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dimanche, février 4 2024

Portugal 1974 : c'est le peuple qui commande !

Victor Pereira, C’est le peuple qui commande. La révolution des Oeillets 1974-1976, Editions du Détour, 2023.

Auteur il y a dix ans d’un excellent ouvrage sur l’émigration portugaise1, Victor Pereira nous propose aujourd’hui une histoire de la Révolution des Oeillets dont le titre illustre ce qui s’est joué un temps sur les rives du Tage : C’est le peuple qui commande2.

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Pendant près de 40 ans, le Portugal a vécu sous l’austère férule d’un juriste réactionnaire et fervent chrétien Antonio de Oliveira Salazar3 et de sa police politique. En 1970, la mort du dictateur ouvre inévitablement une période d’incertitudes. Le Portugal est un pays malade. Son industrie, peu développée, ne peut absorber les surnuméraires des campagnes qui prennent alors les chemins de l’émigration, notamment ceux qui mènent en France. Dans les colonies, essentiellement africaines, l’heure est à la lutte armée pour l’indépendance. Dans la jeunesse, on rêve de liberté et on se refuse à mourir pour défendre l’Angola et ses colons.

Les salazaristes rêvent d’un salazarisme sans Salazar, mais il est trop tard : la population qu’ils pensaient docile, servile ou en tous cas contrôlable, aspire à un changement profond. Preuve de la fragilité du pouvoir, c’est de l’armée que vient le coup de grâce : le coup d’État du 25 avril 1974 est l’oeuvre de jeunes officiers réunit autour de quelques idées fortes comme le règlement de la question coloniale, la démocratie et le progrès social.
Mais quel visage doit prendre le Portugal nouveau ? Tous les acteurs se déchirent sur cette question et Victor Pereira nous aide à mieux comprendre leurs divergences. L’extrême-gauche pousse à la révolution comme une fraction du prolétariat4, la bourgeoisie (terrienne, industrielle) aspire à l’ordre social et à la démocratie représentative, le puissant Parti communiste craint un scénario à la chilienne ce qui le pousse à modérer les ardeurs des travailleurs et à combattre le gauchisme, le jeune Parti socialiste rêve d’un avenir européen, les Etats-Unis ne veulent pas d’un Portugal « soviétisé », quant aux jeunes officiers du Mouvement des forces armées, véritable contre-pouvoir, ils ne vont pas tarder à se déchirer. Les tensions sont si fortes que beaucoup craignent que le pays sombre dans la guerre civile.

Osons un parallèle avec la France de 1848, une révolution en deux temps : changement de régime en février avec proclamation de la Deuxième République, élection d’un parlement en juin qui met au pouvoir les conservateurs et entraîne la liquidation de la dynamique radicale5.
Au Portugal, la dictature meurt en avril 1974 ; les élections d’avril 1975 portent au pouvoir une alliance de modérés mais les fractions ouvrières et paysannes radicalisées ainsi que l’extrême-gauche poursuivent la lutte émancipatrice ; l’échec en novembre 1975 du second coup d’État menée par l’aile radicale des jeunes officiers clot la séquence. A partir de ce moment, ce n’est plus le peuple qui commande mais la sanction des urnes...

Notes
1 Victor Pereira, La dictature de Salazar face à l'émigration - L'Etat portugais et ses migrants en France (1957-1974), Presses de Sc. Po, 2013.
2 A noter la sortie en 2018 de Raquel Varela, Un peuple en révolution. Portugal 1974-1975, Agone, 2018.
3 Sur la nature du régime et la personnalité de celui qui l’a incarné : Yves Léonard, Salazarisme et fascisme, Chandeigne, 2020. Réédition d’un ouvrage sorti en 1996.
4 Sur les mouvement sociaux portugais durant cette séquence, lire : Arno Münster, Révolution et contre-révolution au Portugal. L'histoire sociale, économique et politique du nouveau Portugal (1974-1976), Galilée, 1977 ; Francis Pisani, Torre Bela. On a tous le droit d'avoir une vie, Ed. Simoën, 1977 ; Danubia Mendes Abadia, Portugal : la révolution oubliée. Combate et les luttes sociales pour l’autonomie (1974-1978)', Editions Ni Patrie, ni frontières ; Collectif, Portugal l’autre combat. Classes et conflits dans la société, Spartacus, 1975.
5 Samuel Hayat, 1848 – Quand la République était révolutionnaire : citoyenneté et représentation, Seuil, 2014.

jeudi, janvier 25 2024

A la recherche de la « vraie république » (1870-1890)

Daniel Mollenhauer, A la recherche de la « vraie république ». Les radicaux et les débuts de la Troisième République (1870-1890), Le Bord de l’eau, 2023.

Avec A la recherche de la « vraie république » (1870-1890), l’historien allemand Daniel Mollenhauer revisite deux décennies d’affrontements au coeur de l’hémicycle.
Sur les décombres du second Empire, naît en septembre 1870, la Troisième République. Mais nous pourrions également la faire naître en mai 1871 sur les cadavres des Parisiens révoltés, tant la radicalité politique de la Commune de Paris et sa sanglante répression par le nouveau régime marquèrent les esprits, y compris voire surtout, le camp républicain.

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La France républicaine d’alors est une France dominée par les élites réactionnaires, catholiques et d’esprit monarchiste, mais dont certains membres commencent à évoluer politiquement : va pour la République si elle défend l’ordre social et la propriété !
Le camp républicain est tiraillé : doit-il tendre la main à cette droite politique en plein aggiornamento afin d’installer durablement l’idée républicaine dans le pays, notamment dans les campagnes, ou bien se battre avec intransigeance pour instaurer une « vraie » république, dans laquelle la souveraineté populaire ne serait pas qu’un mot. Les premiers, majoritaires prirent le nom d’opportunistes, les seconds, celui de « radicaux », et ce sont à ces derniers que Daniel Mollenhauer s’est intéressé.

Pour les radicaux, un homme incarne la trahison : Gambetta. Gambetta le boutefeu est devenu un réformiste prudent qui n’entend pas brusquer une population massivement conservatrice et effrayer ses alliés de droite. La France a besoin de stabilité et de certitudes, dit-il, et les revendications des radicaux, notamment celles appelant à une profonde révision constitutionnelle, ne lui apporteront ni l’une ni les autres. On s’affronte donc, avec violence et éloquence : faut-il amnistier tout de suite les communards ? Faut-il supprimer le budget du culte et séparer l’église de l’État ? Une réforme constitutionnelle doit-elle supprimer le Sénat, cénacle de notables non élus au suffrage universel et chargés de faire contrepoids à l’Assemblée nationale ? Et si le peuple est souverain, pourquoi le pouvoir exécutif a-t-il plus de pouvoir que le pouvoir législatif ? Les députés doivent-ils voter en conscience ou sont-ils tenus de respecter impérativement leur mandat ? Et s’ils trahissent leurs électeurs, n’est-il pas juste que ces derniers puissent les révoquer ?

Tout cela est au coeur des polémiques secouant le monde républicain, alors que pointe au mitan des années 1880 un nouveau péril : le socialisme. Péril car les radicaux se considèrent comme les défenseurs des ouvriers. Or, « une rhétorique extrémiste (côtoie) de plus en plus une pratique réformiste modérée », nous dit Daniel Mollenhauer. Les radicaux se déchirent entre une aile, surtout provinciale, qui a fini par se faire une belle place dans le monde politique, et un noyau d’intransigeants qui entend resté fidèle à la radicalité d’antan ; noyau qui, bientôt, ira se perdre dans l’aventure du Général Boulanger. On ne rêve plus d’une « vraie » république, on saisit les opportunités qu’offre celle en place… Quant à l’utopie, elle irriguera désormais la pensée syndicaliste-révolutionnaire.

samedi, janvier 13 2024

Paris, 1924 : règlement de comptes politico-syndical

Sylvain Boulouque, Meurtres à la Grange-aux-Belles. Quand les communistes flinguaient les anarchistes, Editions du Cerf, 2024.

Que s’est-il passé le 11 janvier 1924 à Paris, dans la Maison des syndicats ? L’histoire est connue de celles et ceux qui s’intéressent au syndicalisme de l’entre-deux-guerres. Résumons-la. Lors d’un meeting du tout jeune Parti communiste, une bagarre violente éclate entre communistes et anarchistes venus y apporter la contradiction. Dans le tumulte, des coups de feu sont tirés, faisant deux morts et de nombreux blessés. De chaque côté, on accuse l’autre d’être responsable de cette tragédie et on revendique tout ou partie des victimes. La police s’en mêle mais jamais elle ne parviendra à arrêter les auteurs des coups de feu. Les témoins se taisent par mépris de la justice bourgeoise…

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L’histoire est connue mais elle ne l’est pas tant que cela. D’où l’intérêt du travail de Sylvain Boulouque qui a réuni dans ce livre articles de la presse militante et rapports policiers.
Pour comprendre un tel drame, il faut en rappeler le contexte historique. A la scission politique de 1920 qui donne naissance au Parti communiste répond en 1922 une scission syndicale : l’aile révolutionnaire de la CGT fonde la CGTU1. Mais les tensions sont fortes entre les militants libertaires attachés viscéralement à l’indépendance du syndicalisme et ceux qui sont favorables à une liaison étroite avec le Parti communiste : à chaque congrès confédéral, cette question est au coeur des affrontements. Quand le Parti communiste décide d’investir la maison des syndicats pour y tenir un meeting, les libertaires font pression pour qu’en ce lieu les communistes n’abordent pas les questions syndicales. Lors dudit meeting qui rassemble plus d’un millier de personnes, les esprits s’échauffent entre une salle acquise au PC et un groupe de quelques dizaines d’anarchistes membres du syndicat du bâtiment. On s’insulte, on échange des horions, on se balance des sièges à la figure. Quand le rugueux Albert Treint, chef du PC, ancien militaire devenu instituteur, prend la parole, le tumulte est à son comble, et c’est à ce moment que les coups de feu éclatent. Qui a tiré ? Les anarchistes, répond le journal L’Humanité, ou bien des agents provocateurs qui se seraient glissés dans leurs rangs pour semer le trouble et faire ainsi le jeu de la bourgeoisie. Les communistes, réplique Le Libertaire, parce que les politiciens rouges ne supportent pas la contradiction, comme en atteste la politique répressive menée à Moscou. Et durant les semaines qui suivent, les deux organes de presse se disputent les victimes : les deux morts étaient anarchistes clame Le Libertaire ; non, l’un d’eux était lecteur de L’Humanité, répondent les communistes ! Tout ce que l’on peut dire, c’est que les libertaires assistèrent en masse à l’inhumation du malheureux Adrien Poncet, plombier et ancien déserteur vivant sous une fausse identité, tandis que les communistes appelèrent à participer aux obsèques de l’ajusteur Nicolas Clos.

Et la police dans tout ça. Elle essaie d’y voir clair mais elle n’est guère aidée par les militants qu’elles convoquent. La plupart disent n’avoir rien vu de précis, et puis, s’ils avaient vu quelque chose, ils n’iraient certainement pas moucharder ! Combien y a-t-il eu de tireurs ? Un, peut-être deux, voire quatre… nul ne le sait ! La police enquête tout en sachant qu’une commission d’enquête de la CGTU s’est mise en place et a fini par établir que les responsables sont deux communistes, sans doute membres du service d’ordre du PC. Ont-ils tiré à la demande d’Albert Treint ? Sylvain Boulouque l’affirme : ce 11 janvier 1924, l’objectif était de bien de faire taire « toute expression divergente dans le mouvement ouvrier ».


1. La CGTU est une organisation méconnue. Signalons la publication du travail de Jean Charles : Naissance et implantation de la Confédération générale du travail unitaire (1918-1927), Presses universitaires de Franche-Comté, 2023.

lundi, janvier 8 2024

Les Taliban et la justice : l'hégémonie par le droit

Adam Baczko, La guerre par le droit. Les tribunaux taliban en Afghanistan, CNRS Editions, 2021.

Le livre qu’Adam Baczko consacre aux tribunaux Taliban dans cet Afghanistan en guerre depuis quarante ans est plus que riche d’enseignements, quand bien même la situation d’aujourd’hui est fondamentalement différente de celle qu’il a connue quand il a mené son enquête : entre 2010 et 2013, le pays était sous occupation américaine et le pouvoir central entre les mains du très controversé Hamid Karzai.

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Inutile d’être juriste ou spécialiste d’Asie centrale pour trouver de l’intérêt à cette lecture qui répond d’une certaine façon à une question que beaucoup se posent : comment diable des Afghans peuvent-ils soutenir ou supporter ces fous de Dieu obscurantistes et barbares ?
Dans un pays ravagé par des décennies d’affrontements, sur un territoire où règnent des seigneurs de guerre mettant en coupe réglée les zones qu’ils contrôlent, où les élites sont autant militaires qu’économiques, où la corruption est omniprésente à tous les niveaux, savoir qu’en cas de problème des juges seront là pour rendre justice avec intégrité revêt une importance considérable… quand bien même, du fait de la guerre civile, la validité des actes juridiques dépend des rapports de force militaires. Comme le répètent des Afghans rencontrés par Adam Baczko, les juges Taliban, détenteurs d’une double légitimité (juridique et religieuse) jugent bien et mieux que les autres, ils ne sont pas corrompus comme les juges dépendant du pouvoir central à qui il suffit de graisser la patte pour gagner son procès, et ils l’affirment d’autant plus aisément qu’ils ne les soutiennent pas politiquement.

Les Taliban ont compris l’importance du droit pour se rendre légitimes notamment aux yeux d’une population essentiellement rurale et conservatrice, épuisée par tant de misère, de violence et d’injustice : une population peu argentée qui veut des réponses rapides à ses problèmes, qu’ils concernent les mœurs, la transmission des héritages, les conflits fonciers ou de voisinage, les querelles commerciales ; une population qui apprécie que les juges ne soient pas du cru (gage d’impartialité) et qu’ils soient régulièrement contrôlés par le mouvement lui-même, toujours inquiet à l’idée que des juges ou des commandants militaires se constituent des fiefs et s’autonomisent.
Pour nombre d’Afghans, la justice n’est pas qu’une affaire de procédures. Un jugement sera respecté à partir du moment où les deux parties auront la certitude que le juge a été impartial, neutre, sans préjugé ethnique et que son verdict sera suivi d’effet. Comme l’écrit l’auteur, la force du droit repose sur sa « capacité à faire reconnaître socialement les décisions des juges comme des actes juridiques – et non politiques – alors même qu’elles ont une dimension très politique ». Car les Taliban, à travers le droit, ne cherche qu’une chose : moraliser la société.

Avec la justice Taliban, qui a pour unique boussole la charia mais qui n’est pas hermétique aux us et coutumes locaux et aux accommodements, un problème se règle ainsi en une poignée de jours la plupart du temps. Mais les juges en conviennent : la loi du Talion facilite les choses ! Juger un meurtre est en effet moins chronophage qu’un litige foncier opposant deux communautés. Nonobstant, la justice expéditive répond aux préoccupations d’une population lassée des passe-droits et des incertitudes, et le système de justice mis en place par Mollah Omar et consorts « s’est imposé comme une des rares sources de prévisibilité dans le quotidien des Afghans ».

lundi, décembre 18 2023

Russes et Ukrainiens, les frères inégaux

Andreas Kappeler, Russes et Ukrainiens, les frères inégaux. Du Moyen Age à nos jours, CNRS Editions, 2022.


L’historien allemand Andreas Kappeler fait œuvre utile en nous proposant Russes et Ukrainiens les frères inégaux, publié par CNRS Editions.
Si l’histoire russe et soviétique est connue, celle de l’Ukraine l’est beaucoup moins. En 300 pages, l’auteur nous invite à penser « l’histoire croisée russo-ukrainienne comme un jeu d’alternance entre interconnexion et déconnexion. » On y croise des Mongols, autrement dit des Tatars, et le prince Alexandre Nevski, les redoutés cosaques zaporogues et Ivan Mazepa, sans oublier Lénine, Staline, Stepan Bandera, fugitivement Nestor Makhno et tant d’autres. On y croise surtout des nobles et des bourgeois, des nationalistes exaltés et des petits paysans grégaires, des chrétiens fervents (orthodoxes, uniates ou romains), des Polonais et des Allemands.

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Comme le souligne le préfacier, le travail d’Andreas Kappeler « permet de comprendre que l’émergence des consciences nationales (...) est le résultat d’un enchaînement de contingences, plutôt que la suite logique d’un quelconque événement fondateur », comme le fut l’émergence à la fin du 10e siècle d’un royaume, la Rous » de Kyiv, revendiqué par les nationalistes russes et ukrainiens comme le berceau de la Russie actuelle… ou de l’Ukraine indépendante. Pour Poutine, la « nation russe » est, par son histoire, trinitaire : russe, ukrainienne et biélorusse. Pour les Ukrainiens, l’Ukraine a une histoire longue, distincte, qu’illustrent des révoltes contre toutes les tutelles qu’elles soient polonaise, suédoise, allemande ou russe. Car depuis 1000 ans, l’Ukraine, ses plaines à céréales comme son riche sous-sol, est convoitée. Et depuis mille ans, les élites ukrainiennes choisissent leur camps en fonction de leurs intérêts partisans… et de leur foi, car les conflits interne au camp chrétien ont joué un rôle central lors de certaines révoltes. Ce fut le cas en 1648 quand des Ukrainiens orthodoxes s’émancipent du royaume de Pologne en massacrant des nobles polonais, des catholiques et des juifs, créant une entité politique indépendante (l’hetmanat) qui, pour se protéger des représailles de Cracovie, va se mettre sous l’aile protectrice du Tsar. S’ouvre alors une nouvelle période durant laquelle la domination russe va s’affirmer… tout comme la volonté des élites ukrainiennes de s’émanciper culturellement et politiquement de la pesante tutelle tsariste puis communiste. La Révolution russe illustre ce double mouvement. Le pouvoir bolchevik reconnaît le droit à l’autodétermination du peuple ukrainien, mais redoute que les Ukrainiens, niés culturellement sous le tsarisme1, apporte leur soutien à la bourgeoisie nationaliste qui se rêve enfin à la tête d’un Etat indépendant. Dans le chaos du début des années 1920, il va alors reprendre la main, réprimer le mouvement séparatiste et satelliser ce territoire si important pour son économie déliquescente. Mais jamais il ne parviendra à anéantir le sentiment national ukrainien qui, tel la vieille taupe, a traversé les décennies.
Depuis l’implosion du bloc soviétique, l’Ukraine existe et s’affirme comme « un acteur autonome de l’histoire ». Mais autonome jusqu’où ? Car depuis les années 1990, ce qui se joue, pour les élites au pouvoir à Kiev, c’est la renégociation du partenariat ukraino-russe afin que les frères inégaux cessent de l’être. Le chauvinisme grand-russe, tancé jadis par Lénine, en a décidé autrement...


1. Dans la seconde moitié du 19e siècle, le tsarisme développa la russification des marges de l’Empire.

lundi, décembre 11 2023

L'émancipation par les savoirs

Jean-Charles Buttier, Charles Heimberg, Nora Kohler (sldd), James Guillaume. L’émancipation par les savoirs, Editions Noir et rouge, 2021.

« Ce n’est pas la science (...) que je redoute pour ces jeunes gens : c’est l’influence d’un certain milieu, (…) c’est l’embourgeoisement ». L’homme qui s’exprime ainsi se nomme James Guillaume. Il est au centre d’un ouvrage collectif intitulé James Guillaume. L’émancipation par les savoirs1 publié par les éditions Noir et rouge.

Avant d’acquérir la nationalité française en 1889, James Guillaume fut l’une des figures du mouvement ouvrier suisse. On lui doit notamment une imposante histoire de la Première Internationale2 dont il fut l’un des acteurs majeurs en tant que membre de la Fédération jurassienne et ami intime de Michel Bakounine. Géographe de formation, anarchiste de conviction, internationaliste, tel était James Guillaume. Fasciné par la Révolution française, il était aussi profondément francophile… et volontiers germanophobe, symptôme de quelques années de lutte violente au sein de la Première Internationale contre les prétentions hégémoniques de Marx, Engels et consorts, et leur mépris des Slaves et des Français3.

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Mais à ce portrait, il manque une dimension, celle du pédagogue, acteur de la mise en place de l’école républicaine française aux côtés de son ami Ferdinand Buisson, bras droit de Jules Ferry. En effet, l’histoire retiendra, non sans amusement, que c’est un anti-étatiste devenu fonctionnaire qui oeuvra à l’édition d’un imposant Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, la bible des hussards noirs de la République, sous l’amicale férule du républicain radical Ferdinand Buisson.
Guillaume et Buisson, étrange attelage qu’unissent quatre choses : ils furent tous deux membres de la Première Internationale ; ils ont été élevés dans le protestantisme libéral d’alors, ouvert à la pensée critique ; ils partagent une même conviction : l’instruction, débarrassée des dogmes théologiques, permet l’émancipation ; pragmatiques, ils veulent agir concrètement sur le monde sans attendre le Grand Soir.

Mais une chose distingue profondément Guillaume et les défenseurs des politiques éducatives républicaines, chose qui apparaît notamment en 1913 à l’occasion d’une réforme portée par Buisson visant à favoriser les études longues au sein des classes populaires : Guillaume s’y oppose parce qu’il ne veut pas « extraire du prolétariat ouvrier et agricole ses éléments les plus intelligents et les faire entrer dans la classe dirigeante ». Il ne veut pas d’une école « pour le peuple », chargée de former de bons citoyens, patriotes et électeurs, et de dégager de la masse des gueux une élite de méritants embourgeoisés. Il ne veut pas qu’on instruise le peuple pour mieux le museler. Compagnon de route de la CGT syndicaliste-révolutionnaire, Guillaume défend au contraire une « école du peuple », donnant à celui-ci des outils pour qu’il s’émancipe collectivement du capitalisme et de l’État. A l’heure de la Parcoursup et de l’individualisation des parcours scolaires au nom de la liberté individuelle, la position de James Guillaume pose une question : « Quelle réforme visant à étendre les possibilités de scolarisation de certains enfants issus de la classe des producteurs serait compatible avec le maintien d’une conscience collective et d’une solidarité propres à cette classe ? »

Notes
1 Ce livre a pour origine un colloque tenu à Genève en 2016.
2 James Guillaume, L’Internationale. Documents et souvenirs (volume 1, 1864-1872), Editions Grounauer, 1980. Ce livre est précédé d’un long texte de Marc Vuilleumier. Lire également Marcello Musto, Pour lire la Première Internationale, Editions sociales, 2022.
3 Sa détestation du Reich bismarckien et de la social-démocratie allemande ne l’abandonnera jamais… En 1914, à la façon d’un Kropotkine, il se rangea du côté de la France, terre des Lumières et de la Révolution de 1789.

dimanche, décembre 3 2023

Ralph Waldo Emerson, penseur tourmenté

Raphaël Picon, Emerson. Le sublime ordinaire, CNRS Editions, 2023

Je ne connaissais de Ralph Waldo Emerson que son amitié avec Henry David Thoreau et leur goût commun pour la nature. Avec Emerson. Le sublime ordinaire1, le philosophe et théologien protestant Raphaël Picon nous en dit plus sur ce penseur tourmenté qui a traversé le 19e siècle.
Qui était Ralph Waldo Emerson ? Un fils de pasteur, né en 1803, qui tînt un journal intime des décennies durant, écrivit livre et poèmes, et délivra moult sermons et conférences. Un des grands penseurs américains du 19e siècle qui se battait pour que l’Amérique redevienne « la terre promise ». Un être tourmenté, mélancolique, qui s’émancipa du calvinisme puritain pour se faire le « pourfendeur des conformismes ».

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Emerson a foi en l’homme. Alors que pour le calvinisme puritain, l’homme est un être dépravé, corrompu, destiné aux flammes de l’Enfer, des voix s’élèvent pour affirmer au contraire que l’homme est perfectible. Emerson est du lot. Il écrit « Un homme a tout ce qui lui faut pour se gouverner lui-même », et il ajoute : « Le but de la vie semble être la rencontre de l’homme avec lui-même ». A l’obéissance d’une loi divine doit succéder « la culture du soi à travers le développement de son propre sens moral ». Emerson le transcendantaliste enjoint ses contemporains à penser et agir en êtres vertueux, à avoir confiance dans leurs émotions : « Ne va pas où le chemin te conduit. Va au contraire là où aucun chemin ne mène ».

Idéaliste et romantique, Emerson voue un culte à la nature. Traversant l’Europe, il est subjugué par « la prodigalité des formes de vie possibles ». De retour aux Etats-Unis, il aime marcher seul dans les bois de sa propriété de Concord : « Mes bois sont le seul endroit où je ressens de la joie, écrit-il. Mon esprit s’élève dès que j’y entre ». Emerson est un solitaire. Mais un solitaire qui n’a jamais cessé d’intervenir publiquement. Le prếcheur d’hier est devenu « une des grandes voix de la cause abolitionniste ». Cependant, Emerson a un « certain dédain pour la chose publique et l’agitation militante », une agitation qui peut faire perdre cette « maîtrise de soi » à laquelle il tient tant. Dès les années 1830, il s’est fait l’avocat des Indiens et des esclaves. Une loi l’a particulièrement révulsé : la Fugitive slave law oblige les citoyens à capturer les esclaves fugitifs et à les restituer à leurs propriétaires. Pour Emerson, l’esclavage, c’est l’anti-Amérique. En prenant position lors de la guerre de Sécession pour les Nordistes, Emerson ne se bat pas seulement pour mettre fin à l’esclavage : il espère que de cette guerre civile naîtra une nouvelle Amérique ou plutôt que celle-ci redeviendra une terre de liberté.

La pensée d’Emerson, nous dit l’auteur, « déroute, agace, titille ». Vénéré par certains comme chantre d’une Amérique mythifiée, moqué par d’autres pour son mysticisme et ses pensées absconses, Emerson ne laisse personne indifférent. Et comme le dit Raphaël Picon, « c’est aussi parce qu’on ne le comprend pas entièrement qu’Emerson fascine tant ».

Note
1 Ouvrage initialement paru en 2015, un an avant la disparition de l’auteur.

dimanche, novembre 26 2023

Réformer l'aide sociale, châtier les pauvres

Tamara Boussac, L’affaire de Newburgh. Aux origines du nouveau conservatisme américain, Presses de SciencesPo, 2023.

Lorsque Joseph McDowell Mitchell apparaît à la télévision un jour de janvier 1962, il ne sait pas encore que ses mots vont provoquer un séisme politique d’ampleur nationale. Tamara Boussac nous en dit plus dans L’Affaire de Newburgh. Aux origines du nouveau conservatisme américain (Presses de SciencesPo).

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Qui est Joseph McDowell Mitchell ? Un fonctionnaire chargé de réformer l’aide sociale d’une petite ville du nord-est des Etats-Unis appelée Newburgh, une ville en déclin depuis quelques années, une ville qui cherche à se réinventer et qui considère que les parasites sociaux sont la cause de son malheur ; des parasites sociaux dont le portrait robot serait celui du migrant noir du sud aux mœurs relâchées et vivant des aides sociales versées sans contrepartie et sans véritable contrôle. Evidemment, tout cela n’est pas dit avec une telle franchise, mais cela ne trompe personne : c’est bien cette population d’implantation récente qui est visée par la municipalité républicaine, puisque la population noire a doublé en une décennie, bouleversant le visage de la ville.
Depuis six mois, McDowell Mitchell a donc en charge l’application de 13 nouvelles règles dont le but est bien de faire des économies en limitant le nombre d’allocataires. J’en relèverai trois : l’obligation de travailler 40 heures par semaine pour la ville quand on est chômeur en bonne santé ; la radiation de « toutes les mères d’enfants illégitimes (…) si elles donnent à nouveau naissance en dehors du mariage » ; tout nouvel allocataire doit prouver qu’il est venu « à Newburgh pour répondre à une offre d’emploi concrète » et non pour toucher les aides sociales.

Qu’importe si les journalistes soulignent que l’Afro-américain fainéant, fornicateur, vampirisant l’aide sociale n’existe pas à Newburgh, la rhétorique réactionnaire fonctionne : l’État-providence, c’est du socialisme déguisé qui déresponsabilise l’individu d’un côté et renforce le pouvoir de l’État fédéral de l’autre ; confier sa gestion aux autorités locales, c’est l’assurance d’en finir avec les abus, les paresseux, les tricheurs, en somme avec le laxisme et le sentimentalisme portés par la gauche, les syndicats mais aussi l’aile libérale du parti républicain. Seule une réforme profonde de l’aide sociale pourra convaincre le contribuable américain, honnête et travailleur, qu’il n’est pas victime du « racket de l’assistance », qu’il ne paie pas pour engraisser des fainéants, lubriques de surcroît !

Pour Tamara Boussac, nous ne faisons pas face à une révolte antifiscale car ces réformateurs acceptent de payer l’impôt mais ils veulent en avoir pour leur argent. Aider les pauvres est un investissement, d’où leurs appels répétés à une responsabilisation des pauvres qui a les traits d’une réhabilitation morale : contrôle social et mise au pas culturel font toujours bon ménage.
Cette offensive conservatrice portera ses fruits puisqu’elle influencera profondément la réforme de l’aide sociale proposée par le gouvernement démocrate de John Fitzgerald Kennedy. Et depuis, la pénalisation de la misère1 et le contrôle des assistés2 sont au coeur de toutes les réformes sociales.

mardi, novembre 14 2023

Accidents du travail : "C'est le métier qui veut ça"

Véronique Daubas-Letourneux, Accidents du travail. Des morts et des blessés invisibles, Bayard, 2023.

Chaque année, 700 travailleurs meurent au turbin, et l’on dénombre plus de 900000 accidents du travail. La sociologue Véronique Daubas-Letourneux nous en dit plus dans son livre : Accidents du travail. Des morts et des blessés invisibles (Bayard).

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L’autrice, en s’intéressant aux accidents du travail « ordinaires », nous invite à aller « au-delà du fait divers » pour prendre la mesure de cette catastrophe sociale. Que nous disent les statistiques ? Que ce sont les hommes qui sont massivement touchés par les accidents graves et mortels, mais depuis une vingtaine d’années, nous assistons à une montée en flèche du nombre de femmes victimes d’accidents du travail. Que les jeunes sont plus touchés que les anciens par les accidents, mais ce sont ces derniers qui sont les plus durement affectés. Deux phrases que l’on pourrait remplacer par une poignée de mot-clés : métiers du care, services, intérim, précarité, performance…

Métiers du care et services (comme le nettoyage) parce que les femmes y sont massivement présentes et que c’est là qu’elles s’y cassent le dos. Intérim et précarité parce que les jeunes sont envoyés au charbon dans des univers professionnels qu’ils ne maîtrisent pas ou peu ; ce qui pousse Véronique Daubas-Letourneux à parler d’un double marché de l’emploi, celui des salariés permanents d’un côté, mieux protégés, et celui des abonnés à l’intérim et à la sous-traitance. Performance et productivité parce que c’est en leur nom que le prolétaire prend des risques ou qu’on le pousse à en prendre pour « satisfaire le client ».

En donnant la parole aux victimes, Véronique Daubas-Letourneux nous rappelle que les chiffres ne disent pas tout de la catastrophe. Celle-ci est plus profonde : combien d’accidents non déclarés sous la pression de l’employeur ? Combien de travailleurs blessés vont au chagrin chaque jour de peur de perdre leur prime d’assiduité ? Ou de se faire mal voir : des collègues que leurs absences mettent dans l’embarras puisqu’ils vont devoir travailler plus, en effectif réduit ; de la hiérarchie, surtout, qui a vite fait de leur coller une étiquette de tire-au-flanc ou d’incompétents et de maladroits. Et puis il y a la peur, celle de perdre son travail si d’aventure on vous déclare inapte à sa poursuite. Véronique Daubas-Letourneux parle à ce propos de triple peine : peine physique lié au handicap et aux séquelles, peine financière (pertes des primes liés à l’emploi par exemple), peine sociale puisque « 95 % des déclarations d’inaptitude se soldent par un licenciement ».

En cassant les collectifs de travail, en fragmentant le salariat, gouvernements et patronat ont largement érodé la capacité de « nuisance » des syndicats ; et dans le secteur des services, où règnent la précarité et le turn-over, les syndicats sont largement absents…
« C’est le métier qui veut ça » déclare fataliste l’un des enquêtés, préparateur de commande au dos en vrac. C’est plus sûrement la logique du capitalisme qui l’exige...

vendredi, novembre 3 2023

Trotskistes en Résistance (1939-1945)

Robert Hirsch, Henri Le Dem, François Préneau, Résistance antinazie, ouvrière et internationaliste. De Nantes à Brest, les trotskistes dans la guerre (1939-1945), Syllepse, 2023.

Leurs noms ne vous diront rien. Certains ont échappé ou sont revenus de l’enfer, d’autres pas. Robert Hirsch, François Préneau et Henri Le Dem leur rendent hommage dans un passionnant ouvrage intitulé Résistance antinazie, ouvrière et internationaliste. De Nantes à Brest, les trotskistes dans la guerre (1939-1945) publié par les éditions Syllepse.

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Jeunes mais déjà aguerris, solidaires, audacieux, issus des milieux communistes, socialistes révolutionnaires ou des auberges de jeunesse, une poignée de prolétaires de la région nantaise se lance sans peur du lendemain dans la Résistance, mais une Résistance particulière. Contre l’Union sacrée, ils en appellent au défaitisme révolutionnaire. Considérant que la lutte armée est contre-productive puisque la répression qu’elle entraîne décime l’avant-garde ouvrière, désarmant de fait le prolétariat, ceux que les staliniens appellent les « hitléro-trotskistes », en viennent à écrire qu’en « déboulonnant les rails et en posant des bombes, on prépare la défaite de la classe ouvrière ».

Délaissant la lutte armée, ces jeunes partisans de la Quatrième Internationale se lancent en 1943 dans la confection et la distribution au sein des principales usines nantaises d’un bulletin clandestin : Front ouvrier. Un bulletin dont on ne connaissait que quelques numéros et dont les auteurs ont retrouvé une collection quasi-complète en se plongeant dans les archives policières.
Tiré à quelques centaines d’exemplaires, ce bulletin affirme que le second conflit mondial n’est que la répétition du premier (autrement dit un conflit entre puissances impérialistes1), et qu’il faut se ternir prêt et préparer la révolution mondiale qui, à n’en pas douter, éclatera à la fin des hostilités ; d’où la nécessité d’entrer en relations avec les soldats de la Wehrmacht pour créer en son sein des foyers antinazis qui en renversant Hitler rendront « possibles les Etats-Unis socialistes du monde qui tueront la misère et la guerre ». Ce travail de fraternisation sera mené, avec l’appui de quelques Nantais, à Brest pendant quelques mois de l’année 1943, mais trahi par un soldat allemand, le groupe finistérien sera décimé par la répression, tout comme les noyaux trotskistes parisiens. A Nantes en revanche, la plupart des militants échapperont par miracle à la Gestapo et continueront à faire vivre Front ouvrier jusqu’à la Libération. Mais ce bulletin clandestin ne se contentent pas de populariser les thèses trotskistes dans la classe ouvrière, il est aussi un outil pour mieux appréhender grâce à ces échos d’entreprises ce que fut le quotidien des travailleurs manuels sous la botte nazie. Etait-il lu largement dans les usines où il était diffusé ? Impossible de le savoir, mais selon certains témoins, son contenu a eu une influence non négligeable sur les pratiques et attitudes de certains collabos. Car les rédacteurs n’hésitent pas : outre les appels à la solidarité de classe contre les brimades et le STO, ils dénoncent nommément les petits chefs zélés qui font turbiner les prolos pour le compte de l’Allemagne nazie, ou ceux qui s’adonnent au marché noir en détournant les denrées alimentaires destinées aux restaurants d’entreprise.

En décembre 1944, Front ouvrier cesse de paraître, et ses animateurs participent à la création du Parti communiste internationaliste. Débute alors pour eux un nouveau combat : comment exister politiquement dans un univers dominé à gauche par le Parti des fusillés : le PCF ?

Note
1. Le racisme et la haine antisémite, qui sont pourtant au coeur de la pensée nazie, ne tiennent aucune place dans leurs analyses. Pour l’anecdote, ils installeront leur première imprimerie clandestine au sous-sol d’un magasin de fringues tenu par les parents d’un de leurs militants, des Juifs lituaniens réfugiés en France.

samedi, octobre 21 2023

Haymarket, les martyrs de Chicago

Martin Cennevitz, Haymarket. Récit des origines du 1er mai, Lux, 2023.

On les appelle les martyrs de Chicago. Ils étaient militants ouvriers et révolutionnaires, et ils finirent au bout d’une corde. Martin Cennevitz en fait le portrait dans Haymarket. Récit des origines du 1er mai, publié par les éditions Lux.

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L’histoire est connue de beaucoup. A Chicago, fin avril 1886, la classe ouvrière naissante entre en action. A la faveur de la renégociation annuelle des contrats de travail, elle veut obtenir les huit heures. Le patronat ne veut évidemment pas en entendre parler. A l’issue d’un meeting de protestation contre les violences patronales, et alors que la foule commence à se disperser, une bombe est lancée sur les forces de l’ordre. La presse, aux mains des industriels, se déchaîne alors contre les syndicalistes et les anarchistes qu’elle rend responsables de l’attentat. La Police rafle huit hommes (Neebe, Lingg, Schwab, Fielden, Spies, Engel, Parsons et Fischer). Leur particularité : aucun n'était sur place lors de l'explosion, hormis Fielden, présent à la tribune. Le procès se tient dans la foulée, procès politique, truqué dont l’issue ne fait aucun doute : seul Neebe échappe à la peine de mort. Malgré les campagnes internationales de solidarité, quatre hommes sont pendus en novembre 1887, trois sont maintenus en détention ; le dernier, Louis Lingg, a préféré le suicide à la potence. deux ans plus tard, le mouvement socialiste international décidera de faire du 1er Mai un moment d’hommages à ces martyrs et d’affirmation des revendications ouvrières.

L’historien Martin Cennevitz mêle dans ce livre le récit des événements et le portrait de ces huit victimes de la justice de classe en tentant d’imaginer les sentiments qui les habitèrent. Huit hommes assez représentatifs de la jeune classe ouvrière américaine : un seul est né sur le sol américain, les autres sont des immigrants venus de la vieille Europe pour s’inventer une vie ou fuir la répression. Chicago est ainsi une Babel ouvrière où les nationalités se côtoient : Polonais, Irlandais, Tchèques et bien sûr Allemands. Chicago est une ville-phare où la presse révolutionnaire et syndicale est largement diffusée et les noyaux militants, nombreux.

Martin Cennevitz nous fait mieux connaître Louis Lingg, l’adepte de la propagande par le fait, Albert Parsons, homme de tous les combats à l’âme syndicaliste, Fischer et Engel les radicaux qui pensent que seule la dynamite émancipera le prolétariat, ou encore, Spies, l’intellectuel renégat qui, pour sauver sa peau, a fait acte de contrition… comme l’ont fait Fielden et Schwab. Martin Cennevitz ne juge personne, de la même façon qu’il ne met pas sur le dos des amis de Louis Lingg, anarchistes individualistes comme lui, l’organisation de l’attentat ; car on ne sait toujours pas si l’attentat fut leur œuvre ou le fruit d’une manipulation policière.
En conclusion, Martin Cennevitz nous emmène à Islamabad, le 1er mai 2020, où une femme a brandi « un grand panneau rouge sur lequel (s’étalaient) huit visages surgis du passé », ceux des martyrs de Chicago, « parce qu’au crépuscule d’un vendredi noir se dessine toujours l’horizon lumineux de formes de vie plus dignes à gagner ».

Volga, l'indomptable

Pascal Marchand, Volga. L’héritage de la modernité, CNRS Editions, 2023.

La Volga ne fut ni le Rhin, ni le Nil, et pourtant nombreux furent les pouvoirs à se pencher sur son lit pour lui imaginer un avenir grandiose. L’immense fleuve est au coeur du livre du géographe Pascal Marchand, Volga. L’héritage de la modernité, publié par CNRS Editions.

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La Volga ne fut pas le Rhin car son caractère capricieux, avec ses crues gigantesques l’empêcha d’accueillir sur ses berges des centres commerciaux d’envergure ; elle ne fut pas plus le Nil car aucune agriculture ne put profiter de ses crues fertilisantes, du fait des étés trop courts. L’immense Volga est ainsi : indomptable.
Tsars comme bolcheviks, tous rêvèrent de faire de la Volga autre chose qu’une réserve à poissons, notamment du plus célèbre d’entre eux : l’esturgeon et la richesse qu’il porte (le caviar).
Dompter le fleuve, en faire un moteur du développement économique et du socialisme grâce à l’hydroélectricité : tel fut le credo du pouvoir soviétique. Leur raisonnement, rappelle l’auteur, était simple : il suffit de retenir l’eau au moment de la fonte des neiges en créant d’immenses lacs-réservoirs liés chacun à une centrale hydroélectrique, puis de relâcher cette eau en fonction des besoins. Raisonnement simple n’implique pas une politique à la hussarde : Pascal Marchand souligne au contraire la profusion d’études, d’articles, de rapports sur les conséquences du projet « Grande Volga » pour la flore, la faune, l’économie de la pêche, l’érosion des berges… : « nulle part ailleurs dans le monde un projet aussi vaste n’avait été fondé sur une telle somme de recherches scientifiques » ; la « Petite Mère Volga » allait se mettre au service du communisme ! Mais dans un univers bureaucratisé où chacun doit répondre aux exigences du Plan, la méfiance est de rigueur : l’auteur cite le cas des alevins de carpe relâchés en masse pour stimuler le secteur de la pêche, et qui ont fait le bonheur, non des pêcheurs, mais des carnassiers...

« Sur les cinquante années (1933-1987) de la phase de construction (de cette Nouvelle Volga), rien ou presque ne s’est passé comme prévu », nous dit l’auteur. On peut évidemment en rendre responsable, et à raison, la bureaucratie soviétique, ou encore la décennie de sécheresse inédite qui frappa la zone au début des années 1930 et remit en question tant de certitudes. Mais il me semble que de la lecture de ce livre, au moins trois leçons peuvent être retirées. La première est que toute politique volontariste de développement est vouée à l’échec sans implication et formation des populations : l’échec des plans d’irrigation ou de développement de l’agriculture et de la pêche en attestent. La seconde est qu’il est périlleux de poursuivre plusieurs lièvres en même temps : difficile de concilier la construction de barrages et la production hydro-électrique, qui repose sur des lâchers d’eau importants, avec la survie/protection des frayères ou l’alvinage intensif qui redoutent plus que tout les variations de température ; difficile de retenir l’eau en amont sans conséquence pour les nappes phréatiques et l’apport en sédiments en aval ; difficile d’industrialiser sans polluer...

La troisième leçon, je vous laisse la tirer de cette citation de Pascal Marchand : « La Volga a toujours davantage inspiré la démesure que la mesure ».

mercredi, octobre 18 2023

Un monde complètement surréel

Noam Chomsky, Un monde complètement surréel, Lux, 2023.

« Un monde complètement surréel », tel est le titre d’une courte brochure rassemblant quatre textes du célèbre militant de la gauche radicale nord-américaine Noam Chomsky.
Publié initialement en 2004, ce livre permet d’appréhender les grandes lignes de la pensée de ce critique inlassable du monde médiatique et de l’America First.

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Parce que la « langue peut aussi bien servir à obscurcir et à tromper qu’à expliquer et à clarifier » (Neil Brooks), le nonagénaire Chomsky nous aide depuis un demi-siècle à « décrypter le vocabulaire des puissants » avec un sens consommé de la formule et la ferme volonté de se faire comprendre du plus grand nombre. Pas de jargon, pas d’artifices littéraires. Et si les textes rassemblés ici ont entre trente et quarante ans, ils n’ont malheureusement guère perdu en pertinence.
Dans Contrôler l’opinion publique (1996), Chomsky pointe la mainmise du big business sur les grands médias et glisse, sarcastique, que « la liberté d’expression existe aux Etats-Unis (…) : il suffit d’avoir suffisamment d’argent pour se l’acheter ». Oui, le consentement se fabrique, et nous dit Chomsky « la propagande est à la démocratie ce que la violence est au totalitarisme ».
La critique de l’impérialisme américain est au coeur de la pensée chomskyenne. Elle le fut dès ses premiers écrits, et elle continue à l’être. Ce n’est plus contre la guerre du VietNam que Chomsky se dresse mais contre les accords économiques internationaux comme l’ALENA qui offrent le monde aux multinationales, sans grandes contreparties. Le business avant tout, et qui sommes-nous pour oser intervenir dans des débats qui dépassent notre entendement ? « Le nouvel âge impérial, écrit Chomsky, marque une transition vers l’extrémité réactionnaire de l’éventail antidémocratique. »
Un nouvel âge impérial qui s’est bâti sur les ruines du Moyen-Orient à coups de mensonges et de propagande d’État. « Le monde complètement surréel » se tient là. « Washington détient le record mondial des tentatives d’assassinat de leaders étrangers » (songeons seulement à Salvador Allende), mais l’Empire du Bien continue à être honoré comme le pays de la liberté. L’intelligentsia américaine avale tout, et applaudit : « N’importe quel Etat totalitaire serait fier d’avoir une classe intellectuelle capable de telles acrobaties », et rares sont les Vladimir Danchev. Le nom de ce journaliste soviétique n’est pas passé à la postérité. Au début des années 1980, il avait dénoncé à la radio la politique de son pays en Afghanistan. Les médias occidentaux saluèrent son courage, Paris lui décerna un prix, et Vladimir Danchev écopa d’un séjour de quelques mois en hôpital psychiatrique. A coup sûr, il fallait être psychologiquement dérangé pour confondre la défense d’un gouvernement ami avec une invasion !

En Occident, nous dit Chomsky, « il n’y a pas de Danchev ici, excepté aux confins du débat politique », tellement les journalistes sont « inféodés au système doctrinal ». Pour lutter contre ce contrôle idéologique, « il ne peut y avoir de tâche plus urgente que d’arriver à comprendre les mécanismes et les méthodes de l’endoctrinement (…), faciles à saisir dans les sociétés totalitaires » mais bien moins là, écrit-il, où règne « le système de lavage de cerveau sous régime de liberté ».

samedi, octobre 7 2023

Les classes sociales pour penser le monde

Etienne Penissat, Classe, Anamosa, 2023.


On a prédit cent fois sa mort et nié son intérêt pour penser les sociétés modernes. Et la voici qui retrouve aujourd’hui une nouvelle jeunesse. Classe est le nouveau mot ausculté par le sociologue Etienne Penissat pour le compte des éditions Anamosa et de son excellente collection Le mot est faible.

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Etienne Penissat nous rappelle tout d’abord que longtemps « la classe a servi de langage pour rendre visibles et audibles les conflits et les inégalités » et que le mot est demeuré « un enjeu de luttes ». Car la classe, comme tout concept, a une histoire ; je dirais même une histoire nationale. Elle est donc une « construction intellectuelle », un outil pour décrire et penser le monde, notamment à l’ère industrielle, quand apparaît et se structure la classe ouvrière.

Le singulier pose ici question car durant le 19e siècle, le pluriel était de rigueur : le monde des travailleurs manuels était un univers éclaté où se côtoyaient l’ouvrier-artisan, fier de ses savoir-faire et capable d’en imposer aux maîtres à l’occasion, et le prolétaire sans-le-sou, obligé de se vendre à vil prix pour survivre. Ce n’est qu’au 20e siècle que le singulier s’est imposé, conséquence de l’homogénéisation du monde ouvrier. La classe ouvrière prend le visage de l’ouvrier des grandes concentrations industrielles, celui qui a le coeur à gauche et une carte syndicale dans la poche. Classe ouvrière et mouvement ouvrier tendent alors à se confondre. Puis, avec la crise des années 1970 et la victoire idéologique du libéralisme, nous assistons à la « marginalisation de la classe comme vision légitime des divisions du monde social », y compris dans les travaux de sciences sociales. La classe n’a plus sa place sur le marché des idées…

Cependant, cette éclipse offre l’opportunité de mettre en question le « réductionnisme dont le mot classe a fait l’objet pendant son âge d’or ». Car l’ouvrier d’antan était aussi une ouvrière ou encore un immigré pas toujours catholique ! La prise en compte de la question du genre ou de l’origine permet, nous dit l’auteur, non d’affaiblir mais d’« enrichir la notion de classe sociale » et de rappeler que la classe ouvrière fut toujours plurielle, qu’« ouvrière n’est pas le féminin d’ouvrier » (D. Kergoat) et que les OS, sans espoir de promotion sociale, étaient massivement étrangers. Cette pluralité des formes de la domination était connue mais en faire un usage politique semblait à beaucoup délicat. Il y avait un front prioritaire et des fronts secondaires,voilà tout.

L’auteur se réjouit qu’aujourd’hui les « références à la classe (aient) repris une certaine vigueur », non parce que ceux qui les portent fantasment une « classe » forte et indivise mais parce que leurs discours constituent un antidote contre ceux qui fabriquent des « nous » à usage politique dangereux puisqu’ils enferment « les classes populaires dans des oppositions binaires » : Français contre immigrés, travailleurs contre chômeurs...
L’intersectionnalité, dont Etienne Penissat se fait le promoteur, « invite à sortir d’une vision essentialiste de chacune des formes de domination » et à « penser stratégiquement le développement des luttes spécifiques et leur articulation ». Compliqué ? Exigeant ? Sans doute, mais les combats émancipateurs d’hier laissèrent trop de dominés sur le bord du chemin...

mercredi, octobre 4 2023

Des paysans écologistes

Jean-Philippe Martin, Des paysans écologistes. Politique agricole, environnement et société depuis les années 1960, Champ Vallon, 2023.

Quel visage aura l’agriculture de demain ? Cette question traverse le dernier livre de l’historien Jean-Philippe Martin, Des paysans écologistes. Politique agricole, environnement et société depuis les années 1960, publié par Champ Vallon.
Le constat ne pousse pas à l’optimisme. Sols appauvris, nappes phréatiques à l’état critique, abeilles aux abonnés absents, algues vertes, cancers professionnels, perte de biodiversité… tout concourt à remettre en question radicalement l’agriculture productiviste. Mais, des méga-bassines aux recherches génétiques sur le vivant, l’agro-business prouve qu’elle n’entend pas rendre les armes. Son credo demeure : le Progrès nous sauvera du Progrès.

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Contre les « représentations paresseuses sur les paysans », l’auteur nous conte un demi-siècle de remise en question du modèle dominant en agriculture par les agriculteurs eux-mêmes. Dès les années 1960, avec la biodynamie, des paysans s’intéressent aux sols maltraités par l’usage massif des produits phytosanitaires. A partir des années 1970, le propos se fait plus radical : c’est la logique du capitalisme lui-même qui est attaquée par les paysans-travailleurs. La modernisation de l’agriculture, ça tue le petit paysan et ça endette les autres !
Sur tout le territoire, des paysans, souvent réunis en associations ou collectifs, inventent alors d’autres possibles. Leurs motivations ? Etre plus autonomes sur leur exploitation, protéger le vivant, se garantir un revenu suffisant et vivre au pays, autrement dit lutter contre les déserts ruraux et les accapareurs de terre. Les raisons qui les ont poussés à rompre sont nombreuses : la chimie les a rendus malades, une épidémie a décimé leur troupeau, le métier a perdu son attrait. Les différents scandales sanitaires (veau aux hormones, vache folle, algues vertes, chlordécone) mettent définitivement au premier plan la question du lien entre agriculture et détérioration de l’environnement, et l’importance de développer une agriculture biologique. Les paysans « marginaux », ces « hurluberlus », cessent de l’être aux yeux du grand public, obligeant les pouvoirs publics et le syndicat majoritaire à « greenwasher ». Car il n’aura échappé à personne qu’aucun gouvernement n’a osé remettre en question radicalement le modèle dominant qui a fait de la France une puissance agricole mondiale ; et la FNSEA se dit même aujourd’hui porteuse d’une « ambition agroécologique pragmatique » ! Or, le pragmatisme en agriculture, ça donne des Sainte-Soline, des Sivens, et ça répand des néonicotinoïdes dans les champs !

Aujourd’hui, d’autres questions se posent. Elles concernent : l’avenir de l’agro-pastoralisme confronté à la présence de l’ours et du loup ; celui de l’élevage, du respect de l’animal et de place de la viande dans l’alimentation humaine ; celui de la chasse et du partage des espaces ruraux ; mais aussi, de façon marginale, « l’idéologie du ré-ensauvagement » qui transforme l’agriculteur et l’éleveur en intrus d’une « nature » sacralisée qu’il faudrait restaurer pour rendre à sa sauvagerie initiale… alors que les humains n’ont pas attendu l’avènement de l’agriculture pour transformer leur environnement immédiat et en tirer de quoi vivre. Quel visage aura l’agriculture de demain ? Réponse difficile. Mais si l’on veut qu’elle soit respectueuse des écosystèmes, des travailleurs et des consommateurs, et que le bio soit accessible à tous, alors l’alliance entre paysans en rupture et citoyens-consommateurs autour de ce qu’on appelle « la démocratie alimentaire » se posera avec acuité.

mercredi, septembre 27 2023

Autopsie de Peron

Louis Mercier Vega, Autopsie de Peron. Un bilan du péronisme : Argentine 1930-1974, L’Atinoir, 2021.


L’homme est mort depuis un demi-siècle mais son fantôme continue de hanter le monde politique argentin. D’où l’utilité de cette réédition du livre de Louis Mercier Vega, Autopsie de Peron. Un bilan du péronisme (Argentine 1930-1974) publié par les éditions L’Atinoir.

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Louis Mercier-Vega était un anarchiste critique qui se gaussait autant du marxisme fossilisé que de l’anarchisme vaseux et de l’idolâtrie des principes. Afin d’échapper à la police, cet ancien de la colonne Durruti décide, en 1940, de gagner l’Amérique latine où il ne reste que deux années puisqu’il rejoint vite les Forces françaises libres et participe à la lutte anti-nazie. Est-ce ce séjour qui le pousse à s’intéresser au sous-continent américain ? Sans doute puisqu’il lui consacrera plusieurs ouvrages1 dont cette plongée dans l’histoire du péronisme.
Issu de la petite-bourgeoisie argentine, Juan Domingo Peron a mené une carrière militaire assez classique, dans un pays où, au sein de l’armée, les hauts gradés n’ont pas abandonné l’idée de jouer un rôle politique de premier plan, au service de la grande bourgeoisie terrienne, de l’église, de l’ordre et de la discipline : fascisme et nazisme plaisent à beaucoup, et Peron est du lot. Si lors du premier conflit mondial, l’Argentine fut neutre, lors du second, sous la pression américaine, le gouvernement finit par rompre ses relations avec les puissances de l’Axe mais sans pour autant leur déclarer la guerre. Les militaires comme Peron avalèrent la pilule...

C’est durant les années 1930 et 1940 que Peron, à qui l’on prête un certain « génie oratoire », s’imagine un destin d’exception. Dans une Argentine marquée par la violence sociale, l’ambitieux officier a conscience que l’ordre social est condamnée si les dominants sont incapables de construire des alliances avec les classes populaires. Lorsqu’il parvient au pouvoir en 1946, il met en place ce qu’il appelle le justicialisme, doctrine reposant sur une alliance entre trois fractions venant de l’armée, du syndicalisme ouvrier2 et du patronat convaincues de la nécessité pour le pays de se doter d’un Etat fort, interventionniste, développementaliste3, nationaliste et autoritaire ; autoritaire et non totalitaire puisque Peron ne remit pas en cause le pluralisme politique. Pour Peron, à l’instar du chancelier Bismark en son temps, satisfaire certaines revendications des ouvriers et des pauvres est la seule façon de couper l’herbe sous le pied des syndicalistes marxistes ou libertaires, de faire comprendre au peuple que la modération et la confiance dans la figure du chef bienveillant sont ses seules voies possibles d’émancipation.

Pour l’auteur, qui rappelons-le écrit ce livre en 1974, le péronisme n’est cependant pas un populisme. En réalité, Mercier-Vega, qui trouve la définition du populisme imprécise, s’intéresse davantage à ses singularités et à son histoire atypique puisque chassé du pouvoir en 1955, exilé chez Franco, Juan Peron y revient en 1973, dans un climat de guerre civile, où les forces se réclamant de lui, à droite comme à gauche, se déchirent violemment… et continuent à le faire encore aujourd’hui. Mercier-Vega se refuse donc à faire entrer ce péronisme insaisissable dans une case particulière et il se retrouverait sans doute dans ces mots du sociologue Guy Hermet : « Le populisme se comprend sans doute mieux dans la lumière brouillonne des formes accumulées qu’il a revêtues dans le temps et dans l’espace que par une synthèse intellectuelle forcément simplificatrice. Incohérent dans sa réalité, il résiste à l’abstraction cohérente. »4

Notes
1. Technique du contre-Etat. Les guérillas en Amérique du sud (Belfond, 1968) ; Mécanismes du pouvoir en Amérique latine (Editions universitaires, 1967) ; et à titre posthume La Révolution par l'État : une nouvelle classe dirigeante en Amérique latine (Payot, 1978).
2. Ministre depuis le coup d’État de 1943, chargé notamment du travail, Peron a fait passer quelques lois sociales qui lui permirent d’obtenir le soutien des classes populaires et de la puissante CGT.
3. D’où le soutien que lui apporte le patronat moderniste qui a besoin pour son business d’un Etat-entrepreneur.
4. Guy Hermet, Les populismes dans le monde. Une histoire sociologique (19e – 20’ siècle), Fayard, 2001. Pour Guy Hermet, le péronisme est un populisme, tout comme le pense Guillaume de Gracia, le post-facier du présent ouvrage, auteur de Peron contre le populaire. Naissance d’un populisme, Editions sans nom, 2020.

lundi, septembre 18 2023

Poutine, l’Ukraine et les statues de Lénine

Dominique Colas, Poutine, l’Ukraine et les statues de Lénine, Presses de SciencesPo, 2023.

Si vous vous rendez en Ukraine, hors Crimée et Donbass, vous ne trouverez pas de statues de Lénine. Le Leninopad est passé par là : plus de 5000 statues à la gloire d’Oulianov ont été abattues depuis 1991. Le conflit mémoriel relatif à l’héritage soviétique est au coeur du livre du politiste Dominique Colas : Poutine, l’Ukraine et les statues de Lénine (Presses de SciencesPo).

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Critique radical de Lénine et du léninisme1, Dominique Colas s’est intéressé à la façon dont Poutine utilise l’histoire pour justifier sa politique expansionniste, de défense de la Russie éternelle. Poutine fait tout d’abord de Lénine, et donc de la Révolution russe, le père fondateur de l’Ukraine indépendante, au prix de quelques raccourcis. Lors de la Révolution, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, Lénine, fin tacticien ou naviguant à vue, a défendu l’indépendance de l’Ukraine, mais avec l’espoir que les sirènes nationalistes seraient moins attractives aux oreilles des gueux que l’idéal communiste ; qu’en d’autres termes, à la possible sécession, on préférerait l’association. Il n’en fut rien : la guerre ensanglanta l’Ukraine des années durant, opposant l’armée rouge aux armées blanches et aux nationalistes2, mais aussi aux anarchistes… jusqu’à la victoire politico-militaire de Moscou3. L’Ukraine sortit meurtrie de cette poignée d’années marquée par des massacres, des pogroms4 et, déjà, par une terrible famine.

La guerre civile terminée, les bolcheviks se lancèrent dans un vaste chantier de promotion de la figure de Lénine à travers statues et monuments. Assis, debout, parfois accompagné de Staline, le Lénine de pierre ou de bronze incarne le pouvoir et sa toute-puissance, le parti guidant le peuple. Mais après 1991 pour les nationalistes ukrainiens, et les démocrates sont du lot, les dites statues symbolisent pêle-mêle l’URSS, Staline, les goulags, le communisme, la Fédération de Russie et ses rêves impériaux, sans oublier la famine des années 19305. Les abattre, c’est faire disparaître de l’espace public une histoire imposée par le puissant voisin pour la remplacer par son propre roman national : les lois ukrainiennes de dé-communisation permettent ainsi d’honorer la mémoire de tous les nationalistes ukrainiens, y compris les plus infects, comme le néo-nazi Stepan Bandera, mais elles permettent au peuple ukrainien de se réapproprier son histoire nationale et de faire de celle-ci un objet de débat démocratique, et donc d’affrontement idéologique.

L’histoire nous rappelle que c’est le nationalisme qui créé la nation en excommuniant, en épurant, en mettant à bas et en érigeant. Poutine l’a parfaitement compris. Il n’a pas touché aux statues de Lénine et, se glissant dans les pas de Staline6, il inaugure aujourd’hui des statues en l’honneur des Tsars d’hier comme Vladimir 1er, Pierre Le Grand ou Ivan Le Terrible. Ce faisant, il constitue « une chaîne mémorielle qui correspond à l’histoire de la Russie qu’il a décidé de forger » : une Russie forte, puissante, chrétienne, unissant depuis des siècles trois peuples slaves (russe, ukrainien, bélarusse) et bien décidé à ce qu’il en soit ainsi longtemps.

Notes
1. Dominique Colas, Le léninisme, PUF, 1982 : « Le stalinisme est une variante du léninisme plus qu’une déviation (…). Le léninisme est le développement de la perversion en politique sous une forme massive et organisée ».
2. Sans parler du rôle des Etats étrangers qui avaient tout intérêt à fragiliser un puissant voisin.
3. Sur l’histoire des relations entre Russie et Ukraine, lire Andreas Kappeler, Russes et Ukrainiens, les frères inégaux. Du Moyen âge à nos jours, CNRS Editions, 2022.
4. Brendan McGeever, L’Antisémitisme dans la Révolution russe (1917-1920), Les Nuits rouges, 2022.
5. Robert Conquest, Sanglantes moissons. La collectivisation des terres en URSS, Robert Laffont, 1985. A noter : Dominique Colas souligne que « la famine a touché la partie du pays qui compte la proportion la plus élevée de russophones. ».
6. Staline avait compris le rôle politique de l’art, notamment cinématographique. Les films de Serguei Eisenstein en témoignent.

dimanche, juin 18 2023

Un nouveau visage de l’esclavage en Europe

Gilles Reckinger, Oranges amères. Un nouveau visage de l’esclavage en Europe, Raisons d’agir, 2023

Depuis une quinzaine d’années, l’anthropologue Gilles Reckinger côtoie l’insupportable. Un insupportable qui a pris ses quartiers en Calabre, non loin des plages qui firent et font encore la réputation de cette région, l’une des plus pauvres d’Italie. Avec Oranges amères. Un nouveau visage de l’esclavage en Europe, il veut « faire entendre les voix des opprimés » qui survivent dans des bidonvilles entourant les vergers.

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Ces hommes et femmes sont des rescapés. Comme des centaines de milliers d’autres, ils ont tenté de gagner l’Eldorado ou seulement un endroit où pouvoir faire sa vie. Ils ont embarqué sur des bateaux de fortune, affronté la Méditerranée, échoué à Lampedusa avant d’être transférés, non au coeur de Rome ou de Turin, mais dans des camps d’identification et d’expulsion, dont celui de Crotone. Les plus chanceux ont obtenu l’asile politique, un titre de séjour, les autres se maintiennent dans l’illégalité et sont « contraints d’accepter toute sorte de travail pour survivre ».

Et le boulot ne manque pas pour les courageux qui acceptent les conditions de travail les plus dégradées et les salaires les plus indécents. C’est tout ce que la Calabre entend leur offrir : un travail saisonnier (cinq mois par an au mieux) payé au lance-pierre. Pieds et poings liés, la main-d’oeuvre migrante, abondante et désarmée, se retrouve ainsi dans une situation de quasi-esclavage : elle est à la merci des employeurs qui les exploitent, de la police qui leur sert d’auxiliaire1, de la mafia locale aussi présente économiquement2 qu’influente politiquement, et dont les hommes de main font régner l’ordre3 et agissent dans la plus grande impunité. L’auteur souligne d’ailleurs qu’il est courant d’« employer un parent sur le papier pour une courte période (afin d’avoir droit à une allocation chômage), mais de faire effectuer le travail réel par un migrant de façon illégal. » Cependant, Gilles Reckinger précise qu’il y a bien pire que la mafia : il y a le marché et sa logique, cette quête du profit maximum qui fragilise les petits producteurs.

« Nous ne rêvons plus à rien du tout » avoue Arif, vingt ans de présence en Europe et autant d’années de misère. Campements de fortune en plastique et carton, sans eau ni électricité, sans sanitaires, puanteur et insalubrité, violence, prostitution : il y a de quoi devenir fou et certains le deviennent, épuisés physiquement et psychologiquement par un quotidien de misère, de travail harassant, d’ennui profond, par l’absence quasi-totale de perspectives, et avouons-le, dans l’indifférence quasi-générale.

On aurait peine à trouver un zeste d’espoir dans les 160 pages de ce livre. Au contraire, en le refermant, j’ai pensé à ces mots du pasteur Malthus : « Celui qui naît dans un monde déjà occupé, s’il ne peut obtenir de quoi subsister de ses parents (…), et si la société n’a pas besoin de son travail, n’a pas le droit de prétendre à la plus petite portion de nourriture ; (…) il est de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert pour lui. La nature lui signifie de s’en aller, et elle ne tardera pas à lui signifier son propre commandement, s’il ne parvient pas à intéresser en sa faveur la pitié des convives. » Nous en sommes là.

Notes
1. La richesse (toute relative) du territoire repose sur l’exploitation des clandestins qui permet aux employeurs de mettre sur le marché des produits « compétitifs ». D'un point de vue capitaliste, l’État n’a donc aucun intérêt à faire la chasse aux illégaux.
2. Les coopératives offrent de meilleures conditions d’emploi mais les saisonniers qui y travaillent sont des Calabrais ou des est-européens, non des migrants d’outre-Méditerranée. La mafia est très présente dans le secteur privé, les entreprises de camionnage (indispensables pour exporter la production) et chez les grossistes en fruits et légumes.
3. Le racisme est très présent en Calabre, et l’exemple du village de Riace qui a ouvert ses portes aux migrants est malheureusement unique.

mercredi, juin 14 2023

Extrême-droite et autoritarisme partout, pourquoi ?

Alain Caillé, Extrême-droite et autoritarisme partout, pourquoi ? La démocratie au risque de ses contradictions, Le Bord de l'eau, 2023.

Et si le couple démocratie dynamique/protection sociale n'avait été qu'une parenthèse dans l'histoire, par ailleurs très géographiquement centré ? C'est ce que craint le sociologue Alain Caillé dans un livre court et instructif intitulé Extrême-droite et autoritarisme partout, pourquoi ? La démocratie au risque de ses contradictions (Le Bord de l'eau)

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Et d'ailleurs, qu'entend-on par démocratie ? Une récente étude, signalée par Alain Caillé, concluait à l'existence de 87 états démocratiques sur un peu moins de 200 états reconnus par l'ONU. Mais le sont-ils vraiment, y compris si l'on s'appuie sur une définition peu exigeante de la démocratie : séparation des pouvoirs, compétition électorale régulière, ou pour le dire avec les mots du sociologue libéral Raymond Aron, « organisation de la concurrence pacifique en vue de l'exercice du pouvoir » ? Pour comprendre la droitisation du monde et l'émergence des démocraties illibérales, l'auteur nous invite donc à « faire un retour sur l'idée même de démocratie et sur les tensions qui la nourrissent, la travaillent et la menacent à la fois ».

L'idéal démocratique est porté depuis toujours par une forte aspiration à l'égalité, aspiration qui a permis la naissance de systèmes sociaux de protection ambitieux. Or cette aspiration à une égalité qui ne se réduirait pas à une égalité des droits est menacée aujourd'hui, nous dit Alain Caillé, par la parcellisation croissante du corps social : « On ne voit plus l'inégalité fondamentale objective entre classes dominantes et classes dominées, on ne perçoit et ne ressent plus que l'inégalité particulière de chacun avec chacun de ses semblables ou de ses proches. (...) L'inégalité se diffracte en de multiples micro-inégalités, l'injustice en de multiples injustices1. » Dans une société aussi fragmentée, « l'idéal de justice est désormais celui de l'égalité des chances », inséparable d'une valorisation du mérite individuel et de l'égoïsme, en adéquation avec le néolibéralisme triomphant du dernier demi-siècle. Alors que le totalitarisme ne veut voir qu'une tête (l'individu se niant dans la masse soumise au chef), le néolibéralisme valorise l'archipellisation des sociétés et ce faisant, la stigmatisation/ringardisation de celles et ceux qui porte un idéal démocratique élevé. Il est pour l'auteur un « totalitarisme à l'envers » ou un parcellitarisme.

Dans un monde aussi bouleversé par la dynamique du capitalisme, les individus cherchent désespérément à qui et à quoi se raccrocher pour « affronter à la fois la panique identitaire, la panique économique et la panique écologique ». Guerres, vagues migratoires, retour du religieux, remise en question de la protection sociale et peur du déclassement, crise climatique aigüe, xénophobie, nationalisme... tout cela favorise la « peste émotionnelle qui préside à l'avènement du fascisme ». Pour lutter contre ce « totalitarisme à l'envers », pour sortir donc de ce néolibéralisme mortifère, Alain Caillé promeut depuis une décennie le « convivialisme », une philosophie politique qui appelle à lutter contre la démesure, l'hubris, le sentiment de toute-puissance, "matrice de tous les dérèglements (...) dont la vertigineuse explosion des inégalités à l'échelle du monde est la traduction la plus immédiatement concrète et délétère".

1. A sa création en 2004, la Halde retenait 5 critères de discrimination (sexe, origine, opinion...). Elle en compte désormais 25.

lundi, juin 5 2023

Chronique d’un travailleur en maison de retraite

Nicolas Rouillé, T’as pas trouvé pire comme boulot ? Chronique d’un travailleur en maison de retraite, Lux, 2023.

Pendant un an et demi, Nicolas Rouillé a enfilé une blouse blanche et travaillé dans un EHPAD. Il en a tiré, pour le compte des éditions Lux, un livre au titre évocateur : T’as pas trouvé pire comme boulot ? Chronique d’un travailleur en maison de retraite.

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Ce livre court et qui se lit agréablement s’appuie sur une vingtaine de chroniques que Nicolas Rouillé avait alors écrites pour le journal CQFD. Lui qui avait « tout à apprendre » de cet univers singulier s’était mis à noter dans son journal de bord « l’indispensable pour (s’en) sortir, les consignes officielles » et les façons de « les adapter pour faire l’infaisable ». Puis, rapidement, il a consigné anecdotes et remarques, il est allé au-delà de l’énumération des tâches à effectuer pour faire toucher du doigt la vie dans un EHPAD. Se lancer dans la rédaction de ces chroniques l’a ainsi poussé à « prêter une attention plus grande aux personnes », résidents comme collègues.

Car il y a de la vie dans ce que certains appellent des mouroirs. Précisons, comme le fait l’auteur : « Pour beaucoup, les journées à l’EHPAD sont de grandes étendues de néant percées d’irruptions plus ou moins joviales ». Irruptions trop souvent fugaces qui provoquent des rires et des regards attendris en un lieu où la douleur et la mort prennent trop souvent leur quartier.
Comment ne pas sourire quand on demande aux aides-soignantes de mettre en place des « projets de vie individualisés » pour des personnes dépendantes, en grande souffrance qui ne demandent qu’une chose : mourir ou fuir ce lieu ? Comment redonner de l’autonomie aux résidents quand « l’institution achève de les rendre dépendants pour presque tout » ? Comment oublier que le personnel est épuisé, que le sous-effectif est la règle, le turn-over endémique, et qu’au moindre dysfonctionnement, c’est toute la chaîne qui s’enraye ? Comment faire tourner un EHPAD quand on dispose de si peu de temps à consacrer aux résidents, à leurs humeurs changeantes, à leurs angoisses ? Comment insuffler de la vie dans une structure où toute initiative est compliquée à mettre en place, y compris le simple fait de sortir du bâtiment ? Comment innover quand les budgets sont à ce point comprimés ?
Et puis, comment tenir avec ces horaires à rallonge et la dureté physique et psychologique du métier ? Pas facile d’affronter les corps abîmés par la vieillesse et la maladie, pas facile d’affronter la mort, pas facile de se protéger émotionnellement. Comme l’écrit l’auteur : « Je comprends mieux certains comportements de collègues qui me choquaient parfois : pour durer, il faut se blinder, dès qu’on dépose l’armure, c’est foutu ! »

Comment enfin ne pas avoir honte de ce que l’on fait à nos vieux ? Honte, oui, quand on sait que ce matin-là, pour une raison ou une autre, un résident n’a pas été traité avec le respect qui lui est dû.
Ce récit n’est pas un témoignage à charge contre des institutions âpres au gain et maltraitantes , de celles qui défrayèrent la chronique il y a peu. C’est le témoignage d’un jeune homme qui, pour vivre, a pris le pire des boulots et en est ressorti humainement transformé.

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