéter.

vendredi, mars 26 2021

Alternatives à la démesure

François Jarrige et Alexis Vrignon (sldd)
Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel
La Découverte, 2020.

Ni technophile, ni technophobe, je ne me suis jamais passionné pour l’histoire des techniques, c’est ainsi. Rien ne me destinait donc à me plonger avec un vrai bonheur dans le livre coordonné par François Jarrige et Alexis Vrignon : Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel, publié par La Découverte. Epaulés par une vingtaine de chercheurs, Jarrige et Vrignon remettent en question une certaine histoire de l’énergie qui verrait un procédé nouveau chasser de la scène de l’histoire ses devanciers.

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Le livre comprend quatre parties. La première couvre une période d’un siècle, du début de la révolution industrielle à 1860, et souligne la lente montée en puissance du charbon. La seconde nous mène jusqu’au premier conflit mondial , période durant laquelle le charbon s’affirme enfin comme la source principale d’énergie. La troisième, incarnée par l’or noir, s’éteint en 1973, date du premier choc pétrolier. La dernière, enfin, court jusqu’à aujourd’hui où désormais on s’emploie à chercher des alternatives aux énergies fossiles.
Ces 400 pages nous apprennent qu’il n’y eut pas à proprement parler de transitions énergétiques pendant ces deux longs siècles mais bien plutôt une accumulation des sources d’énergie, les plus performantes, aux yeux des industriels, finissant par supprimer ou marginaliser les autres. Comme le soulignent judicieusement les auteurs, « nous vivons simultanément dans des sociétés organiques, fossiles, nucléaires et renouvelables ».
On pourrait penser que le charbon, ce « diamant noir », se soit imposé facilement. Il n’en fut rien. A la fin du 19e siècle, il ne représente toujours que la moitié de l’énergie primaire consommée. Parce qu’on lui préfère ici le bois aux multiples usages, ailleurs la puissance hydraulique, celle du vent, sans oublier la tourbe ou bien évidemment les bras des prolétaires ou le recours à la force animale. Ces résistances à la toute-puissance du charbon se font au nom de la rentabilité économique, de l’indépendance nationale, de la tradition ou encore de la recherche de l’autonomie. En fait seule la Grande Boucherie consacrera le charbon comme incontournable source d’énergie adaptée au capitalisme. Mais toujours, à ce charbon si utile à l’industrie, si nécessaire à la production sans contrainte de marchandises, on fera le procès de sa dangerosité pour les écosystèmes comme pour la santé humaine.

C’est donc le 20e siècle qui permet la domination des énergies fossiles, du charbon comme de cet or noir qui jaillit du sol, nouvelle promesse de félicité alors que déjà on s’inquiète de voir les réserves de charbon s’épuiser… L’heure est à la grande entreprise, au productivisme, et s’installe dans les têtes « l’idée que l’énergie devrait être toujours disponible et en quantité égale, malgré les inconvénients et les controverses » ; quant au contrôle des sources d’approvisionnement, il s’inscrit au coeur des stratégies étatiques, coloniales et impériales.

Durant ce court vingtième siècle, et si l’on écarte le nucléaire civil, rares sont les alternatives au pétrole qui recueillent l’attention. On les juge souvent archaïques, parfois intéressantes, mais en tout cas incapables de soutenir la comparaison avec le diamant et l’or noirs.
Un rêve s’effondre avec le premier choc pétrolier. La fin du pétrole bon marché ouvre une nouvelle période. L’heure est à la recherche d’alternatives, mais d’alternatives sérieuses, autrement dit adaptées à la société de consumation, car la crise est « envisagée avant tout comme politique et énergétique ». Des alternatives donc, mais dont la pertinence réside dans leur capacité à répondre à la logique du capitalisme contemporain : la production effrénée de marchandises, en temps et en heure, puisque le temps, c’est de l’argent. Comme le souligne le postfacier Alain Gras, le pouvoir est toujours « avide de démesure ». Il s’accroche désespérément à l’idée qu’une technologie révolutionnaire nous sauvera des désastres produits par ses devancières. On sait donc sur qui il ne faut pas compter pour « inventer un monde énergétique sobre et durable »...

mardi, mars 16 2021

Violence d'Etat en Colombie

Carlos Eduardo Mora et Guylaine Roujol Perez
Mortels barrages. Le récit du caporal qui a dénoncé les assassinats de civils par l’armée en Colombie
Fauves Editions, 2021.

« Mortels barrages », tel est le titre du récit de Carlos Eduardo Mora, épaulé par Guylaine Roujol Perez, publié par les éditions Fauves.
Carlos Eduardo Mora est un enfant de la misère. Fils illégitime d’un sergent-major, élevé comme tant d’autres et tant bien que mal par une mère courage, il a baigné dans l’inquiétude du lendemain, la violence sociale et politique dès ses premiers pas. Est-ce pour cela qu’il voit dans la carrière militaire un moyen de sortir de la précarité, de faire carrière et de défendre son pays ? Sans doute est-il prisonnier d’un vision « romantique » du métier de soldat (défenseur courageux de la veuve et de l’orphelin) mais bien vite la réalité le rattrapera et il avouera : « Si on ne se rend pas compte qu’assurer une présence étatique ne peut se résumer à envoyer l’armée, les choses ne changeront pas en Colombie. »

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En 2006, il endosse donc l’uniforme et part lutter contre les guérillas et les narco-trafiquants, loin de chez lui, à la frontière vénézuélienne. Il se retrouve alors au coeur même du drame colombien où s’affrontent un Etat défaillant gangrené par la corruption, une armée qui l’est tout autant, des guérillas dont l’idéologie révolutionnaire n’est parfois plus qu’un paravent à des activités lucratives, des groupes paramilitaires dont le nationalisme a le goût de la cocaïne et qui ne sont en fait que des narco-trafiquants.
En intégrant les services de renseignements, il s’aperçoit bien vite que sur le terrain, certains cadres de l’armée ont noué des relations fructueuses avec les groupes paramilitaires qu’ils sont censés combattre. Et il s’aperçoit tout aussi vite que la dénonciation de telles connivences peut le mettre en grande insécurité. Car à qui peut-il se confier ? L’institution militaire ne serait-elle pas corrompue a tous les niveaux ? Comment peut-il protéger ses sources alors qu’il doit obéissance à plus galonné que lui ?
D’autant plus qu’il n’entend pas dénoncer pots-de-vin et autres arrangements mais l’assassinat de civils innocents. Que des paysans vivant dans des zones de conflits soient victimes des forces armées, c’est connu et documenté, mais que des jeunes hommes des milieux populaires soient recrutés à l’autre bout du pays pour finir transformés en guérilleros ou paramilitaires morts, ça l’est moins !
Car c’est cela que Carlos Eduardo Mora va apprendre : un recruteur promet à des jeunes chômeurs un boulot loin de chez eux. Ceux-ci le suivent, et quelques temps plus tard, on les retrouve en treillis apparemment tués lors d’un accrochage avec l’armée, et enterrés sous x dans des fosses communes. Le chômeur était alors, au choix, un guérillero marxiste-léniniste, un paramilitaire ou un narco-trafiquant, et leur mort violente atteste de l’implication de l’armée dans la défense de la Nation contre les communistes mais aussi contre l’extrême-droite. Tuer un surnuméraire dont personne ne se soucie permet ainsi de gonfler les statistiques et d’obtenir des gratifications.
Le récit exceptionnel de Carlos Eduardo Mora nous plonge dans un univers étouffant où la duplicité est une arme. On y croise des ministres, des ambassadeurs, des familles éplorées mais combatives, une justice à multiples vitesses… et un monceau de cadavres appelés en Colombie des « faux positifs ». Car ce qui peut être vu également comme du « nettoyage social » a fait sans doute plus de 3000 victimes.

mardi, mars 9 2021

La CGT et la lutte des clans

Jean-Bernard Gervais, Au royaume de la CGT. La résistible ascension de Philippe Martinez, Michalon, 2021.

Au royaume de la CGT. La résistible ascension de Philippe Martinez, tel est le titre du livre proposé par le journaliste Jean-Bernard Gervais, par ailleurs syndicaliste CGT. Un livre cinglant qui devrait faire grincer bien des mâchoires...
Pour certains, attaquer la CGT, c’est s’en prendre à 130 ans d’histoire, autrement dit de luttes et de sang versé ; d’autres souligneront que tout cela n’est que calomnies, ou bien que le linge sale, ça se lave en famille, que l’exposer sur la place publique fait le jeu de l’ennemi de classe et des médias bourgeois ; d’autres encore n’y verront que le vulgaire pamphlet d’un journaliste en recherche de notoriété, sans doute téléguidé par une officine gauchiste…

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Ne faisons pas de ce livre, ce qu’il n’est pas et ne prétend pas être. En 2013, la journaliste Leïla de Comarmond avait publié un livre intéressant et documenté sur l’évolution de la centrale ouvrière depuis le début des années 1990(1) ; quatre ans plus tôt, des chercheurs réunis par la sociologue Françoise Piotet nous proposaient une passionnante exploration du syndicalisme CGT au plus près du terrain(2). Rien de tel ici. L’ambition de l’auteur est bien moindre. Il ne fait que nous livrer un témoignage sur sa courte vie de « journaliste en immersion » à la CGT, témoignage subjectif et qui se pose comme tel. Un livre qui se lit aussi vite qu’il semble avoir été écrit : on y trouve par exemple un savoureux mais involontaire lapsus calami, l’auteur transformant soudainement le comité confédéral national (le parlement de la CGT) en comité consultatif national ; ou encore, une certaine confusion idéologique, les syndiqués du courant « rouge-vif » étant successivement traités d’anarcho-communistes puis de staliniens !

En fait, Jean-Bernard Gervais ne nous apprend finalement pas grand-chose. Oui, la CGT est en crise et les raisons en sont multiples, la destruction des bastions ouvriers historiques, la fragmentation du salariat ou encore la révolution néolibérale et l’implosion du bloc communiste ayant particulièrement affectées la centrale ouvrière. Oui, les cadres militants sont vieillissants et certains gèrent leur sinécure en attendant la retraite. Oui, il n’est pas rare que des militants héritent de postes de permanent pour lesquels ils n’ont pas les compétences requises. Oui, les syndiqués actifs sont moins nombreux, tout comme les encartés du Parti communiste qui longtemps tinrent la baraque avec la discipline qu’on leur connaît. Oui, la CGT n’est plus ce bloc inébranlable et unanimiste, mais un organisme bureaucratique fédéraliste au sein duquel certaines fédérations puissantes sont des Etats dans l’État et le font savoir à l’occasion. Oui, une appartenance syndicale quelconque n’interdit pas les comportements xénophobes, sexistes, homophobes...

Pourquoi alors lire ce livre de Jean-Bernard Gervais ? Pour mesurer à quel point la CGT semble ne s’être pas remise de la crise qui a éclaté lors de la succession de Bernard Thibaut, qui fit que l’heureux élu, Thierry Lepaon, fut poussé à la démission, accusé d’avoir un goût certain pour l’argent et le luxe. Problème : c’est grâce à des fuites que la presse fut mise au courant. Alors depuis 2015, une atmosphère délétère, paranoïaque, s’est emparée du siège confédéral où tout le monde s’épie, se méfie, tente de découvrir la taupe ou croît l’avoir trouvée, règle ses comptes et cherche à nuire. Et dans ce bateau à la dérive, Philippe Martinez, le mal-élu, le second couteau sans charisme, s’efforce de construire son propre réseau de fidèles soutiens afin de ne plus dépendre des alliés de circonstances qui l’ont porté là… en attendant mieux.
L’auteur dresse ainsi un portrait très dur de la centrale ouvrière, non de sa base mais de son sommet. Car Jean-Bernard Gervais n’oublie pas de rappeler que pendant que certains se perdent dans les conflits d’égos et d’appareils, des syndicalistes CGT se battent pied à pied, avec acharnement, contre les offensives macroniennes et se désolent souvent des directives confédérales… ou de leur absence.

Notes :
1 Leïla de Comarmond, Les vingt ans qui ont changé la CGT, Denoël, 2013. Jean-Bernard Gervais nous apprend que ce livre fut fort peu apprécié par les sphères dirigeantes du syndicat et que l’auteur fut longtemps persona non grata à la confédération.
2 Françoise Piotet (sldd), La CGT et la recomposition syndicale, PUF, 2009. Le titre peut porter à confusion : il ne traite pas de relations interconfédérales.

mardi, mars 2 2021

Clara Zetkin, une vie de combats

Clara Zetkin
Je veux me battre partout où il y a de la vie
Editions Hors d’atteinte, 2021.

« Je veux me battre partout où il y a de la vie » : tel est le titre que la journaliste Florence Hervé a donné à l’anthologie de textes, parfois inédits, de Clara Zetkin que viennent de publier les éditions Hors d’atteinte. Titre judicieux car il en dit long sur le caractère généreux et pugnace de cette révolutionnaire allemande de premier plan, contemporaine de Rosa Luxembourg, sa grande amie.

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Clara Zetkin fut tout autant une figure du socialisme allemand que de l’Internationale communiste. Et dans ces deux organisations, celle qui fut l’initiatrice de la journée internationale des femmes fit entendre sa dissidence. Dans la première, elle fit le procès du réformisme et appela les travailleurs à rompre avec les traîtres de 1914 et à se faire communistes. Dans la seconde, au milieu des années 1920, elle affronta la majorité, lui reprochant de mal interpréter la montée du fascisme et de se faire des illusions sur les capacités révolutionnaires à court terme de la classe ouvrière occidentale ; une dissidence qui ne fit cependant pas d’elle une réprouvée, comme Trotsky et tant d’autres, puisqu’elle repose depuis son décès, en 1933, dans la nécropole du mur du kremlin, non loin de Lénine pour lequel elle avait une grande admiration. Une dissidence relative puisqu’un an avant sa mort, par conviction ou discipline, dans un discours devant le Reichstag dont elle était la doyenne, elle saluait la construction du socialisme soviétique avec ces mots : « Les travailleurs ont la maturité nécessaire pour construire un nouvel ordre où le développement économique ne nécessite pas de crises désastreuses. » Quand on se rappelle avec quelle brutalité le premier plan quinquennal stalinien s’est déployé, les mots de Zetkin peuvent irriter…

Alors que Rosa Luxemburg a atteint la notoriété par son travail théorique d’ampleur (doublé d’une mort tragique), Clara Zetkin s’est fait connaître par son inlassable activisme en direction des femmes du peuple, ce dont cette anthologie témoigne ; femmes travailleuses qu’elle veut voir s’émanciper de la tutelle maritale comme du joug capitaliste. Elle ne veut pas ni d’une guerre des sexes, ni d’un mouvement autonome des femmes qui verrait des ouvrières lutter aux côtés de bourgeoises au nom de leurs intérêts communs. Non, elle plaide pour l’émergence de clubs de femmes liés intimement au parti. De même qu’elle veut les voir entrer dans les syndicats afin d’empêcher le patronat de les utiliser pour abaisser les salaires. Elle les veut pleinement citoyennes, fustige le mariage bourgeois et l’enseignement qui enferment femmes et enfants dans le conservatisme. Son féminisme s’incarne dans cette phrase : « Les femmes sont devenues exigeantes. Elles ne veulent pas servir les hommes, mais être à leurs côtés, avancer avec eux vers des objectifs élevés. »

Cette anthologie nous entraîne également dans cette longue décennie tourmentée celle qui part des espoirs de 1917 et se clôt avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler.
Communiste et révolutionnaire, Clara Zetkin se désole devant l’évolution du communisme allemand sur lequel la Troisième Internationale compte tant pour étendre la révolution à l’Ouest. Cette Révolution, elle ne vient pas, et les incantations de congrès n’y changeront rien. Amère, elle constate que le Parti communiste allemand, miné par les querelles, n’a pas remplacé dans le coeur des travailleurs allemands le Parti socialiste, et que la politique sectaire de l’Internationale l’a rendu impuissant alors que monte le fascisme ; fascisme dont elle a analysé longuement la nature complexe dans un rapport destiné à la Troisième Internationale dès 1923. Elle insistait notamment sur le fait que le fascisme était « un mouvement d’affamés, de miséreux, de déracinés et de déçus » et que le devoir des communistes étaient de « parler une langue adaptée à leur état d’esprit », sans rien renier de leurs convictions afin de gagner leurs âmes. Telle était Clara Zetkin : une combattante que rien ne pouvait désarmer.

Les métamorphoses du travail contraint

Alessandro Stanziani
Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale 18e-19e siècle
Presses de SciencesPo, 2021.

En 1837, le prêtre-philosophe Lamennais comparait la situation du prolétaire à celle de l'esclave : « Mieux eut valu pour lui un complet esclavage ; car le maître au moins nourrit, loge, vêt habille son esclave, le soigne dans ses maladies, à cause de l'intérêt qu'il a à le conserver ; mais celui qui n'appartient à personne, on s'en sert pendant qu'il y a quelque profit à en tirer, puis on le laisse là. » Phrase terrible qui en dit long sur le paupérisme et le destin du prolétaire-citoyen à l’heure de la révolution industrielle, phrase qui nous invite à réfléchir à la « question sociale », à la façon dont était vécu et pensé le travail, libre ou contraint, lors de cette période de profonds bouleversements économique et social1. Le livre de l’historien Alessandro Stanziani : Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale 18e-19e siècle, aux Presses de SciencesPo, nous en offre l’opportunité.

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Pour l’auteur, l’histoire du travail forcé ne peut se comprendre qu’en lien avec celle du travail libre. Elles ne sont ni parallèles, ni successives , elles s’influencent l’une l’autre et portent un même objectif : mobiliser les bras pour faire tourner la machine productive. Associer capitalisme et démocratie, comme Adam Smith, ou capitalisme et salariat, comme Marx, lui semble réducteur. Si notre regard abandonne l’Europe et le Nouveau monde pour mieux embrasser le vaste monde, alors il ne pourra que constater que le capitalisme en plein développement du 19e siècle a su aisément se passer et de l’un et de l’autre.

Alessandro Stanziani nous entraîne dans les campagnes russes, dans l’Angleterre et la France de la Révolution industrielle, mais aussi au coeur de l’entreprise coloniale. A chaque époque et quel que soit le contexte, les élites sont mises dans l’obligation de penser la contrainte, autrement dit de questionner le recours direct ou indirect à la coercition. Des élites qui ne forment pas un front uni mais qui sont traversées par les contradictions, parce que l’intérêt de l’État ne coïncide pas toujours avec celui de la bourgeoisie, elle-même fracturée. C’est le cas par exemple des marins que l’État veut pouvoir mobiliser d’office dans la Royale au grand dam des patrons-pêcheurs qui eux veulent conserver leur main d’oeuvre ; ou encore de l’Etat tsariste assez peu disposé à renvoyer les serfs fugitifs chez leurs propriétaires puisqu’il a besoin d’eux pour coloniser l’hostile Sibérie. Cela concerne également tous les processus d’abolition des formes d’esclavage où se mêlent et s’affrontent positionnement éthique (l’esclavage est-il moral ?), réflexions économiques (le taux de profit peut-il se maintenir avec la suppression du travail servile ?) et considérations culturalistes (le colonisé, indolent par nature, peut-il accepter la condition salariale ?). Face à ces élites, les dominés ne restent pas inactifs. Ils se mobilisent, luttent, fuient, rusent, se battent, défendent leurs intérêts y compris en recourant au droit, l’arme des puissants par excellence. Alessandro Stanziani dévoile ainsi la grande diversité des formes de travail contraint, car au-delà de sa brutalité foncière, le capitalisme en terres coloniales a montré une impressionnante capacité à réinventer la coercition notamment quand les temps sont à la « démocratie » et à l’émergence de l’État social. Car le prolétaire et l’esclave effraient par leur nombre et leur propension à fuir l’assujettissement. Il faut donc constamment les discipliner, les attacher au travail parce que le développement économique l’exige. Si la force de travail est une marchandise comme une autre, sa circulation doit être surveillée ; pas question qu’elle se fasse vagabonde. Le livret ouvrier, le code de l’indigénat, les maisons de travail anglaises, l’engagisme, le paternalisme, le knout et la brutalité galonnée sont là pour rappeler aux dépossédés que leur « liberté » est et demeure soumise à conditions.

Ce travail riche et passionnant rappelle qu’au 19e siècle, nous ne sommes pas passés d’une « totale » sujétion (incarnée par l’esclavage) à une « totale » liberté (celle du salariat qui permet à l’individu de vendre par contrat sa force de travail au plus offrant, principe sur lequel se fonde le libéralisme), mais à la multiplication des formes hybrides d’encadrement de la force de travail, dans lesquelles la « liberté » est au mieux une promesse.

1. Sur la « question sociale », je vous signale le travail coordonné notamment par Xavier Vigna : Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, La Découverte, 2019 ; sans oublier Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchantée. Relire l’histoire du 19e siècle français, La Découverte, 2015.

vendredi, février 19 2021

Le Mexique et la violence d'Etat

John Gibler, L’évasion d’un guérillero. Ecrire la violence, Ici-bas, 2021.


Il s’appelle Andres Tzompaxtle Texpile, alias Rafael, et longtemps on le crut mort. C’est à cet Indien anonyme que le journaliste John Gibler s’est attaché dans L’évasion d’un guérillero, publié par les Editions toulousaines Ici bas.
Nous sommes alors dans le Mexique des années 1990, un pays miné par la violence sociale et politique, dans lequel le Parti révolutionnaire institutionnel, parti-Etat à la tête du pays depuis plus d’un demi-siècle, est de plus en plus contesté. Face à la colère, le pouvoir retrouve ses réflexes d’antan : on tabasse, on liquide, on fait disparaître. A vrai dire, rares sont les périodes durant lesquelles l’armée ou les groupes para-militaires n’ont pas semé la terreur1. Leurs cibles : étudiants d’extrême-gauche, militants ouvriers, défenseurs des droits de l’homme mais aussi paysans indiens.

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Rafael était alors membre d’une guérilla active au sud du Mexique, dans une région massivement indienne où le non-droit, la corruption, la misère sociale et le racisme sont au menu chaque jour. En 1996, alors que son groupe tente d’organiser une conférence de presse clandestine, il est arrêté par l’armée et… disparaît.
Beaucoup le pensent morts car ils savent que le pouvoir ne s’embarrasse pas avec ceux qui le défient. Mais Rafael n’a pas été liquidé froidement : il est tenu au secret dans une prison clandestine au sein d’une zone militaire. Il va y rester quatre mois, subissant privations et tortures physiques et psychologiques. Mais il se tait, il tient malgré la violence des coups. Il tient parce que toute son existence fut un combat pour rester debout, parce que les Indiens ne sont au Mexique que des « statistiques de misère et de pauvreté », parce que les Indiens « ne se (battent) pas (seulement) contre la faim mais contre la guerre d’extermination » que le pouvoir leur impose. Réduit à l’état de loque humaine, il parvient pourtant à s’échapper et à témoigner. Il a subi entre-temps une autre forme de violence puisqu’il a dû affronter la méfiance de ses camarades de lutte qui craignaient qu’il ait été retourné par l’armée. Mais comme le dira son épouse, avec des mots simples mais qui renvoie à une tradition de résistance, vieille de cinq siècles : « Il n’est pas né pour être un traître ».

Journaliste engagé et qui revendique de l’être, John Gibler ne nous offre pas seulement avec ce livre un récit de plus sur la violence d’État au Mexique et sur le recours (massif aujourd’hui !), par l’armée et ses supplétifs, des disparitions et des assassinats pour maintenir l’ordre politique et social2 et ce, en toute impunité, cette « liberté d’expression des assassins ». John Gibler nous propose également une réflexion sur le pouvoir de l’écriture, cette arme du possédant, et donc de l’auteur sur le témoin et sa parole : comment rendre compte sans trahir, sans travestir et sans transformer le lecteur en voyeur ? L’évasion d’un guérillero est un récit polyphonique qui, comme le dit Gibler, a la volonté d’« offrir une sorte d’étreinte – une étreinte rebelle – entre les mots parlés et écrits qui forment les littératures de lutte. » Une étreinte rebelle et chaleureuse, et un hommage respectueux rendu à celles et ceux qui luttent.


Notes
1 Laura Castellanos, Le Mexique en armes – Guérilla et contre-insurrection 1943-1981, Lux, 2009.
2 Il y aurait des dizaines de milliers de disparus depuis le début du 21e siècle au Mexique, disparitions que le pouvoir attribue à la guerre que se livrent les narco-trafiquants… Mais pour nombre d’observateurs, la police, gangrenée par le crime organisé, est impliquée dans nombre de ces affaires.

lundi, février 15 2021

Le travail et l'Islam

Hicham Benaissa
Le travail et l’Islam. Généalogie(s) d’une problématique, Editions du Croquant, 2020

« Pourquoi (...) ce qui semble se constituer aujourd’hui comme un « problème » ne l’a pas été (précédemment) ? » C’est à cette question classique des sciences sociales qu’Hicham Benaissa nous propose de réfléchir avec Le travail et l’Islam. Généalogie(s) d’une problématique, livre publié par les Editions du Croquant ; un livre qui comprend deux parties, l’une centrée sur les salariés, la seconde sur le patronat de culture arabo-musulmane1. C’est sur la première partie que je vais me concentrer.

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En ces temps troublés où les questions identitaires occupent le devant de la scène, où la laïcité est brandie comme un étendard par des forces politiques qui n’en furent jamais dans l’histoire les promoteurs, où « la frénésie juridique (…) s’est emparée du sujet de la laïcité et de la religion au travail », il est bon d’accompagner l’auteur au coeur des lieux d’exploitation pour y voir comment la question du voile, du halal ou de la prière fut appréhendée depuis les années 1970.

Nous voici donc dans une citadelle industrielle, un univers peuplé d’ouvriers spécialisés marocains, de confession musulmane, sans qualification ni culture politique et syndicale. Venus sans famille et destinés dit-on à repartir, ils ne sont que des bras à suer de la plus-value. L’enjeu, pour le patronat, dans cette décennie d’insubordination ouvrière, est d’empêcher que l’esprit contestataire post-68 ne gagne cette fraction du prolétariat. Ouvrir des salles de prière et les confier à des imams conservateurs doit favoriser la paix sociale et l’entre-soi2. Du côté des syndicats, prendre en considération les revendications religieuses des ouvriers musulmans est un moyen de nouer des relations avec ces travailleurs éloignés de l’action de classe. La bascule intervient au début des années 1980 quand la révolte des OS secoue Citroën et Talbot, et voit un Premier ministre socialiste transformer un conflit social3 en conflit politico-religieux. L’OS musulman pratiquant devient un agent conscient ou manipulé des islamistes iraniens. Pour Hicham Benaissa, « la construction sociale du problème musulman en France ne démarre (donc) pas avec les affaires du foulard de 1989 mais bien dans le cadre des grèves de l’automobile de 1982-1984 ». C’est que le monde a changé : l’immigré n’est pas reparti, il s’est installé avec femme et enfants ; destiné à n’être qu’un OS interchangeable, il est aussi la première victime des restructurations industrielles et, avec ou sans travail, il incarne de façon massive le précariat, ces classes laborieuses qui sont également des classes dangereuses. Dans un livre sorti en 1991, L’immigration prise aux mots, Simone Bonnafous avait déjà fait de 1984 la date à partir de laquelle, le « discours « social » sur les immigrés (avait basculé) dans le discours de crise typique, celui de la gêne quotidienne et de l’incompatibilité des cultures4. ». Aujourd’hui, pieux ou pas, l’Arabe est et demeure un musulman, de la même façon que son gamin qui marche pour l’Egalité en 1984 est renvoyé à son identité « ethnique » : il sera un Beur, non un rejeton du prolétariat réclamant de la République qu’elle tienne ses promesses.

Oui, le monde change. Avec le 21e siècle, le néolibéralisme triomphant célèbre l’individu libre, autonome, délié. Il célèbre la diversité et les trajectoires exceptionnelles qui laissent penser que la réussite individuelle est à la portée de tous, à l’heure où l’ascenseur social est en panne, que les structures de défense des classes populaires sont en crise profonde et que les problématiques portées par l’extrême-droite se sont imposées avec force dans le débat public.
De quels moyens de défense disposent les plus dominés d’entre les dominés pour se faire entendre ? La religion parce qu’elle est vecteur d’identité collective et source de solidarité en est un. Ainsi, l’Islam, nous dit l’auteur est « le moyen de se construire un « nous » quand on sait, en raison des faits, de l’expérience de chaque jour, quand on nous le rappelle au quotidien, que nous sommes exclus de mille et une manières du grand Nous » autrement dit de la communauté nationale. Revendiquer une salle de prière ou de l’alimentation halal est une façon de résister à l’atomisation et à la soumission, de dire que ce Nous existe.

J’ai particulièrement apprécié une anecdote racontée par l’auteur. Hicham Benaissa intervenait dans une entreprise privée dans laquelle un malaise était apparu depuis qu’une cadre avait décidé de se voiler. Cela déplaisait fortement à certains collègues qui au nom d’une conception erronée de la laïcité5 considérait qu’elle se devait de l’enlever. Après son intervention, il s’apprête à quitter les lieux quand il croise une femme de ménage, voilée, qui travaille ici depuis longtemps et à qui personne n’a reproché de bafouer la laïcité. Hicham Benaissa a raison quand il en conclue que si le foulard de la femme de ménage est invisible alors que celui porté par une cadre saute aux yeux, c’est qu’il est « à sa place symbolique, à la place sociale à laquelle il est structurellement renvoyé dans les représentations. » L’immigré est accepté au banquet mais à la condition de rester à la place qu’on lui a assignée6. Car beaucoup font de la race (et de la religion qu’on peut lui associer) « une forme biologique d’exclusion sociale (…) à seule fin de distinguer, discriminer, mettre à part7 ».

Notes
1 Hicham Benaissa nous montre les mille-et-une façons de vivre sa foi, d’en tirer profit ou d’en maîtriser les possibles conséquences économiques. Cela m’a rappelé ces mots de Maxime Rodinson : « L’attitude des individus est un compromis variable entre les impératifs de cette morale pratique et leurs réactions aux suggestions de la rationalité économique, c’est-à-dire aux opportunités de maximisation des biens et avantages dont chacun peut jouir en fonction de la même praxis sociale » (Islam et capitalisme, Seuil, p. 249). Sur la religiosité entrepreneuriale, lire Patrick Haenni, L’Islam de marché. L’autre révolution conservatrice, Seuil, 2005.
2 Le patronat fit de même avec les immigrés polonais des années 1920. Dans la ville industrielle de Couëron (Loire-Atlantique), les Polonais avaient leur cité, leur curé et leur église.
3 La question de la dignité était également centrale dans ce conflit car Citroën et Talbot étaient réputés pour leur encadrement raciste et militariste.
4 Simone Bonnafous, L’immigration prise aux mots. Les immigrés dans la presse au tournant des années 80, Kimé, 1991.
5 La neutralité ne s’impose qu’au secteur public.
6 Sur le racisme en milieu populaire, je vous conseille Cartier/Coutant/Masclet/Siblot, La France des « petits-moyens. Enquête sur la banlieue pavillonnaire, La Découverte, 2008 ; Masclet/Misset/Poullaouec, La France d’en bas ? Idées reçues sur les classes populaires, Le Cavalier bleu, 2019.
7Cf. Colette Guillaumin, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Gallimard, 2002 (1972).

mercredi, janvier 27 2021

Rojava : une révolution auscultée

Pierre Bance
La fascinante démocratie du Rojava. Le contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord
Editions Noir et rouge, 2020.

En janvier 1994, le regard des militants révolutionnaires se tournèrent vers la Forêt Lacandone, le Chiapas où des milliers d’Indiens, pauvres et faiblement armés, venaient de défier le néo-libéralisme triomphant dans l’arrière-cour de Washington. Depuis 2013, c’est vers le Rojava que les regards se tournent. Là-bas, dans une Syrie en pleine guerre civile, une « révolution » se fait en marchant, dont les acteurs principaux sont des Kurdes. « Révolution » tout à fait singulière que le juriste Pierre Bance s’est attaché à déchiffrer dans La fascinante démocratie du Rojava. Le Contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, livre publié par les Editions Noir et rouge.

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Je pourrais résumer ce livre en deux chiffres, susceptibles de refroidir bien des ardeurs : 506 pages hors annexes, 1595 notes de bas de page ; des notes qui sont bien souvent de véritables développements et non, par exemple, de simples renvois bibliographiques. L’oeuvre apparaît donc de prime abord austère. Elle ne l’est pas à la lecture. En revanche, elle est exigeante, mais cette exigence est à la hauteur de l’enjeu : comprendre ce qu’est ce « contrat social » d’inspiration libertaire, fédéraliste, écologiste et féministe (que les Kurdes appellent le confédéralisme démocratique(1), et comment il se met en place concrètement sur le terrain, alors que le territoire est pris en tenaille entre l’État turc, l’État syrien qui aimerait retrouver le contrôle total de son territoire, les logiques impérialistes « occidentales » et russes, sans oublier les dissensions au sein même du monde kurde.

A partir d’une masse documentaire impressionnante, Pierre Bance explore ce contrat social qui n’est pas à proprement parler une constitution mais le socle sur lequel son promoteur (le Parti de l’union démocratique, PYD) veut reconstruire le Rojava. Projet ambitieux puisqu’il entend unir des populations volontiers grégaires, de cultures et de confessions différentes, dans un contexte où l’identité culturelle et religieuse prime sur les autres ; un contexte où les logiques politiques se déploient sous la forme d’allégeances claniques et clientélistes ; un contexte enfin, où le conservatisme est fortement ancré et ne peut être que bousculé par le confédéralisme démocratique promu par le PYD.
Pierre Bance étudie la façon dont les nouvelles institutions prennent pied, les problèmes qu’elles rencontrent, qui sont autant liés à la situation militaire qu’aux pesanteurs sociétales, au fait que chacun naît avec, dans « son berceau, tout un monde d’idées, d’imagination et de sentiments » et « qu’il n’y a point de caractère assez fort, ni d’intelligence assez puissante qui puissent se dire à l’abri des atteintes de cette influence aussi despotique qu’irrésistible » (Bakounine).

Pierre Bance ne cache rien des tensions existant au Rojava, y compris au sein du PYD, entre le bras politique et le bras militaire, le second étant tenté de prendre le pas sur le premier du fait de l’État de guerre ; et il rappelle à l’occasion que sans le volontarisme du Parti de l’union démocratique, il n’y aurait pas de révolution au Rojava : le projet est donc porté par une avant-garde, mais une avant-garde qui ne se pose pas en tutrice d’une population à cornaquer.
Le Rojava n’est pas un paradis ou un isolat libertaire, mais un espace en guerre au sein duquel s’expérimente avec beaucoup de pragmatisme une autre façon de régler les relations de pouvoir entre individus. Le Contrat social n’abolit pas le capitalisme (le pourrait-il ?) mais il encourage le coopératisme, comptant sur l’exemple pour convaincre les habitants de l’intérêt du travail collectif et de la démocratie industrielle ; il n’abolit pas l’État et la démocratie représentative mais s’efforce de transférer le plus de pouvoir de décision à l’échelon communal ; « il s’agit, nous dit l’auteur, de marginaliser l’État par une organisation politique et économique parallèle de la société » ; il n’abolit pas le sexisme mais en imposant la parité, il oblige les sociétés à se remettre en question, à interroger ce qu’elles tenaient pour des invariants culturels.

La démarche entreprise par les Kurdes de Syrie, épaulés par ceux de Turquie, m’a remis en mémoire un texte de 1925(2) de l’anarchiste italien Errico Malatesta qui rappelait, à raison, que les anarchistes ne feraient pas la révolution seuls et qu’il leur fallait donc « agir de concert avec toutes les forces de progrès existantes ». Il proposait de « ne rien détruire de ce qui satisfait, fût-ce imparfaitement à un besoin humain, sinon quand nous aurons quelque chose de mieux à y substituer » et mettait en avant le droit absolu à l’expérimentation sociale. Les Kurdes de Syrie se sont lancé dans une aventure aussi ambitieuse que risquée, ils ont saisi une opportunité historique et proposé de rassembler des populations diverses autour d’un projet émancipateur faisant fi des identités ethniques et confessionnelles. Dans ce contexte, leur initiative, avec ses limites, ses ratés et ses balbutiements, a déjà de quoi fasciner.


Notes
1. Je vous renvoie à la lecture de Abdullah Ocalan, La révolution communaliste, Libertalia, 2020, ainsi qu’aux pages que lui consacre Olivier Grojean, La révolution kurde. Le PKK et la fabrique d’une utopie, La Découverte, 2017.
2. cf. « Graduélisme » in Gaetano Manfredonia, La pensée de Malatesta, Ed. du Groupe Fresne-Antony, 1996.

vendredi, janvier 22 2021

Chomsky, le climat et la bombe

Noam Chomsky
Danger d’extinction. Changements climatiques et menace nucléaire
Ecosociété, 2020.

L’historien et militant Howard Zinn perdit la vie à l’âge de 88 ans sur le chemin le menant à une énième conférence. J’ai peine à imaginer un autre destin pour Noam Chomsky qui, à 92 ans, continue à éveiller les consciences américaines avec le calme et la pugnacité qui le caractérisaient quand il se faisait le pourfendeur de l’american way of life dans les années 1960 et 1970.
Danger d’extinction, publié dernièrement par les éditions Ecosociété, rassemble une conférence et des entretiens du célèbre linguiste avec des activistes états-uniens. Aux Etats-Unis, Chomsky est une voix qui compte pour de larges secteurs de la gauche américaine, d’autant plus qu’il s’est toujours efforcé d’être compréhensible pour tous, ce qui n’est pas la qualité première de nombre d’intellectuels.

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Danger d’extinction donc. Pour Noam Chomsky, les deux dangers qui menacent la planète s’appellent menace nucléaire et dérèglement climatique. Il avait 17 ans quand deux bombes rayèrent de la carte les villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Et depuis, nous vivons avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Car, nous dit Chomsky, nous avons frôlé plus d’une fois la catastrophe, autrement dit la destruction de l’Humanité. La fin du monde bipolaire, l’implosion du bloc soviétique auraient dû signifier la fin de la menace nucléaire ; il n’en fut rien. Et Chomsky de pointer la politique belliciste, expansionniste de l’OTAN, autrement dit des Etats-Unis, qui ne pouvait que provoquer en retour la crispation du nouveau régime russe. Cette menace, il se refuse à la minorer et se désole de l’absence de grandes mobilisations citoyennes capables de forcer les puissants à de nouveau s’asseoir autour d’une table et à évoquer la destruction de leurs stocks d’armes de destruction définitive.

Depuis une à deux décennies, c’est le dérèglement climatique et ses conséquences très concrètes qui sont au coeur des discussions. L’anthropocène des uns, le capitalistocène des autres peuvent provoquer la sixième extinction de masse. Beaucoup en ont conscience, mais certains se refusent à y croire. Aux Etats-Unis, nous dit Chomsky, 40 % des Américains sont climatosceptiques ou persuadés que tous ces désagréments disparaîtront avec le retour du Christ sur terre. Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté, disait le philosophe Alain. Noam Chomsky acquiesce : « L’idée que le destin d’un pays et du monde soit entre les mains d’un bouffon sociopathe est particulièrement inquiétante. » Il parlait ici de Trump, mais si Trump n’est plus, le trumpisme lui n’a pas disparu. Chomsky s’accroche à l’idée que la majorité des individus sur terre ont un intérêt commun : sauver la planète. Il rejette le mépris dont font preuve certains secteurs dits radicaux à l’égard des électeurs attirés par les sirènes populistes, climatosceptiques ou les discours millénaristes ; il y voit des individus atomisés, isolés donc vulnérables, sans prise sur le réel et dont les églises sont les derniers refuges : « conscientiser la population demande des efforts considérables et soutenus, mais il s’agit d’un tâche incontournable », écrit-il.

Chomsky, éducationniste et pragmatique, ne croit pas ou plus au Grand Soir, à la révolution. Devant l’imminence du désastre, il met tous ses espoirs dans la capacité des gens à peser sur le cours de l’histoire par leur mobilisation, leur vote, et à lier leurs combats : contre la destruction de la planète, contre la misère sociale, compagne des politiques néo-libérales, contre le délabrement démocratique et l’émergence des « Etats autoritaires pervers ». Comme le soulignent les préfaciers, l’analyse de Chomsky est « sombre, quoique compensée par une foi profonde dans la résistance de la base ». Réformiste Chomsky ? Assurément. Il y a un siècle, certains pensaient que de la catastrophe pouvait/devait naître la Révolution, et alors ils partirent à l’assaut du Palais d’hiver. La nature de la catastrophe à venir offre-t-elle la même perspective ? A cette question, Chomsky a répondu non.

mercredi, janvier 20 2021

L'utopie contre le fatalisme

Thomas Bouchet
Utopie
Anamosa, 2021

Utopie. C’est à ce mot paré « dans l’histoire de couleurs diverses voire inconciliables » que Thomas Bouchet s’est attaché dans une brochure publiée par Anamosa en ce début d’année 2021.

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Utopie. Le mot apparaît pour la première fois sous la plume de Thomas More, auteur en 1516 d’un livre intitulé… Utopia. Thomas More y décrit un monde paisible où la propriété privée est inconnue, où les habitants prennent en commun leurs repas et ne consacrent qu'un temps mineur au travail. Mais ce livre est également une critique de l'Angleterre du temps des enclosures, autrement dit de l'appropriation par les propriétaires terriens d'espaces jusqu’alors utilisés par les petits paysans anglais. Thomas Bouchet a raison de souligner que pour comprendre l’utopie, il est « crucial de l’insérer dans l’histoire ».

L’utopie est révolutionnaire car elle nous dit que le malheur des hommes n’a pas de nécessité métaphysique, que nous ne sommes pas condamnés au malheur. L’utopie est révolutionnaire car elle pointe du doigt la cause du malheur humain : la passion malsaine pour l’argent et la propriété.
Cette utopie, quête d’un monde parfait, est tout autant rêve que cauchemar. Rêve du partageux au nom de l’égalité, cauchemar du possédant au nom de la liberté contre l’uniformité. Et quand le socialisme, au 19e siècle, se veut ou se fait science, il intente lui-aussi le procès de ces constructions intellectuelles, celles de Saint-Simon, Fourier ou encore Robert Owen, plus d’ailleurs que les robinsonnades d’un Thomas More ou d’un Morelly. Aujourd’hui, ce sont des publicitaires qui s’emparent du mot pour vendre un moment de bonheur, une bulle de quiétude dans un monde de turbulences. Ces « utopies pragmatiques, écrit Thomas Bouchet, résultent d’un patient travail d’édulcoration, de dévitalisation de toute velléité de pensée critique ». Mais elle résiste à tous les assauts, l’utopie, parce qu’elle « ne peut vivre en captivité ». Elle se fait pratique, elle se réinvente, parce qu’elle « porte en elle l’énergie d’un anti-fatalisme », dans un monde dominé par le « There is no alternative » thatchérien, les indicateurs quantitatifs, la rationalisation, les normes à respecter, la technophilie et ses fermes-usines. Puissent les expérimentations utopiques d’aujourd’hui aider celles et ceux qui ne se satisfont pas du monde tel qu’il va à « dessiner les visages d’une société autre ».

vendredi, décembre 25 2020

Tours 1920 : le congrès fratricide

Jean A. Chérasse
Noël 1920 à Tours. La grande déchirure… Le congrès fratricide
Editions du Croquant, 2020.

En ce mois de décembre 1920, près de 300 délégués socialistes se pressent dans la salle du Manège. Ils savent que ce congrès, le 18e, sera historique, et que les jeux sont faits. C’est cette histoire que nous raconte Jean Chérasse dans Noël 1920 à Tours. La grande déchirure… Le congrès fratricide, publié par les éditions du Croquant.
A quoi ressemble le Parti socialiste en cette année 1920 ? A une pétaudière. Plus grand-chose ne peut unir sous un même drapeau un ancien partisan de l’Union sacrée et un militant demeuré attaché à l’internationalisme d’antan, un défenseur de la Révolution russe et un partisan du socialisme à petits pas : « Notre unité n’est plus que le manteau de nos divisions » dira l’un d’eux, avec raison. Pour certains, la cause est entendue : il faut rompre, exclure ceux qui faillirent, et transformer le parti pour en faire une organisation disciplinée, prête au combat, et non plus une machine électorale aux mains de notables grands et petits, de socialistes embourgeoisés.

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Pour Jean Chérasse, un souffle particulier parcourt les allées de la salle du Manège, car l’euphorie révolutionnaire est de retour. Et cette euphorie lui rappelle ces journées intenses du printemps 1871 quand les Parisiens firent Commune et jetèrent les bases d’une république sociale, fédéraliste et libertaire. Il nous invite ainsi à « envisager Tours comme la résurgence partielle de l’illumination communeuse et de son rêve fou pour changer la vie »1.

Que veulent la majorité des congressistes qui bientôt prendront le nom de communistes ? En finir avec les compromissions et le modérantisme. Les trois quarts des délégués sont jeunes. Ils ont connu l’Union sacrée et l’abominable des tranchées, Ils ont vécu les frustrations sociales de l’arrière et la mise au pas du syndicalisme. Peuvent-ils se reconnaître dans ces députés dits socialistes vivant de leur sinécure et n’en faisant qu’à leur tête ? Non ! Ils ne veulent plus être des moutons conduits par de « mauvais bergers », ils veulent des élus contrôlés par les militants et un parti de combat.
Ont-ils tous conscience de ce que le bolchevisme va induire dans le fonctionnement du parti ? Non ! Ainsi, ils ne peuvent qu’être sourds aux appels d’un Léon Blum pour la liberté de pensée au sein du parti, pour son indépendance, celles des syndicats et coopératives2, contre la dictature de Moscou. Parce que ceux qui refusent d’adhérer à l’Internationale communiste portent en eux tous les travers de la social-démocratie : légalisme sclérosant, parlementarisme, opportunisme, chauvinisme. Choisir de se dire « communiste » est ainsi une façon de faire table rase d’un passé honteux si proche3.

Pour beaucoup de militants qui se rallièrent au bolchevisme, celui-ci était un état d’esprit plus qu’une doctrine et un vademecum. Pour ces hommes, la Russie, c’était les soviets, créations spontanées du peuple révolutionnaire, et non la dictature du parti sur le prolétariat au nom de sa défense. C’est pourquoi les années 1920 furent pour le PCF une décennie marquée par des crises récurrentes dues à l’indiscipline chronique de cette génération de militants, passée par le syndicalisme «révolutionnaire, incapables de se faire au centralisme, au caporalisme et au sectarisme. Si certains firent carrière, beaucoup prirent très vite leur distance avec le marxisme-léninisme en phase de béatification... ou furent sommés de le faire, car comme le rappelle l’auteur citant Saint-Just : « Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure ». Ce fut le cas en Loire-Atlantique, et je ne doute pas qu’il en fut ainsi dans bien d’autres endroits.

Je ne suivrai pas l’auteur quand il avance que le congrès de Tours a introduit « le poison de la division dans la doxa politique de la gauche », car le socialisme français fut dès l’origine un territoire bigarré qui ne parvînt que très rarement à faire son unité. Mais il est toujours utile à l’approche d’élections générales de se rappeler cette parole communarde placardée sur les murs : « Cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c'est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considéreront jamais comme vos maîtres. »

Notes :
1. Sur la place de la Commune dans l’imaginaire politique français, lire Eric Fournier, La Commune n'est pas morte : les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia, 2013. Ma note.
2. N’oublions pas que la CGT, une partie des coopératives ou encore des mutuelles sont entre les mains des réformistes.
3. Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du parti communiste en France, Libertalia, 2017.

A noter : les livres publiés par les Editions du Croquant sont disponibles sur le site des éditions du Croquant (editions-croquant.org) en version papier et en version numérique.

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