Le Monde comme il va

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Martin Monath et le défaitisme révolutionnaire

Nathaniel Flakin, Un Juif berlinois organise la résistance dans la Wehrmacht. « Arbeiter und soldat », Syllepse, 2021.

Il s’appelait Martin Monath et fut liquidé par la Gestapo en août 1944. Nathaniel Flakin lui rend un bel hommage dans « Un Juif berlinois organise la résistance dans la Wehrmacht », publié par les éditions Syllepse.
Enfant d’une famille de boutiquiers juifs ukrainiens installés à Berlin au début du siècle, Martin Monath s’est d’abord impliqué dans le mouvement sioniste de gauche, se rêvant pionnier dans une Palestine socialiste binationale. Rompant avec le sionisme, il se rapprocha du mouvement communiste avant de se rallier au trotskisme peu de temps avant que la guerre n’éclate.

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Il n’a pas encore 30 ans et se refuse à fuir une Allemagne conquise par le national-socialisme alors que nombre de ses amis et parents ont pris le chemin de la Palestine. « L’insouciance de Martin Monath paraît stupéfiante, presque pathologique » écrit l’auteur. En effet Monath, juridiquement apatride, réside sous de fausses identités à Berlin et vit grâce à un pactole financier conséquent dont le préfacier avoue ne pas connaître la provenance. Et en bon internationaliste, il abolit les frontières, se rend en Belgique, en France pour organiser la résistance, mais une résistance singulière puisqu’elle repose sur un principe fondamental : celui du défaitisme révolutionnaire. Rejetant toute idée d’Union sacrée comme en 1914, ces militants révolutionnaires n’ont qu’un but : organiser le prolétariat pour préparer la révolution. Rien que ça ! Car il n’échappera à personne qu’ils ne sont alors qu’une poignée à défendre une telle position iconoclaste. Leurs armes : des mots, de la pugnacité et un courage infini. Leur cible : le prolétariat français des usines et celui qui, sous l’uniforme allemand, défend des intérêts qui ne sont pas les siens. L’espoir de Martin Monath ? Convaincre des soldats allemands à s’organiser en cellules clandestines anti-nazies pour préparer la révolution.

Sous une fausse identité, le désormais Parisien Martin Monath se lance dans la bagarre avec le petit noyau de militants trotskystes français encore en liberté, notamment dans l’Ouest de la France. En juillet 1943 paraît le premier numéro d’Arbeiter und soldat (Travailleur et soldat)1. Cinq autres numéros suivront avant que la répression ne s’abatte sur le petit groupe, l’un des soldats allemands membres d’une des cellules l’ayant trahi. Nous sommes en octobre 1943 et cette trahison est fatale pour les internationalistes puisqu’une centaine de personnes, soldats allemands ou militants trotskystes sont arrêtés, déportés ou fusillés : c’est toute l’organisation mise sur pied qui s’effondre en une poignée de jours.
Martin Monath n’est pas du nombre, mais le répit sera de courte durée. En juillet 1944, la Milice l’arrête à Paris et le confie à la Gestapo, des griffes de laquelle on sort rarement. Martin Monath connut alors le destin tragique de bien d’autres opposants mais il était écrit qu’il leur donnerait du fil à retordre. Fin juillet, la Gestapo le laisse pour mort dans le bois de Vincennes, une balle dans la tête, l’autre dans la poitrine. Un policier français le découvre agonisant et le transporte à l’hôpital Rothschild où il est soigné quelques jours, le temps que ses amis préparent son exfiltration. La Gestapo ne leur en laissera pas le temps. Elle viendra le cueillir, sans doute le 3 août, et l’exécutera quelques jours plus tard alors que le peuple de Paris se soulève, enfin.

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Note 1. Le contenu de ce journal clandestin est reproduit en fin d’ouvrage.

1953 : un 14 juillet sanglant

Maurice Rasjfus, 1953, un 14 juillet sanglant, Editions du Détour, 2021.


Que s’est-il passé dans les rues de Paris ce jour de fête nationale ? C’est à cette question que répond Maurice Rajsfus dans 1953, un 14 juillet sanglant, livre publié par les éditions du Détour.
Initialement sortie en 2003, cette enquête présente un double intérêt. D’un côté, elle documente une page d’histoire sociale oubliée. De l’autre, elle nous interpelle : comment diable un tel événement a-t-il pu disparaître de notre mémoire collective ? Car, qui se souvient que ce 14 juillet-là, la police a tiré sur des manifestants algériens, autrement dit des citoyens français ? Ce livre est donc important car, comme le souligne l’historienne et préfacière Ludivine Bantigny, « il lutte contre (un) double meurtre : la tuerie, puis l’oubli. »

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Les faits tout d’abord. Ce 14 juillet, un important défilé communiste et cégétiste parcourt les rues de la capitale, dans l’ordre et la discipline. Il s’agit pour les deux organisations de défendre la « République » celle des travailleurs, dans un contexte de tensions sociales et politiques aigu. Les tensions sont multiples : la guerre d’Indochine pèse sur le budget national, creusant un déficit qui certains qualifient d’abyssal, et des réformes importantes sont d’ailleurs en cours d’élaboration1 ; rares enfin sont les manifestations qui ne dégénèrent pas.
En queue de cortège, quelques milliers d’ouvriers algériens prennent place, encadrés par les militants du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques2 de Messali Hadj, le vieux leader indépendantiste alors en résidence surveillée. Aux slogans relatifs à leur condition sociale, ils ajoutent le rejet du colonialisme et de la répression policière. Au moment de la dislocation, place de la Nation, alors qu’un violent orage s’abat sur les manifestants dont beaucoup se mettent à courir pour chercher un abri, la police s’en prend alors à leur cortège et tire, tuant sept hommes et faisant des dizaines de blessés.

Qui sont les responsables d’une telle tragédie ? Les nationalistes algériens, s’écrie le gouvernement, pour lequel la police n’a fait que riposter à l’agression dont elle était victime ; point de vue que l’on retrouve très largement dans la presse nationale ou locale : des Algériens fanatisés, véritables commandos armés de couteau, auraient déclenché une émeute en chargeant les forces de l’ordre et, ce faisant, provoqué l’inévitable riposte ; quant à la presse syndicale non cégétiste, elle est à l’unisson : elle se tait ou voit dans les événements la conséquence d’une énième provocation communiste. Rares sont ceux qui pointent du doigt une police raciste, adepte de la ratonnade et nourri à l’anticommunisme. Rares sont ceux qui rappellent qu’à l’origine de la fusillade, il y a la volonté policière d’arracher des mains des manifestants des drapeaux nationalistes et un portrait de Messali Hadj. Les policiers tuèrent tout simplement pour laver l’affront.

Il faut lire, en clôture de ce livre, le compte rendu de la séance d’interpellations à l’Assemblée nationale du 16 juillet 1953. On est alors saisi d’une sorte de vertige, tant les informations qu’il contient et, surtout, la rhétorique gouvernementale qui s’y déploie, frappent par leur criante actualité. On y parle aussi bien de tirs sans sommation que de déchéance de nationalité, ou encore de photographes matraqués afin qu’ils ne portent pas témoignages de ce qui se déroule sous leurs yeux. Et plus il y a ces mots définitifs du ministre de l’Intérieur d’alors : « Je ne pense pas que vous puissiez appuyer sur aucun fait concret l’affirmation selon laquelle il existe dans la police un racisme quelconque ». Tout est dit en peu de mots : la police, ce rempart, ne peut et ne doit en aucune circonstance, être mise en question.

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1 Elles seront à la base d’un mouvement social d’ampleur, au mois d’août, tout aussi méconnu que cet assassinat.
2 Nouveau nom du Parti du peuple algérien dissous en 1939 (mais maintenu actif dans la clandestinité durant la seconde guerre mondiale).

Contre le racisme : les leçons d'Howard Zinn

Howard Zinn, Contre le racisme. Essais sur l’émancipation des Afro-Américains, Lux, 2022.


En 2010, Howard Zinn nous quittait sur le chemin le menant à une manifestation. A 87 ans, l’historien américain, auteur d’une célèbre Histoire populaire des Etats-Unis (Agone), continuait son combat pour l’émancipation. Combattre le racisme. Essais sur l’émancipation des Afro-Américains rassemble une douzaine d’articles qu’il consacra au sujet durant sa longue carrière d’activiste ; articles écrits pour l’essentiel entre 1959 et les années 1970 alors qu’il était l’un des acteurs de ces combats politiques.
Howard Zinn a toujours mis en avant son « double vécu d’écrivain et de militant, (son) rôle d’intellectuel engagé qui met son savoir au service du changement social » et lorsqu’il a rédigé sa passionnante autobiographie, il lui avait donné pour titre L’impossible neutralité (Agone).

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Que veut dire être neutre dans l’Amérique de la ségrégation ? Comment ne pas prendre parti et comment ne pas prendre sa part dans le combat contre l’injustice ? L’historien qu’il était, en poste dans une université noire du sud des Etats-Unis, ne s’est pas posé la question : « Je ne voyais pas comment j’aurais pu enseigner les notions de liberté et de démocratie en classe tout en restant muet sur leur absence à l’extérieur de la classe ».
Le mouvement noir américain doit beaucoup à des femmes, souvent jeunes et étudiantes, qui bravèrent les interdits, revendiquant le droit d’être libres au pays de la liberté. Zinn nous fait partager ces combats à la façon d’un reporter engagé, soulignant l’importance des actions non-violentes pour gagner à soi cette frange de la population blanche pour laquelle la ségrégation, et donc son maintien, n’est pas la première des préoccupations. Il résume cette approche par ces mots : « L’être humain, écrit-il, peut cerner posément un problème, jauger les forces qui s’opposent à ce qu’on le règle, puis tenter d’éviter habilement les obstacles ou, si l’équilibre des pouvoirs le permet, de les renverser ».

Il montre également que les luttes des années 1960 ont bousculé le jeu politique en mettant face à leur responsabilité aussi bien la bourgeoisie noire que l’État fédéral. Une bourgeoisie noire à deux têtes : celle qui ne fait pas de la fin de la ségrégation un objectif central et fustige ces jeunes Noirs qui, au péril de leur vie, ont obtenu la déségrégation des bibliothèques, des cinémas, des fast-food ; celle qui est investie dans la lutte mais est dépassée par ces mouvements d’ampleur parce que les tactiques employées ne font pas partie de son répertoire d’actions. Un Etat fédéral qui laisse faire en se retranchant derrière une certaine lecture des textes juridiques pour justifier son inaction qui confine bien souvent au soutien tacite au consensus. Mais Howard Zinn s’en prend également aux « marxistes de salon, ces mandarins de la théorie révolutionnaire » qu’on ne voit jamais dans les luttes sociales, à ces intellectuels dits radicaux, éternels donneurs de leçons, pour lesquels les luttes ne sont pas assez ceci et toujours trop cela, mais aussi aux intellectuels bien moins radicaux qui ont toujours critiqué les mouvements abolitionnistes du 19e siècle qui, par leur radicalité, aurait retardé une évolution positive de la condition noire.

Howard Zinn a la foi. Non en Dieu, mais en la capacité de chacun à s’indigner et à se battre : Zinn était un défenseur de l’action directe, ayant construit sa pensée en empruntant à Marx sa critique du capitalisme et son humanisme, à l’anarchisme, l’action directe et le « rejet de toutes formes d’autorité qui s’imposeraient par intimidation », et à Henry David Thoreau, la non-violence et la désobéissance civile. Un réformiste qui avait foi dans la capacité des individus en lutte à penser de nouveau le monde et à agir sur lui.

L'Action française : retour sur son histoire

Anne-Catherine Schmidt-Trimborn, La ligue d’Action française (1905-1936). Organisations, lieux et pratiques militantes, Peter Lang, 2022.

Durant le premier tiers du 20e siècle, l’Action française incarna l’extrême-droite. Or on ne la connaît bien souvent qu’à travers la figure de son leader Charles Maurras. Grâce à Anne-Catherine Schmidt-Trimborn, autrice de La ligue d’Action française (1905-1936). Organisation, lieux et pratiques militantes, on en sait dorénavant davantage.

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Si Charles Maurras et Maurice Barrès partageaient le même bain nationaliste, catholique, antisémite, xénophobe et réactionnaire, ils se distinguaient sur un point fondamental : Barrès est resté un républicain autoritaire tandis que Maurras s’est fait le chantre d’un monarchisme renouvelé ou plutôt régénéré par une action militante en direction des classes populaires. C’est cette orientation qui l’emporta et permit la transformation de la Revue d’Action française en organisation politique en 1905, période de fortes turbulences politiques et sociales.

« Chacun travaille comme il l’entend dans sa région, sa province, sa ville ou son village… sans mot d’ordre venu de nulle part », tel est le principe affiché par la direction de l’AF. Mais quand on abandonne le terrain des principes pour celui de l’action concrète comme l’a fait l’autrice, force est de constater que Maurras n’attendait qu’une chose de ses troupes : une obéissance absolue, notamment des maigres élites qui émergeaient de leur sein. Maurras d’ailleurs méprisaient profondément ces seconds couteaux. Hors du cercle très étroit et très parisien, tout n’était que médiocrité.
Dans un premier et court temps, le regard de l’AF se tourna vers le monde ouvrier turbulent aux prises avec la république des notables et le socialisme parlementaire ; la récolte fut bien maigre. Dans les années 1920, elle trouva des appuis dans le monde paysan et celui des industriels effrayés par le bolchevisme. Dans les années 1930, elle partit à la conquête des élites, en place ou à venir, capables de guider le peuple. Mais tout au long de ces trente années d’existence, l’AF resta une structure dominée par des aristocrates, s’appuyant sur les professions libérales, petites-bourgeoises. Son implantation fut inégale, dépendant évidemment des relais dont elle pouvait disposer localement : patronat dans le Nord, aristocratie foncière dans l’Ouest et le sud-ouest ; implantation qui se heurtait également aux résistances qu’elle pouvait y rencontrer, y compris au sein du bloc réactionnaire, très fragmenté entre vieille droite traditionaliste, fascistes et monarchistes. Ce sera le cas notamment en 1926 quand le Vatican condamne l’Action française, provoquant une saignée dans les effectifs militants.

Des effectifs militants qu’il faut mobiliser en permanence pour maintenir vivante la flamme. Mobiliser pour occuper le terrain médiatique en faisant des coups, au sens propre comme au figuré, ou en se lançant dans la bataille électorale en 1919, ce qui signe son intégration dans le champ politique de la Troisième République. Mobiliser pour occuper la rue en mettant en place une troupe de choc, les Camelots du Roi, capables de faire le coup de poing avec les « rouges ». Mais pour les plus radicaux, l’Action française en resta aux mots et fut incapable d’imaginer, d’organiser »un véritable projet de renversement de la République » comme en février 1934. Cela fait écrire à l’autrice qu’il y eut un « décalage de plus en plus remarquable au fil des années entre les ambitions des dirigeants et les aspirations des militants et c’est ce qui explique l’incapacité de l’Action française à se transformer en parti politique au sens propre du terme. »

Perdre sa vie à la gagner

Nicolas Hatzfeld (Présentation), Les Frères Bonneff reporters du travail. Articles publiés dans L’Humanité de 1908 à 1914, Classiques Garnier, 2021.


Avec Les frères Bonneff, reporters du travail, l’historien Nicolas Hatzfeld sort de l’oubli une importante contribution à la connaissance des conditions de travail de la classe ouvrière française d’avant la Grande Boucherie de 1914.
Léon et Maurice Bonneff n’ont pas trente ans quand ils se lancent dans le journalisme et deviennent, comme l’écrit Nicolas Hatzfeld, des « enquêteurs rigoureux et documentés, attentifs aux réalités ouvrières et soucieux de transformation sociale ». Pour le compte de L’Humanité, journal socialiste fondé par Jean Jaurès, ils vont parcourir pendant six années l’hexagone et fournir près de 300 articles qui sonnent comme autant de condamnations du capitalisme, de sa cupidité et de son mépris pour les gueux. La force de leurs textes ? Le refus du lyrisme et du pathos. Les frères Bonneff ne sont pas des stylistes, ils ne jouent pas sur les affects pour interpeller le lecteur mais sur la capacité de chacun à prendre la mesure du désastre social qui se déroule sous ses yeux ou non loin. Pour paraphraser Fernand Pelloutier, il apporte au lectorat intéressé par la question sociale la science du malheur ouvrier. Et pas seulement, car les Bonneff ne réduisent pas le salariat au monde ouvrier ; les employés ne sont pas oubliés, tout comme d’ailleurs les travailleurs immigrés.


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Lire les Frères Bonneff, c’est plonger dans un monde du travail où se côtoient mille métiers aujourd’hui disparus : meuliers, épaneurs, levageurs, emplisseuses… ; c’est plonger dans un univers prolétaire où les femmes et enfants ne sont pas invisibilisés, où la grande ville industrielle, cette grande avaleuse de bras, côtoie le bourg rural, règne de la mono-industrie. C’est aussi mesurer tout ce que nous devons à celles et ceux qui refusèrent jadis de se taire et d’accepter l’inacceptable. Car l’inacceptable est partout. Dans le Jura, chez les meuliers, dont les Bonneff nous disent : « S’il faut quinze ans pour tuer les robustes, dix années suffisent pour terrasser les autres ». En Bretagne, où des gamins illettrés de la campagne sont arrachés à leurs familles pour travailler dans une verrerie qui a un « insatiable appétit de garçonnets ». Dans les Vosges ou les Pyrénées où les répétiteurs des collèges travaillent de 19 à 20 heures par jour. Et que dire des ouvrières fleuristes dont un tiers ne doit sa survie qu’à l’Assistance publique tant les salaires sont bas, et de ceux qui meurent, déjà, de cette amiante qui envahit leurs poumons.

Les Bonneff pourraient s’insurger, hurler. Rares sont les moments où ils s’emportent. Non, ils documentent : les salaires indécents, les conditions de travail déplorables, les corps souffrant, les estropiés et la mort lente, la toute-puissance patronale, les entraves à la syndicalisation, la rudesse des rapports entre ouvriers, et des ouvriers avec les apprentis, sans oublier cet alcool qui coule à flot, qui brûle les gosiers autant que les existences, car il faut résister et tenir, coûte que coûte. L’espoir ? Les Bonneff le trouve dans la capacité des travailleurs à faire front, à s’organiser, à faire de la solidarité le socle sur lequel pourrait se bâtir un monde plus humain ; c’est par la grève que l’émancipation sociale fraiera son chemin.

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné à la terrasse d’un café par un étudiant nationaliste. Léon et Maurice Bonneff ne lui survivront que quelques mois. Ce ne sont pas les mâchoires de l’usine capitaliste qui eurent raison d’eux mais la guerre et ses marchands de canon.

La condition raciale made in USA

Magali Bessone et Matthieu Renault, WEB Du Bois : double conscience et condition raciale, Editions Amsterdam, 2021.

William Edward Burghardt Du Bois, alias WEB Du Bois, demeure soixante ans après sa mort l’une des figures afro-américaines majeures du combat pour l’émancipation. Magali Bessone et Matthieu Renault nous le font mieux connaître avec leur livre « WEB du Bois. Double conscience et condition raciale » aux Editions Amsterdam.

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En 2019, les éditions La Découverte rééditait Les Noirs de Philadelphie. Une étude sociale, un classique de la sociologie américaine sorti initialement en 1899. Dans ce travail pionnier, nourri de statistiques et de paroles d’acteurs, le jeune WEB du Bois nous offrait une description minutieuse de la condition noire dans une Amérique blanche et raciste, une Amérique de la ségrégation, de la discrimination institutionnalisée et de la pureté raciale qui intéressa tant Adolf Hitler1 ; rappelons que dans les Etats du sud « est noir tout individu, quelle que soit sa couleur, qui comporte dans son ascendance, à quelque degré que ce soit, une personne désignée comme noire », par exemple un arrière-arrière grand-père. Il nous montrait également une communauté fracturée socialement, dont les deux pôles auraient le visage du lumpen-prolétaire issu des champs de coton et urbanisé de fraîche date et une maigre élite urbaine et éduquée, dont WEB Du Bois était lui-même issu. Il évoquait déjà la difficulté pour un citoyen américain noir de ne pas se sentir nègre dans le regard majoritaire, ce qu’il appellera la double conscience dans ses travaux ultérieurs. C’est ce fil que les philosophes Magali Bessone et Matthieu Renault tirent dans leur ouvrage.

« Je n’étais pas un Américain, je n’étais pas un homme (mais) un homme de couleur dans un monde blanc » écrit WEB du Bois ; et un monde blanc bien décidé à le laisser en lisière, y compris quand celui qui frappe à la porte est diplômé de Harvard... Pour Du Bois, tous les Noirs américains vivent ce dilemme, mais pas de la même façon. Il pense notamment à la maigre élite sociale noire d’alors qui craint par dessus tout d’être assimilée aux classes noires les plus pauvres ; un prolétariat rural ou urbain en haillons, sans éducation, aux mœurs déplorables qu’il conviendrait d’éduquer avant de songer à l’émanciper, thèse défendue par une partie de la bourgeoisie noire pour le plus grand plaisir des dominants qui entendent se réserver l’exercice de la démocratie.
Contre cette honte d’être soi, à laquelle Du Bois a parfois cédé dans sa jeunesse, il appelle l’élite afro-américaine à se dire fière d’être noire, et à faire de cette fierté « le ciment de l’unité de la communauté noire ». Dans Black reconstruction paru en 1935, il écrit que « le combat (du Noir américain) est une lutte à mort. Soit il vainc, soit il meurt. Il entrera dans la civilisation moderne, ici en Amérique, en tant qu’homme noir, sur un parfait pied d’égalité avec tout homme blanc, quel qu’il soit, sans aucune restriction, ou alors il n’y entrera pas du tout. Soit l’extermination radicale, soit l’égalité absolue. Aucun compromis n’est possible. »

Ces mots de WEB du Bois et le livre de Bessonne et Matthieu qui soulignent l’évolution de sa pensée m’ont remis en mémoire une anecdote racontée par le sociologue Hicham Benaissa2. Il intervenait dans une entreprise où des cadres s’en prenaient à une de leurs collègues qui avaient décidé de se voiler, y voyant là une atteinte à la laïcité, alors que depuis des années ils côtoyaient une femme de ménage tout aussi voilée sans que cela ne les dérange. Hicham Benaissa en concluait que le foulard de la femme de ménage est invisible parce qu’il est « à sa place symbolique, à la place sociale à laquelle il (est) structurellement renvoyé dans les représentations. » L’immigré (ou « issu de » comme l’on dit...) est accepté au banquet mais à la condition de rester à la place qu’on lui a assignée.

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1. James Q. Whitman, Le modèle américain d'Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis, Colin, 2018.
2. Ma présentation du livre d'Hicham Benaissa.

Lula, incarnation du Brésil populaire

Maud Chirio (sous la direction de), Mon cher Lula. Lettres à un président en détention, Anamosa, 2022.


Avec Mon cher Lula. Lettres à un président en détention, livre reprenant une poignée parmi les 25000 courriers reçus par Lula en prison, l’historienne Maud Chirio nous permet d’appréhender par le bas les mutations de la société brésilienne.

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Corruption. C’est au nom de la lutte contre ce fléau que des corrompus, après avoir écarté du pouvoir la présidente Dilma Roussef, ont jeté en prison l’ancien président brésilien, et permis ainsi le retour au pouvoir de la droite puis de Jaïr Bolsonaro. Corrompus, oui, car trouver un politicien qui ne le soit pas relève de l’exploit dans cet immense territoire sud-américain où les zones de non-droit sont nombreuses. Pour l’establishment conservateur, liquider politiquement Lula était une façon de clore une séquence douloureuse qui vit un syndicaliste issu des classes populaires s’emparer du pouvoir ; et c’était une nécessité pour éviter que la catastrophe ne se renouvelle. Catastrophe relative car Lula, de culture étatiste et développementaliste, n’a jamais menacé le capitalisme brésilien, bien au contraire, nouant des alliances fructueuses avec les secteurs économiques tournés vers l’exportation ; en revanche, et c’est ce qui le distingue des autres, il s’est évertué à faire profiter les classes populaires du boom économique que vivait le pays1.

Dans le livre dirigé par Maud Chirio, les critiques portées sur la politique de Lula sont quasiment absentes : un prêtre reproche à Lula d’avoir favorisé l’émergence d’une petite classe moyenne qui a fini par « reproduire le discours de l’oppresseur », des « ingrats qui lui ont tourné le dos » , tandis qu’une militante LGBTQi+ écrit : « La persécution dont vous souffrez prend en réalité sa source dans la haine contre ce qui a bien marché dans votre gouvernement et non contre ce qui a mal marché (respectivement, les politiques d’inclusion et les politiques néolibérales et conservatrices) ». Dans le reste des écrits sélectionnées, les maîtres-mots sont amour, respect et fierté.
Amour parce que Lula est l’un d’eux et fait partie de la famille, celle qui connaît le ventre creux et les humiliations. Un pauvre, fils de pauvres, que l’on tutoie et à qui l’on peut s’identifier parce qu’il a connu la faim dont le souvenir s’inscrit dans les corps et les têtes. Un pauvre dont la politique sociale a permis à des millions de Brésiliens de sortir de la précarité grâce à la bolsa familia mais aussi à faire des études. « Ton gouvernement, c’était pour les pauvres » écrit un septuagénaire du Nordeste, cette région de toutes les misères.
Respect parce qu’à leurs yeux Lula n’a pas trahi. Le pouvoir n’a pas transformé le syndicaliste. Il est resté intègre, il n’a pas été avalé par la machine démocratique bourgeoise, il a gardé en lui la mémoire des privations et a permis à des millions de compatriotes de « construire des rêves où la faim n’existe pas. » Fierté. « Tu m’as donné de la dignité » écrit cette infirmière ; « Grâce à toi, ajoute une enseignante, les universités ont des Noirs, des quilombolas2, des Indiens, des pauvres, des transsexuels, des gays, des lesbiennes, des réfugiés. Toutes sortes de personnes, toutes injustement traitées dans ce pays, commencent à avoir confiance en leur pouvoir. » ; « Nos ennemis veulent neutraliser la force de ta présence dans nos vies » ajoute un groupe de femmes. Car « nous sommes des millions de Lula » et « Lula est une idée », bien plus donc qu’un être de chair et de sang, bien plus qu’un homme politique. Le rapport au politique, ici et ailleurs, n’est jamais dénué d’idolâtrie.



En octobre prochain, Lula sera normalement candidat à l’élection présidentielle, afin de chasser Bolsonaro du pouvoir et d’incarner de nouveau l’espoir pour les classes populaires. Il aura 77 ans...


Notes
1. J’ai consacré une chronique en novembre 2010 au « miracle brésilien ».
2. Autrement dit des personnes issues de villages constitués jadis par des esclaves en fuite.

Contre l'antisémitisme

Pierre Stambul, Contre l’antisémitisme et pour les droits du peuple palestinien, Syllepse, 2021.

Après Charles Piaget évoquant la lutte des Lip, c’est Pierre Stambul qui a été invité par Syllepse à exposer ses convictions sur le conflit israélo-palestinien. « Contre l’antisémitisme et pour les droits du peuple palestinien », tel est le titre de cette brochure, la seconde d’une nouvelle collection appelée Coup pour coup. « Le format est carré comme les idées qui s’y expriment » préviennent les éditeurs. Et en effet ces livres courts (moins de 100 pages) visent à faire le point sur des questions précises, dans un langage clair et sans appareil critique.
Ce n’est pas avec cette contribution courte et incisive que Pierre Stambul se fera des amis dans les milieux sionistes. Mais ce militant de l’Union juive française pour la paix (UJFP) n’en a cure. Il sait par expérience que toute critique du projet sioniste, que toute dénonciation de la politique du régime israélien, seront inévitablement dénoncées par certains comme antisémites ou portées par la haine de soi.


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En quatorze chapitres dont la plupart ne font que quelques pages, et sans approche chronologique, Pierre Stambul inscrit l’antisémitisme populaire ou d’Etat dans le temps long de l’histoire, de la même façon qu’il rappelle que le sionisme est le fruit d’une époque marquée par le développement du nationalisme, l’affirmation des Etats-nations tout autant que des explosions de fureur antisémite qu’illustrent les pogroms en Russie tsariste ou l’affaire Dreyfus. Un sionisme dont il souligne la grande diversité des acteurs qu’ils soient Juifs libéraux comme le fondateur du mouvement, Theodor Herzl, Juifs réactionnaires comme Jabotinsky, mais encore chrétiens évangélistes persuadés que le retour des Juifs en Israël sera le prélude au retour du Christ sur terre ; et que ce retour entraînera la conversion de tous au christianisme. Comme le dit l’auteur, ces fous de Dieu « n’aiment pas les Juifs réels (…). Pour eux, les Juifs qui ne se convertiraient pas doivent disparaître ». Cela lui permet de rappeler que nombre d’« amis d’Israël » sont loin d’être des philosémites ou des judéophiles ; au contraire même, ils étaient et demeurent de fieffés antisémites. Jadis, ils eurent pour noms Arthur Balfour, ancien secrétaire d’État aux affaires étrangères, l’homme de la célèbre Déclaration de novembre 1917, celui du journaliste pamphlétaire Edouard Drumont, auteur de La France juive, best-seller antisémite de la fin du 19e siècle, ou ceux des dirigeants de l’Afrique du sud sous régime d’apartheid avec lesquels l’État d’Israël commerça dans les années 1970. Aujourd’hui, ils incarnent la nouvelle extrême-droite européenne ou états-unienne, celle des Viktor Orban et des partisans de Donald Trump. L’un de leurs points communs est de considérer que le Juif, religieux ou non, est inassimilable.

La brochure se clôt sur une autobiographie de l’auteur, issu d’une famille juive de Bessarabie réfugiée en France avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et qui s’impliquera dans la Résistance communiste anti-nazie. Attiré à l’adolescence par le sionisme de gauche dont le kibboutz socialiste et égalitaire est l’une des manifestations les plus connues, il rompt en 1968, porté par le vent libertaire de mai, un vent qui lui a ouvert les yeux sur la nature du sionisme et de l’État d’Israël bâti sur l’expulsion des Arabes d’un territoire qui était leur ; un sionisme de plus en plus réactionnaire, de plus en plus religieux.

Cauchemar en URSS

Boris Souvarine, Cauchemar en URSS. Les procès de Moscou 1936-1938, Smolny…, 2021.


Avec « Cauchemar en URSS », Boris Souvarine nous plonge dans la Russie stalinienne des années 1930, celle des procès invraisemblables où l’on apprenait, médusés, que les révolutionnaires d’hier n’étaient en réalité que des traîtres de longue date.

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Mais tout d’abord, rappelons qui était Boris Souvarine. C’était un repenti. En 1920, ce jeune Juif ukrainien fait partie des premiers convertis au bolchevisme et l’un des acteurs majeurs de la transformation du Parti socialiste en Parti communiste lors du congrès de Tours de 1920. L’idylle est de courte durée. Les divergences fracturent rapidement l’Internationale communiste et les sections nationales. En juillet 1924, il est exclu du parti communiste et n’aura de cesse alors de dénoncer l’autoritarisme régnant à Moscou, tout en se réclamant toujours du communisme, mais d’un communisme non dévoyé par le bolchevisme, car il lui apparût assez vite que le stalinisme n’aurait pu se déployer avec autant de force sans l’héritage du léninisme. De son œuvre foisonnante, certains retiendront son chef d’oeuvre, une biographie de Staline qui demeure incontournable près de 90 ans après sa publication, mais ce serait alors oublier qu’il fut un commentateur assidu de l’évolution du monde soviétique et du monde communiste, notamment dans les colonnes du Figaro, car c’est dans les pages du très droitier quotidien national qu’il livre ses réflexions sur la situation à Moscou.

Le présent volume comprend une brochure initialement publiée en 1937 et qui a donné son nom au livre ainsi qu’une vingtaine d’articles, tentatives de décryptage de l’actualité soviétique, à l’heure où plus rien n’a de sens, hormis dans la presse communiste française qui se fait le relais docile de la propagande soviétique. Ainsi, l’Union soviétique, ce paradis socialiste, serait en fait menacée de l’intérieur et au plus haut niveau du parti et de l’Etat par des comploteurs travaillant pour l’Allemagne nazie ou pour les trotskystes, ce qui revient au même puisque ceux-ci, et Trotsky le premier, sont en cheville avec la Gestapo ! Souvarine s’en amuse : « Plus on fusille de trotskistes et plus ils prolifèrent (…). Il devient clair en tout cas que, dans l’URSS d’aujourd’hui, qui veut noyer son chien l’accuse de trotskysme ».
Et les chiens sont nombreux : vieux bolcheviks qui prirent le Palais d’hiver en 1917, diplomates, dirigeants du parti, responsables de la police politique, hauts-gradés de l’armée, tous sont des trotskystes, des agents nazis ou des tsaristes de coeur ; et la plupart avouent des crimes imaginaires, grotesques ! Pour Souvarine, il ne fait aucun doute que « Staline veut rester l’unique survivant des compagnons d’armes de Lénine, et n’avoir autour de lui que des médiocres incapables de regarder le soleil en face. Car Staline exige qu’on le compare au soleil. La parole est aux psychiatres. » Des psychiatres pour expliquer la paranoïa du maître du Kremlin mais aussi l’incapacité du militant communiste et de l’intellectuel à ouvrir les yeux sur la réalité soviétique. Car avec ces procès à répétition qui envoient à la mort tant de personnes, écrit Souvarine, « Staline fait savoir au monde entier que la République des Soviets, pendant quelque vingt années, a été gouvernée, si l’on veut bien l’en croire, par une extraordinaire collection de traîtres, d’espions et d’assassins. » Stupéfiant aveu !

Relire Souvarine aujourd’hui présente un double intérêt. Le premier est de rappeler que dans le camp des révolutionnaires, rares furent les voix qui s’élevèrent avec fermeté contre le communisme de caserne dans l’entre-deux-guerres. Le second, et qui n’est pas le moins important, est que cela doit nous amener à conserver en toutes circonstances notre esprit critique...

Le Pen, le peuple

Sylvain Boulouque, Le Pen. Le Peuple, Atlande, 2022.

« Le Pen, le peuple », tel est le titre d’une anthologie de textes que l’on ne doit pas à l’un des bourgeois occupant le manoir de Montretout, mais à un syndicaliste révolutionnaire prénommé Julien.

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En 2020, l’historien Sylvain Boulouque nous proposait une passionnante anthologie des écrits de ce Breton libertaire couvrant une vingtaine d’années, de l’après Première Guerre mondiale aux prémices de la suivante1. Il récidive aujourd’hui avec un choix de textes publiés dans les années 1930 et centrés sur les problèmes de cette décennie : la montée du fascisme, la crise économique et l’avenir du syndicalisme.

Julien Le Pen n’étant pas entré dans la postérité, résumons en quelques mots son caractère et sa vie militante. Nous n’avons pas affaire à un doctrinaire mais à un ouvrier révolutionnaire demeuré fidèle aux principes adoptés par la CGT lors de son congrès d’Amiens en 1906, dont le principal demeure l’indépendance totale de l’organisation de classe, donc le refus de sa mise sous tutelle par l’État comme par les partis. Son itinéraire est semblable à celui de bien d’autres : en 1921, il quitte une CGT compromise dans l’Union sacrée pendant la Grande boucherie et compte parmi les fondateurs de la CGT-Unitaire. Il n’y reste qu’une poignée d’années, le temps de constater que la CGTU tend à devenir la courroie de transmission du jeune Parti communiste au sein de la classe ouvrière. Tandis qu’une poignée de syndicalistes d’esprit libertaire se rassemble au sein d’une maigrichonne CGT-SR (syndicaliste révolutionnaire), il fait le choix de revenir au sein de la CGT et d’y assumer sa position de minoritaire ; mais un minoritaire qui a troqué l’impatience de sa jeunesse pour le pragmatisme.

Dans ces textes, Julien Le Pen fustige toujours le militarisme qui mène à la boucherie, la cupidité capitaliste qui ne l’en éloignera pas, tout comme ce fascisme qui monte et lui apparaît comme une des options s’offrant à la bourgeoisie pour assurer sa domination ; il fustige le réformisme syndical qui accompagne plus qu’il ne combat l’évolution du capitalisme, notamment le développement du fordisme et du culte de la rationalité. Il fustige et rappelle que seule une classe ouvrière unie et volontaire peut s’opposer aux va-t-’en-guerre, aux patrons, mais il est obligé de composer avec des travailleurs qu’il juge apathiques, attentistes et sensibles aux discours guerriers de la « presse servile » ; d’où les espoirs qu’il met dans la Société des nations pour empêcher un nouveau conflit mondial en « mettant au ban du monde civilisé les gouvernants qui voudront attenter à la liberté, à la vie des peuples ».
Il rêve d’une classe ouvrière unie qui aurait la droiture morale pour principe de base. C’est pourquoi Julien Le Pen n’a pas de mots assez durs pour critiquer la CGTU tombée malgré lui entre les mains d’un Parti communiste, soumis aux desiderata du pouvoir soviétique : « Même dans les manœuvres les plus subtiles, pour arriver à ses fins, le Parti communiste ne parvient pas à masquer entièrement son furieux désir de mainmise, ses prétentions à tout vouloir diriger et domestiquer ». L’amoralisme communiste le révulse, et les « moscoutaires » lui feront payer son antistalinisme quand ils mettront la main sur la fédération du bâtiment après la réunification syndicale de 1936.


1 Sylvain Boulouque, Julien Le Pen, un lutteur syndicaliste et libertaire, ACL, 2020.

Le 19e siècle revisité

Nicolas Delalande et Blaise Truong-Loï, Histoire politique du 19e siècle, Presses de SciencesPo, 2021.

Avec leur « Histoire politique du 19e siècle », publiée par les Presses de SciencesPo, les historiens Nicolas Delalande et Blaise Truong-Loï nous invitent à parcourir avec un œil nouveau ces décennies qui changèrent le monde. Je dois l’avouer, pendant trop longtemps, mon intérêt pour le 19e siècle s’est limité à l’émergence du socialisme et à la Commune de Paris. C’est la lecture du formidable livre de Jarrige et Fureix, La modernité désenchantée1 qui m’a poussé à m’intéresser davantage à cette période de bouleversements profonds des sociétés.

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Le travail de Delalande et Truong-Loï est foisonnant. En 400 pages très denses et douze chapitres, les auteurs nous parlent de l’Europe, ce « laboratoire politique », des Empires aux destins contrastés, bousculés par des mouvements sécessionnistes désireux de faire d’un peuple une nation, des contradictions du libéralisme plaidant pour l’égalité tout en tenant à distance les dominés, notamment ce prolétariat, produit par l’industrialisation et appelé à transformer radicalement des sociétés massivement rurales.

L’ouvrage n’est pas francocentré. Quand les auteurs s’attardent sur quelques moments forts et significatifs de l’histoire nationale comme l’Epopée napoléonienne, les révolutions de 1830 et 1848, l’expansion coloniale, c’est pour les penser dans un ensemble plus vaste ; et c’est peut-être pour cela qu’ils consacrent peu de lignes à la Commune de Paris. Certes l’Europe occidentale et centrale est au coeur du livre mais les auteurs n’oublient pas pour autant la Chine et le Japon, la Russie impériale et l’Empire ottoman. Seules l’Océanie, l’Asie du sud-Est et l’Amérique latine (après les Indépendances) me laissent avoir été délaissées.
Delalande et Truong-Loï nous invitent ainsi « à relire de manière plus circonstanciée la prétention des Européens à incarner seuls la modernité ». Modernité et civilisation ! N’est-ce pas en leurs noms que des puissances européennes plantèrent leurs drapeaux ça-et-là sur le globe ? Cupidité et Morale ont toujours fait bon ménage.

Le 19e siècle fut un siècle d’affirmations : peuples de sujets se refusant à le demeurer et se battant pour devenir citoyens ; esclaves secouant le joug au nom d’une égalité dont on entend les priver ; prolétariats explorant les chemins de l’émancipation par l’émeute, la grève ou la création d’outils solidaires (coopératives, syndicats, sociétés de secours mutuels...) ; femmes se rêvant citoyennes à part entière ; élites marginalisées mobilisant les peuples au nom d’une indépendance nationale à arracher ; capitalistes affirmant leur puissance et s’épanouissant à l’ombre des Etats sur toute la surface du globe. Mais aussi Etats-nations et Empires repensant leur domination en développant l’administration, l’éducation, la conscription ; temps de réformes profondes donc, menés de façon autoritaire ou avec pragmatisme, qui transforment des populations en nations et en masses.

Les auteurs nous offrent ainsi une plongée passionnante dans un siècle tumultueux, né au temps des révolutions politiques et s’éteignant à la veille de la première conflagration mondiale. Plongée qui souligne également la vigueur de la recherche en sciences sociales et l’intérêt d’appréhender cette période historique avec des lunettes moins conventionnelles.

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1 La modernité désenchantée. Relire l'histoire du XIXe siècle français, La Découverte, 2015.

La pensée de Rosa Luxemburg

Ulysse Lojkine et Alice Vincent, Découvrir Luxemburg, Editions sociales, 2021.

Avec « Découvrir Luxemburg » publié par les Editions sociales, les philosophes Ulysse Lojkine et Alice Vincent proposent aux lecteurs de re-découvrir la pensée de la militante révolutionnaire froidement abattue un jour de janvier 1919 par une police républicaine aux ordres d’un ministre de la Défense socialiste. L’Allemagne, sortie vaincue et exsangue de la Grande Boucherie de 1914, vivait alors une nouvelle période insurrectionnelle, connue sous le nom de révolution spartakiste.


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Rosa Luxemburg n’était pas seulement une militante de premier rang de la puissante social-démocratie allemande et « une femme politique intraitable » nous disent les auteurs. Elle était également une figure incontournable de la scène intellectuelle marxiste d’alors1.
Le livre se compose de douze chapitres s’ouvrant sur un texte de Rosa Luxemburg accompagné d’un commentaire critique des auteurs et d’une bibliographie ; douze chapitres qui permettent au lecteur de mieux comprendre les apports de cette militante au marxisme et d’expliquer sa position singulière dans le socialisme d’avant 1920.

Juive polonaise vivant dans une Pologne sous domination étrangère, elle appelle les ouvriers à se battre pour le socialisme et non l’indépendance nationale, considérant que « là où le marché, le salariat, l’accumulation prédominent, l’indépendance est obsolète ». Economiste, elle propose une théorie de l’impérialisme comme nouvelle structure du capitalisme, évolution violente et phase ultime préfigurant son effondrement par incapacité à conquérir d’autres espaces à exploiter, une fois la terre conquise. Révolutionnaire, elle juge impossible l’avènement du socialisme par des réformes successives ou le développement au coeur du capitalisme d’institutions telles que les coopératives ; elle considère que le capitalisme court mécaniquement à sa perte et ne sera renversé que par une révolution instaurant la propriété collective des moyens de production ; mais à la différence des réformistes qui attendent que le fruit mûr soit au sol pour le ramasser, elle considère la rupture révolutionnaire violente inéluctable.
La Première Guerre mondiale est pour tout le mouvement ouvrier un moment traumatique puisque l’internationalisme proclamé des socio-démocrates se transforme en défense de la patrie menacée. Pour Rosa Luxemburg, chaque belligérant est responsable de cette descente aux enfers car sa partition nationale s’inscrit dans un cadre général qui s’appelle l’impérialisme.

Critique du léninisme en théorie et en actes2, elle refuse le centralisme du parti bolchevik, défend la liberté d’expression et la Révolution comme l’affaire des masses plus que d’un état-major persuadé de son infaillibilité. Elle défend l’organisation en conseils de la classe ouvrière, conseils dont la mission est de s’emparer de tous les instruments de l’État parce qu’elle ne veut pas que le socialisme soit décrété, écrit-elle, « par une douzaine d’intellectuels réunis autour d’un tapis vert » ; La Révolution sera donc l’affaire des masses, ce qui l’amène à repenser le rôle du parti dans la phase insurrectionnelle, à rebours des conceptions bolchevik ou social-démocrate ; un parti qui doit faire confiance à la spontanéité des masses, accompagner le processus révolutionnaire.
Depuis un siècle, chacun pioche dans la pensée de Rosa Luxemburg ce qui peut servir sa thèse. C’est le plus bel hommage qu’on puisse rendre à une pensée critique : celle de rester féconde.

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1. Signalons le travail de réédition des textes de Rosa Luxemburg engagé par les éditions Smolny… (smolny.fr) et Agone.
2. Outre le rôle du parti, elle a critiqué la politique bolchevik à l’égard de la paysannerie et celle en direction des « minorités nationales ».

Histoire populaire de la psychanalyse

Florent Gabarron-Garcia, Histoire populaire de la psychanalyse, La Fabrique, 2021.

C’est à une certaine conception de la psychanalyse que s’attaque Florent Gabarron-Garcia dans Histoire populaire de la psychanalyse, livre publié par La Fabrique éditions. Ce faisant, il nous fait découvrir ou redécouvrir tout un pan de l’histoire de sa discipline.
Pour l’auteur, le basculement intervient en 1930 lorsque Sigmund Freud publie un livre appelé à faire date : Malaise dans la civilisation. Jusqu’alors Freud s’était montré intéressé par les approches et dynamiques portées par des psychanalystes révolutionnaires, leur souci de la santé mentale des classes populaires, leur critique radicale de l’éducation et du conformisme ; il suivait avec attention les travaux de Vera Schmidt sur la prime enfance, la création des jardins d’enfants, mais aussi les recherches menées par Wilhelm Reich, auteur prolifique et praticien audacieux, marxiste critique, pourfendeur du moralisme, du conservatisme politique et culturel, qui refusait d’expliquer les névroses sans prendre en compte les conditions d’existence du patient, à rebours donc de ceux qui expliquent ces troubles par la structure du psychisme humain qui primerait sur toute autre considération.

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Avec Malaise dans la civilisation, c’est un autre Freud que l’on découvre ; un Freud septuagénaire bousculé par ce Reich, de quarante ans son cadet  ; un Freud, pessimiste et conservateur, qui affirme de façon beaucoup plus catégorique qu’auparavant, comme le souligne l’auteur, que « la psychanalyse en tant que science n’a pas à prendre parti politiquement ».
Le mouvement psychanalytique international entre alors dans une crise profonde. Les épigones du maître viennois s’en prennent à ceux de leurs confrères pour lesquels analyse des troubles et névroses, et critique de toute forme de domination doivent aller de pair. Reich est exclu de l’association psychanalytique internationale en 1934, et lorsque le parti nazi s’empare du pouvoir, de nombreux psychanalystes, juifs et souvent communistes, sont poussés à l’exil tandis que d’autres s’emploient à trouver un modus vivendi avec les nouveaux maîtres. Nous verrons ainsi l’« apolitique » Société allemande de psychanalyse, une fois débarrassée de ses juifs et de ses communistes, intégrer l’Institut allemand de science des âmes et de psychothérapie du psychiatre Matthias Göring, cousin d’Hermann et tout aussi nazi.

Marginalisés, les psychanalystes indociles se battent là où ils le peuvent pour défendre une discipline devenue au fil du temps un outil de maintien de l’ordre social inégalitaire. L’auteur nous met ainsi dans les pas de Marie Langer qui a fui l’Allemagne nazie, a rejoint les Brigades internationales pendant la Guerre d’Espagne puis s’est exilée en Amérique du sud où bien vite elle fut confrontée aux dictatures militaires. On suit également le Catalan François Tosquelles, engagé comme thérapeute aussi bien dans l’Espagne de la guerre civile que dans la France occupée ; un Tosquelles révolutionnaire et résistant qui aura une influence majeure sur les fondateurs en 1953 de la Clinique de La borde qui bouleversèrent le monde psychiatrique en rompant avec les pratiques conventionnelles et en mettant l’autogestion au pouvoir. On suit également une nouvelle génération de psychanalystes allemands renouant avec les travaux de Reich et s’en prenant avec virulence à la place de la médecine dans le capitalisme contemporain.

Rappeler ces différentes initiatives est utile nous dit l’auteur parce qu’elle nous rappelle que la coupure des années 1930 dont Wilhelm Reich fut la victime la plus connue n’avait pas pour motif principal des désaccords professionnels mais bien son engagement politique révolutionnaire. Rappeler ces expériences, c’est faire ré-entendre des voix dissidentes à l’heure où, nous dit l’auteur, « la psychanalyse est devenue, pour une large part, profondément et ouvertement réactionnaire ».

Etats-Unis : des dockers face au racisme

Peter Cole, « Black and white together ». Le syndicat IWW interracial du port de Philadelphie (montée et déclin – 1913-1922), Les Nuits rouges, 2021.

Dans l’Amérique réactionnaire et raciste du premier quart du 20e siècle, des dockers allèrent à contre-courant. Peter Cole1 nous en conte l’histoire avec « Black and white together ». Le syndicat IWW interracial du port de Philadelphie, publié par les éditions Les Nuits rouges.
L’histoire sociale américaine me semble mal connue. Cow-boys, Indiens et conquête de l’Ouest nous ont fait oublier que les racines du 1er Mai se trouvaient à Chicago et que la côte Est vit apparaître, dès le mitan du 19e siècle, les toutes premières organisations ouvrières2.

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Philadelphie est une ville multiraciale3, un centre industriel important doté d’un port qui ne l’est pas moins. Sur ce port s’activent des milliers de dockers se livrant une rude concurrence au quotidien pour être recrutés par les contremaîtres des entreprises de déchargement. Ceux-ci ont leurs têtes et savent très bien utiliser les rivalités ouvrières pour fragmenter un prolétariat qui n’est bien évidemment pas imperméables au racisme irriguant la société nord-américaine4 ; pour preuve, le peu d’intérêt des syndicats réformistes pour les travailleurs noirs et les travailleurs non-qualifiés, dont les dockers sont une des incarnations. Irlandais, Noirs du nord et du sud, immigrants de fraîche date, tous sont exploités et instrumentalisés par le patronat local.
On mesure peu le courage et la pugnacité qu’il fallut aux dockers philadelphiens révolutionnaires pour s’imposer dans un tel univers. Nous étions en mai 1913, et ce sont les dockers eux-mêmes qui s’en allèrent trouver les syndicalistes-révolutionnaires des IWW5 pour les aider à défendre leurs revendications, de meilleures rémunérations et conditions de travail mais aussi le monopole d’embauche pour les travailleurs syndiqués afin de sécuriser l’emploi dans un secteur marqué par l’intermittence et l’incertitude puisque l’activité des dockers dépend du rythme du trafic maritime. Quinze jours plus tard, grâce à un soutien populaire important, les IWW sortent vainqueurs du conflit, prouvant que l’unité, sans distinction de race ou de religion, est non seulement possible, mais indispensable. Pour la première fois sur les quais de Philadelphie, on voit des dockers noirs, polonais, irlandais travailler ensemble et non les uns à côté des autres, échappant ainsi à l’arbitraire des contremaîtres composant les équipes…

Durant une décennie, les IWW contrôlent le port de Philadelphie. Ils ont pour eux une conjoncture économique très favorable puisqu’à partir de 1916 l’activité portuaire locale est boostée par les exportations en direction de l’Europe en guerre. Mais ils ont contre eux des montagnes qui finissent par avoir leur tête en 1922 : une conjoncture économique qui se fait moins porteuse ; un racisme omniprésent que ses pratiques n’ont pas fait disparaître de toutes les têtes prolétaires ; un anticommunisme d’État d’une violence rare qui fait des milliers de victimes6 ; un patronat faisant bloc contre eux, sans oublier un syndicalisme réformiste désireux de prendre sa revanche. S’y ajoutent les inévitables conflits internes portant sur la nature du syndicalisme, conflits relancés par la Révolution russe et la naissance des partis communistes7.
De ce travail de Peter Cole en ressort l’image d’un syndicat plus pragmatique que doctrinaire, et « réformiste au meilleur sens du terme » comme l’écrit le préfacier puisqu’il parvînt à obtenir des résultats, ne serait-ce qu’un temps.

Notes
1 Peter Cole a également dirigé, avec David Struthers et Kenyon Zimmer de Solidarité forever. Histoire globale du syndicat Industriel Workers of the World (Hors d’atteinte, 2021). 2 Je pense notamment aux Molly Maguires, société secrète de mineurs d’ascendance irlandaise installés en Pennsylvanie. Martin Ritt en a fait un film : Traître sur commande (1970) 3 Sur Philadelphie, signalons la réédition récente de l’étude sociologique de WEB Du Bois : Les Noirs de Philadelphie. Une étude sociale, La Découverte, 2019.
4 David R. Roediger, Le salaire du blanc. La formation de la classe ouvrière américaine et la question raciale, Syllepse, 2018.
5 Sur les IWW : Larry Portis, IWW. Le syndicalisme révolutionnaire aux Etats-Unis, Spartacus, 2003 ; Louis Adamic, 1830-1930. Un siècle de violence de classe en Amérique, Sao Maï, 2010.
6 Durant la « Red scare », les militants révolutionnaires sont liquidés (Franck Little), emprisonnés (Big Bill Haywood, Eugene Debs) ou poussés à l’exil (comme Emma Goldman). Ce fut le cas de Ben Flechter, dirigeant du syndicat des dockers philadelphiens, condamné à 25 ans de prison.
7 Aux Etats-Unis comme ailleurs, syndicalistes révolutionnaires, anarchistes et communistes s’affrontèrent pour le contrôle du syndicat.

Des poulets et des hommes

Matthieu Guigo, Coq en stock (chronique d’un intérimaire à l’usine), Compagnie des deux rives, 2021.

Après un an de chômage, Matthieu Guigo a poussé la porte d’une boîte d’intérim. Il en est ressorti avec un tee-shirt promotionnel et un voyage pour l’enfer ; un enfer (à ne pas prendre au premier degré !), sis en Vendée, qui n’est autre qu’un abattoir pour gallinacés.

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Ne faisons pas de ce court récit ce qu’il n’est pas. L’auteur a fait des études de lettres, pas d’histoire ni de sociologie. Il a lu et apprécié le travail de Christophe Guilluy sur la fameuse « France périphérique » au point d’écrire que ce travail a bénéficié d’un « large consensus »… ce qui est tout sauf le cas, le livre ayant au contraire été fortement critiqué par la communauté scientifique des géographes comme des sociologues, à défaut de l’être par certains acteurs médiatiques que cette défense du « petit blanc » oublié de tous ne laissaient (politiquement) pas indifférents1 en ces temps de querelles identitaires.

En moins de quarante pages, Matthieu Guigo ne propose pas un portrait de cette Vendée conservatrice (qui m’a vu naître… et la fuir !), avec son capitalisme familial, cette terre de peu de chômage et de bas salaires, où la misère est présente mais discrète, car rurale et si loin des attentions médiatiques2. Il ne décrit pas en détail, tel un ergonome, les postes de travail et les façons de travailler, ni n’en appelle à la révolte contre l’ordre usinier.
« Coq en stock »3 est une chronique. Celle d’un homme plongé dans un univers inédit pour lui4, et qu’il découvre avec un regard parfois (faussement) candide, et avec tout son corps. Car le corps souffre, une fois qu’il est avalé par le « ventre froid de (cette) baleine gigantesque » où règnent le bruit et le métal, une fois qu’il est soumis à la chaîne et à ses cadences, chargé de remplir les barquettes de « matière » sans barguigner. La volaille n’est plus volaille : la main du prolétaire aux ordres l’a transformée en matière, de la même façon que l’ordre usinier, déshumanisant, a fait de l’être humain un facteur de production qui n’attend du labeur aucune satisfaction autre que le salaire et, en bout de chaîne, une pension de retraite. Et Dieu qu’elles sont longues ces heures du lundi quand on sait qu’il faudra tenir la semaine. Matthieu Guigo éprouve alors « la fatigue du temps qui ne passe pas », cet « ennui difficile à vaincre ». Et dire que certains sont là depuis tant et tant d’années.
Le 24 décembre, l’auteur a quitté l’enfer. La boîte d’intérim lui avait offert un tee-shirt en guise de bienvenue, l’entreprise lui a offert de la « matière » à rôtir avant le 26, DLC oblige. Joyeux noël…


Notes
1 N’ayant pas lu le travail de Guilluy, je me garderais bien d’en faire une critique.
2 Lire le remarquable travail de Benoît Coquard : Ceux qui restent : faire sa vie dans les campagnes en déclin (La Découverte, 2019).
3 Ce livre est disponible à l’adresse suivante : coq en stock.
4 Je recommande le documentaire audiovisuel Saigneurs de Vincent Gaullier et Raphaël Girardot (2017).

Emma Goldman, la liberté ou rien !

Emma Goldman, La liberté ou rien. Contre l’État, le capitalisme et le patriarcat, Lux,2021.

Emma Goldman fut qualifiée un temps de « femme la plus dangereuse d’Amérique ». Les éditions Lux font revivre sa plume avec une anthologie de ses textes intitulée La liberté ou rien. Contre l’État, le capitalisme et le patriarcat.

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Ne faisons pas de l’anarchiste russo-américaine ce qu’elle n’est pas. Emma Goldman n’était pas une théoricienne, mais une propagandiste de premier plan, pugnace et indocile, une activiste généreuse et une femme libre. En témoignent ses mémoires et cette anthologie qui se clôt par un vibrant plaidoyer anarchiste pour la liberté et l’engagement.

Le premier texte date de 1908. Accusée de tous les maux, Emma Goldman saisit l’opportunité que lui offre un journal new-yorkais pour exposer ses vues et convictions. Elle y dénonce la propriété privée des moyens de production, cause de tant de misère, l’État qui la protège et son armée, fait l’éloge de la liberté d’expression, flétrit l’église, faisant un lien entre domination religieuse et domination politique : « Aussi longtemps que l’homme voudra bien laisser le diable prendre soin de son âme, il pourra, selon la même logique, laisser les politiciens prendre soin de ses droits ». Elle y défend enfin, et farouchement, l’amour contre le mariage, et la contre-violence anarchiste, y compris la propagande par le fait : « En comparaison de la violence générale engendrée par le capital et le gouvernement, écrit-elle, les actes de violence politique ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan ».



Son anarchisme est une rébellion contre la « paresse intellectuelle », un appel « à le réflexion, à l’évaluation et à l’analyse de toute proposition », d’où ses combats contre l’institution pénitentiaire, inutile « comme mesure de prévention et de réforme ». Il est aussi un vibrant plaidoyer pour l’action directe : « L’action directe contre l’autorité dans l’atelier, contre l’autorité de la loi, contre l’autorité envahissante et inquisitrice du code moral, voilà la méthode qui correspond logiquement à l’anarchisme. » Une action directe qui lui fait défendre le syndicalisme révolutionnaire contre ceux qui voudraient arrimer le syndicat à un parti1 ou à un Etat, comme elle le constata lors de séjour dans la jeune Russie soviétique.

Les féministes d’aujourd’hui trouveront intérêt à lire les textes rudes d’Emma Goldman sur ses consœurs, en prenant garde à ne pas les décontextualiser. Elle y fustigeait la bigoterie, le goût pour le « foyer conjugal » et l’ordre moral de certaines, la focalisation sur le suffrage universel, ce « fétiche moderne », pour d’autres. Puisqu’il n’y a, écrit-elle, « aucun espoir que la femme assainisse les mœurs politiques avec son droit de vote », elle en tire une conclusion : « la véritable émancipation ne commence ni aux urnes2, ni au tribunal. Elle commence dans l’âme de la femme. » Il revient ainsi à chacun/chacune, nous dit Emma Goldman, de se libérer des fantômes qui le rendent captif/captive. Eloge de l’individu qui n’a rien à voir avec l’individualisme qu’elle qualifie de prédateur mis en avant par les libéraux. Elle écrit : « Je mets ma foi dans l’individu et dans la capacité d’individus libres de s’unir pour agir ». Autonomie individuelle et force collective en somme.

Notes
1. La volonté guesdiste de satellisation du syndicalisme n’a pas épargné le syndicalisme états-unien comme en témoigne l’histoire mouvementée des IWW (Industrial workers of the world).
2. lle écrit par ailleurs : « L’arène politique n’offre d’alternative qu’entre l’âne et l’escroc. »

Transhumanisme et projet néolibéral

Nicolas Le Dévédec, Le mythe de l’humain augmenté. Une critique politique et écologique du transhumanisme, Ecosociété, 2021.

Dans notre monde tel qu’il va, être soi ne suffit plus. Si l’on veut réussir et performer, il nous faut être plus que soi, et la science peut nous y aider. D’où l’intérêt de lire Le mythe de l’humain augmenté. Une critique politique et écologique du transhumanisme dû à la plume du sociologue Nicolas Le Dévédec.

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Dans un monde qui nous invite constamment à nous évaluer, nous comparer et nous dépasser, à prendre nos constantes quand on court, à noter le livreur de pizzas ou le chauffeur ubérisé ; à l’heure du coaching permanent, où dans le monde chaleureux de l’entreprise, il nous faut faire carrière en ne comptant que sur nos qualités propres, le discours transhumaniste ne peut que trouver des oreilles attentives.
Refuser de « faire de l’augmentation humaine un droit fondamental », refuser à tous la possibilité d’orienter son évolution biologique, n’est-ce pas nous condamner à la médiocrité, autrement dit à n’être que nous-mêmes ? Et si l’industrie pharmaceutique mettait sur le marché une pilule favorisant l’empathie, précieuse aide pour que règne la paix dans le monde ; si elle en produisait une seconde spécialement dédiée à la gestion des émotions amoureuses, le monde n’y gagnerait-il pas en plénitude et sagesse ? Et si « la modification biomédicale des humains (permettait) de diminuer leur impact sur le changement climatique », en les rendant moins gourmand et moins polluant, ne disposerait-on pas là d’une formidable réponse technologique aux conséquences du réchauffement climatique ?

Autant l’avouer : si le monde contemporain est imparfait, c’est parce que les humains, « handicapés par leur biologie », leurs foutus instincts et pulsions, héritages de « dizaines de milliers d’années d’évolution », sont inadaptés au monde qu’ils ont fait naître !
Le discours transhumaniste, bien que très divers dans ses intentions1, nous dit l’auteur, est dominé par une idée : l’adaptation ; autrement dit l’adaptation du monde tel qu’il est : néolibéral, technophile. Ainsi, il « biologise » les problématiques sociales, faisant dépendre notre avenir, individuel et collectif, de l’utilisation libre ou régulé des technosciences. Ce faisant, il dépolitise nos existences : ce n’est donc pas la praxis humaine porteuse d’émancipation sociale qui nous sauvera du désastre annoncé, mais l’ordonnance du médecin qui assurera notre survie dans un monde dévasté…

Il y a dans le transhumanisme, nous dit l’auteur, une quête, qu’il voit comme une des conséquences de l’esprit des Lumières : la quête de la maîtrise totale de l’homme sur son environnement où «les progrès de la technique sont pensés comme pouvant entraîner dans leur sillage le progrès social et moral»2.
« Le mouvement (transhumaniste) constitue tout sauf une idéologie révolutionnaire », écrit Nicolas Le Dévédec puisque, paraphrasant le comte de Lampedusa, il s’agit de « tout changer techniquement pour qu’en définitive rien ne change politiquement ». Or, ajoute-t-il, c’est bien le « monde capitaliste de la croissance et de l’appropriation technoscientifique illimitée de l’humain qui est en cause et qu’il s’agit d’interroger. »

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1. Les transhumanistes libertariens et ceux du courant dit démocratique ou humaniste ne partagent pas les mêmes valeurs, mais partent d’un même constat : c’est l’homme imparfait qu’il faut changer par la science, pas le monde.
2. Anne Salmon, Moraliser le capitalisme ?, CNRS Editions, 2009, p. 157.

Misère et "guerres noires"

Emile Morel et Steinlen, Les gueules noires, A propos, 2021.

En 1906, plus de mille mineurs perdent la vie, victimes d’un coup de grisou à Courrières. L’année suivante, Emile Morel publie « Les gueules noires », portrait terrible de la misère du nord minier, livre aujourd’hui sorti de l’oubli grâce aux Editions A propos.
En serait-il sorti si le célèbre illustrateur Alexandre Steinlen n’avait pas enrichi son texte de ses dessins et lithographies ? Rien n’est moins sûr. Pourtant, ce texte de fiction ne manque pas de force.

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En sept tableaux, Emile Morel dépeint un univers prolétarien qui ne laisse aucune place à l’espoir ou, pour le dire avec les mots du préfacier, Morel rend compte de cette « absorption de l’ouvrier par l’usine qui le dévore, le savoure, le digère puis l’excrète sous forme d’invalide ou de cadavre ». Le mineur n’est pas encore cette figure héroïque que l’on met en avant pour illustrer le courage et l’engagement. Il n’est pas encore Stakhanov ou celui qui gagnera la bataille de la production. Le mineur d’Emile Morel est un pauvre diable qui oublie sa misère dans l’alcool et perd sa vie à tenter de la gagner.
« Peut-être que, lorsqu’on a travaillé toute sa vie enseveli sous terre, il vous est entré tant de noir dans l’âme qu’il n’y reste plus de place pour la tristesse » écrit Emile Morel. Les mineurs ne sont pas tristes, ils sont accablés et sans espoir.

Il y a Désiré Bécu qui boit l’argent destiné aux obsèques de son fils ; il y a cette veuve veillant un corps qui n’est pas celui de son homme, mort au fonds, comme à Courrières ; mais qu’importe, un mort est un mort quand le grisou s’en mêle ; il y a ces jeunes filles qui rêvent d’amour et perdent dans un même temps l’espoir et leur virginité ; il y a ces coqs que l’on fait s’entre-tuer, car même la mort s’invite le dimanche ; des coqs que l’on « achève en leur cognant la tête contre le mur » ; il y a « la jaune », cette maladie qui s’empare des corps, les épuise et les achève ; et il y a la pluie, le vent et la grisaille du ciel. Tout est sombre dans ce livre, à l’image des dessins magnifiques de Steinlen.

« Monument de sincérité, de pitié, de vérité » clame le préfacier libertaire Paul Adam. Les uns y verront l’influence de Zola et de Maxime Gorki ; d’autres regretteront le pathos de ce récit naturaliste duquel personne ne sort grandi, les hommes encore moins que les femmes. Sous la plume de Morel, les hommes sont brutaux, grossiers, alcooliques, sans âme, trop aliénés pour se révolter. Les femmes ? Elles subissent la misère et le malheur d’être nées là. Femmes que la mine rend veuves. Femmes abusées à l’adolescence par des beaux parleurs. Femmes préférant la mort à cette lente agonie.



En postface1, l’éditrice nous apprend que Morel avait l’intention d’intituler cet ouvrage « Multitude, solitude », titre d’un des sept tableaux, et à mes yeux, le plus beau et émouvant. « Multitude, solitude », façon de nous rappeler que dans le malheur commun, on peut se sentir terriblement seul et abandonné.

Note 1 : La postface comprend une présentation d’Emile Morel, d’Alexandre Steinlen ainsi qu’un cahier photographique sur les mineurs et la catastrophe de Courrières.

Anthropologie et anarchie

Thom Holterman, Anthropologie et anarchie dans les sociétés polycéphales, ACL, 2021.


C’est un signe des temps : la quête d’un autre avenir possible nous fait rechercher des raisons d’espérer dans l’immémorial passé ou dans les us et coutumes de communautés humaines non encore totalement contaminées par le capitalisme et le Progrès. D'où l'intérêt du livre proposé par Thom Holterman, Anthropologie et anarchie dans les sociétés polycéphales, publié par l’Atelier de création libertaire.

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Mais ne nous méprenons pas. L’octogénaire Thom Holterman est un ancien militant du mouvement Provo aux Pays-Bas, mouvement libertaire qui marqua l’histoire sociale néerlandaise par ses happenings, sa modernité et sa radicalité dans les années 19601. Juriste de formation, Holterman ne s’est pas mis en quête de la société idéale sans Dieu ni maître, il ne recherche nullement l’âge d’or. Depuis longtemps, Holterman s’intéresse à la place du droit dans l’anarchisme2, et à celle qu’il pourrait prendre dans une société ou une contre-société désireuse de limiter la coercition.

S’il cite Pierre Clastres, James Scott ou David Graeber3, c’est aux travaux de l’anthropologue Hermann Amborn qu’il se réfère le plus. Amborn a étudié les relations de pouvoir et d’autorité dans certaines communautés de la corne de l’Afrique, sociétés qu’il préfèrent appeler polycéphales (plutôt qu’acéphales), c’est-à-dire sans organe central incarnant l’autorité.
Les relations de pouvoir étant inhérentes à la vie sociale, ces sociétés n’ont évidemment pas aboli les relations asymétriques entre les individus les composant. Sexe, âge, courage, compétences particulières ou charisme jouent un rôle important au quotidien, mais sans que le pouvoir n’échappe pour autant à la société. En fait, écrit Holterman, « la répartition du pouvoir entre plusieurs têtes vise à instaurer et maintenir l’équilibre et à éviter la concentration du pouvoir sur une seule personne », autrement dit à prévenir l’apparition de l’État. C’est pourquoi Pierre Clastres parlait de sociétés contre l’État, et non sans Etat et encore moins précapitalistes4.
D’où l’importance du dialogue pour restaurer l’harmonie et parvenir au consensus. Un dialogue qui fait appel au droit, donc à la mémoire de chacun puisqu’il est souvent non écrit, mais un appel au droit qui ne clôt pas le débat par l’injonction à respecter la tradition. Il n’y a pas de sociétés statiques. Les sociétés polycéphales n’éliminent pas les conflits mais s’efforcent de les surmonter par des voies différentes parce que la solidarité, l’entraide, l’égalité, la justice, la frugalité sont les valeurs éthiques sur lesquelles elles entendent faire reposer le droit et donc la vie commune. Le droit auquel elles se réfèrent peut être vu comme une création spontanée d’une société indivise et qui souhaite le rester. Un droit non-étatique, à la fois rempart contre toute dérive autoritaire dans les sociétés polycéphales, que socle à partir duquel bâtir ici des contre-pouvoirs émancipateurs.

Notes
1 Yves Frémion, Provo. Amsterdam 1965-1967, Nautilus, 2009.
2 Pour approfondir cette question : Réfractions n°6 (2000, De quel droit ? Droit et anarchie).
3 Citons l’incontournable La société contre l’État (Pierre Clastres, 2011), Zomia ou l'art de ne pas être gouverné (James C. Scott, 2013), Pour une anthropologie anarchiste (David Graeber, 2006).
4 Dans un texte posthume (« Les marxistes et leur anthropologie », 1977. Paru dans la revue Libre en 1978), Clastres écrit « Le marxisme doit parler de tout type de société possible ou réelle car l’universalité des lois qu’il découvre ne doit souffrir aucune exception. (…) Pour (les marxistes) la société primitive n’existe que dans la mesure où on la rabat sur cette figure de la société apparue à la fin du 18e siècle, le capitalisme. Avant cela, rien ne compte : tout est précapitaliste. (…) Ca doit être reposant d’être marxiste . Tout s’explique à partir du capitalisme. ». Clastres visait ici les marxistes structuralistes et autres « staliniens » bien plus que Marx lui-même. Pour un nouveau regard sur Marx et l’anthropologie, lire sous la direction de Kolja Lindner, Le dernier Marx, L’Asymétrie, 2019.

Une autre histoire du Brexit

Marlène Benquet et Théo Bourgeron, La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, Raisons d’agir, 2021.

C’est à une nouvelle lecture du brexit que nous invitent Marlène Benquet et Théo Bourgeron dans La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, publié par les éditions Raisons d’agir.

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La cause est entendue. Des populations, peu cultivées et en perte de repères dans un monde en plein bouleversement, ont trouvé dans les discours populistes, xénophobes, conservateurs, grégaires et autoritaires des armes pour exister politiquement aux yeux d’élites insensibles à leur mal-être ; ce qui a fait le bonheur de bonimenteurs forts en gueule tels Trump, Bolsonaro, Orban, sans oublier quelques spécimens hexagonaux. Heureux temps où la démocratie était censitaire, réservant le droit de vote à ceux qui possèdent et donc savent ce dont la masse a besoin. Comme l’a écrit Jacques Rancière : « Le bon gouvernement démocratique est celui qui est capable de maîtriser un mal qui s’appelle tout simplement vie démocratique »1.

David Cameron a voulu jouer et il a perdu, entend-on parfois. Il a fait un mauvais calcul, pensant que le camp europhile l’emporterait, même petitement. N’avait-il pas tous les milieux d’affaires avec lui face à une plèbe hargneuse persuadée que sa misère serait moins grande hors de l’Union ?
En s’intéressant à la façon dont les deux camps ont financé leur campagnes pour ou contre le brexit, les auteurs ont découvert une autre réalité. Si les acteurs traditionnels de la City n’avaient aucun intérêt à voir la Grande-Bretagne quitter une Union européenne qui ne fut jamais pour eux un ennemi, il n’en allait pas de même pour ceux qui gèrent les hegde-funds et autres fonds d’investissement ; eux soutinrent massivement le camp des brexiters.



« En quittant l’Union, écrivent les auteurs, ils espèrent retrouver les coudées franches pour investir comme bon leur semble, affranchis d’une surveillance bruxelloise jugée trop contraignante. » En bons libertariens, ils veulent faire du business quoiqu’il en coûte, pour l’environnement évidemment mais aussi pour les classes populaires et moyennes qui vont devoir se « responsabiliser » pour survivre. Quitter l’Union sans accord ne serait en rien dramatique puisque, qui dit accord dit régulations, compromis donc freins à la toute-puissance du marché. Faire imploser le Royaume-Uni ne les effraie pas plus puisque l’Ecosse europhile coûte plus qu’elle ne rapporte. Ils rêvent de faire de Londres une « Singapour mondiale (…) une vaste terre d’asile fiscale » ouverte au monde. Et d’ailleurs, le régime autoritaire singapourien n’est pas pour leur déplaire puisque, disent les auteurs, il y a un lien inévitable « entre dérégulation économique et autoritarisme politique », les troubles sociaux provoqués par la première ne pouvant entraîner qu’une réponse policière et des atteintes aux libertés... autres que celle évidemment de faire du business sans entraves.

Les relations tumultueuses qu’entretiennent l’Union européenne et le Royaume-Uni ne sont donc pas à analyser sous le seul angle des relations internationales, mais aussi comme un conflit entre différentes fractions du capital désireuses de s’assurer l’hégémonie ou de négocier au mieux leur relative subordination.

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Note 1 : Jacques Rancière, La haine de la démocratie, La Fabrique, 2005, p. 15.

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