Le Monde comme il va

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mercredi, mai 27 2026

L'autonomie, contre toutes les tutelles

Arthur Pouliquen, Le monde ou rien. Histoire du mouvement autonome en France, Editions du Cerf, 2025.

En 2023, le politiste Arthur Pouliquen s’était intéressé à une figure de la scène intellectuelle d’avant 1914, Georges Sorel, un polytechnicien qui avait abandonné sa carrière pour se faire le « défenseur désintéressé du prolétariat »1. Sorel était un personnage complexe, fin connaisseur de l’oeuvre de Marx et de Proudhon, théoricien du syndicalisme révolutionnaire, qui vouait aux gémonies les politiciens de gauche qui prétendaient parler au nom de la classe ouvrière et célébrait le recours à la violence (et la grève en était l’une des formes) par lequel le prolétariat s’affirmait comme puissance agissante. Arthur Pouliquen nous revient avec Le monde ou rien, livre qui s’intéresse à l’histoire du mouvement autonome en France depuis Mai-68.

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Définir ce qu’est l’autonomie est déjà un défi. Disons qu’un autonome appelle les prolétaires, les exploités, à s’émanciper de la tutelle des partis de gauche, du gauchisme et des syndicats bureaucratiques prétendant les défendre, à développer des pratiques d’action directe comme les squats, les auto-réductions ou le sabotage, et à assumer un rapport y compris violents contre le pouvoir établi. Entre autres. Car, évidemment le mouvement autonome a mille visages, puise à mille sources idéologiques (anarchisme, marxisme, situationnisme, conseillisme...), comme d’ailleurs l’ultra-gauche à laquelle on l’associe régulièrement. L’histoire du mouvement autonome, c’est inévitablement l’histoire de petits groupes qui s’unissent, se déchirent, subissent la répression, disparaissent puis refont surface, et parfois se concentrent sur des terrains spécifiques comme le logement, le fascisme, l’univers carcéral, la technologie, la contre-culture, la mondialisation capitaliste, le refus du travail et la précarité...

En France, on s’accorde pour acter la naissance du mouvement autonome au début des années 1970 lorsque la question de la lutte armée se pose comme en Allemagne, en Italie ou en Espagne. Un demi-siècle nous sépare de ces années de tension où Action directe, la Rote Armee fraktion, les Brigades rouges et tant d’autres incarnaient pour beaucoup la radicalité politique. Le mouvement autonome, nous dit l’auteur, a connu une « véritable révolution culturelle ». Aujourd’hui, ce sont les pratiques émeutières portées par les Black bloc ou les ZAD qui inquiètent le pouvoir et attirent les médias mainstream, mais aussi la capacité des autonomes ou jugés tels d’intervenir sur des terrains délaissés par leurs prédécesseurs, comme les questions de genre, de racisme systémique, de la place des nouvelles technologie ou encore de défense de la terre contre l’agro-business portée par les Soulèvements de la terre. L’autonomie, critiquée de toute part mais notamment de la gauche, se compose aujourd’hui d’une « galaxie labile de collectifs centrés sur des problématiques sectorielles ou locales » souligne l’auteur qui voit en elle « surtout la mauvaise conscience d’une gauche qui aura renoncé à renverser le capitalisme ou, du moins, à transformer la vie courante. »

1. Arthur Pouliquen, Georges Sorel. Le mythe de la révolte, Editions du Cerf, 2023.

vendredi, mai 22 2026

Nouveau peuple, nouvelle gauche

Jules Talpin (coord.), Nouveau peuple, nouvelle gauche, Editions Amsterdam, 2025.

« Tout l’enjeu est donc de réussir à faire peuple à partir de mondes populaires fragmentés ». Ainsi s’exprime Clémence Guetté, députée LFi, dans la postface de Nouveau peuple, nouvelle gauche, livre qui rassemble les contributions d’une quinzaine de chercheurs, sociologues, historiens, politistes… et dont l’ambition est simple : « comprendre en profondeur le monde contemporain grâce aux sciences sociales pour mieux le transformer ».
Longtemps la classe ouvrière a eu les traits de l’ouvrier de sexe masculin, travailleur qualifié turbinant dans une grosse boîte et vivant en ville, évidemment syndiqué, recourant à la grève et votant à gauche. Image très réductrice, c’est entendu, mais à forte valeur ajoutée pour les partis qui se proposaient de l’émanciper.

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La crise des années 1970 a eu raison de cette classe ouvrière mythifiée. La transformation des structures productives lui a fait perdre son travail comme sa centralité politique et sociale, le salariat s’est fragmenté, et de nouvelles figures de l’exploitation ont, depuis, enfin attiré les regards : femmes, OS immigrés, employés des services, chômeurs et travailleurs abonnés à la précarité, auto-entrepreneurs tirant le diable par la queue, prolétaires des zones rurales… Avec la classe ouvrière « traditionnelle », ils forment ce « nouveau peuple », politiquement orphelin puisque, confronté à ces mutations, les partis de gauche ont été déstabilisés et se sont montrés incapables de se réformer et de devenir leur porte-voix : le Parti communiste est devenu un parti de notables tentant de maintenir en vie son appareil bureaucratique, et le Parti socialiste a fait sa mue néolibérale, délaissant ces classes populaires pour les classes moyennes qui, elles, votent et sont culturellement progressistes.

Entre la gauche et ces classes populaires de plus en plus travaillées par l’extrême-droite, le divorce serait donc consommé. C’est ce constat que les auteurs s’emploient à contester ou pondérer. Ils réfutent la thèse de la « fracture territoriale » qui opposerait le monde des cités, multi-ethnique, et celui des espaces péri-urbains en phase de paupérisation. Tout aussi faux serait le cliché de la droitisation des classes populaires : les études le montrent, les « demandes de justice sociale et de redistribution demeurent élevées » et les jeunes sont plus ouverts d’esprit que leurs parents ; cependant personne n’échappe au « conservatisme d’atmosphère » que répandent les grands médias à flux continu. Quant au rapport des classes populaires avec la démocratie représentative, il rappellent que les classes populaires sont d’abord massivement abstentionnistes, et ensuite que ce sont « plutôt les fractions les plus stables des classes populaires qui se tournent vers l’extrême-droite », fractions qui auparavant votaient déjà à droite.

Rien ne serait donc perdu. C’est pourquoi les auteurs plaident pour un travail de repolitisation et de remobilisation de ce « nouveau peuple » capables de faire advenir la « révolution citoyenne » que Lfi appelle de ses vœux, condition sine qua non pour la victoire d’une gauche de rupture aux prochaines présidentielles. Au parti qui lui apparaît comme inadapté au temps présent, Lfi oppose le mouvement, plus souple, capable d’agréger celles et ceux qui s’insoumettent et de diffuser « une culture de l’intervention populaire ». Reste à savoir si la « forme gazeuse » promue par les insoumis est capable de résister à la loi d’airain de l’oligarchie, autrement dit à la tendance de toute organisation à produire une élite bureaucratique...

jeudi, mai 7 2026

Le monde est une poubelle

Alternatives Sud, Les déchets du monde : envers du décor, Centre tricontinental, 2025.

« Le monde croule sous ce qu’il produit, consomme et rejette (et) un continent de plastique dérive dans les eaux du Pacifique » : c’est sur ces mots que s’ouvre la revue Alternatives Sud qui a consacré son quatrième numéro de l’année 2025 à la question des déchets, et notamment au transfert de ces derniers aux marges, dans certains pays du sud, mais plus en Chine, puisqu’en 2017 le géant a interdit l’importation de déchets destinés au recyclage. Sur la couverture, deux jeunes femmes marchent sur des monceaux de déchets plastique en tirant un énorme sac rempli de bouteilles... en plastique ; elles incarnent ces 20 millions de sous-prolétaires dont le lieu de travail est la décharge à ciel ouvert.

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On ne peut réduire le déchet à ce sous-produit de l’industrie pétrolière, mais avouons-le, il incarne le « triomphe du mode de vie jetable » et l’obsolescence programmée : l’avenir était donc au plastique et à l’insouciance. Le plastique devint une addiction dans un univers capitaliste où seule la consommation semblait donner du sens à la vie : « On remplit les vides intérieurs en les bourrant d’objets » a écrit Eduardo Galeano.

Dans l’archipel indonésien, le tourisme de masse a pour corollaire la dégradation de l’environnement. Le plastique pollue les rivières, les océans, les sols. Les décharges sont incapables de gérer un tel flux de déchets au grand dam des populations locales, notamment des femmes qui ont trouvé dans ce secteur un moyen de survivre économiquement. Le Mexique est devenu une décharge pour une partie de ses voisins, et comme en Indonésie, les autorités n’ont pas doté le pays de structures suffisantes pour faire face.
Car après avoir inventé le gaspillage, le capitalisme inventa le recyclage, formidable « instrument de légitimation » du règne de la marchandise sur nos vies. Le déchet devint donc une ressource et même une opportunité économique pour certains acteurs économiques. Et c’est parti pour durer puisque certains experts considèrent que la « quantité de déchets produits dans le monde augmentera de 70 % d’ici 2050. D’un certain côté, c’est heureux, puisque « le modèle économique de la valorisation énergétique des déchets repose sur une croissance continue du volume » de ceux-ci : pour alimenter leurs incinérateurs, certains pays sont ainsi obligés d’importer des déchets, y compris d’ailleurs des déchets recyclables.
Le monde est une poubelle mais certains pays sont devenus des déchetteries. C’est le cas du Ghana qui accueillent légalement ou illégalement les déchets électroniques du nord, ce qui a cependant permis l’émergence d’un secteur chargé du tri et d’un second, chargé d’un important marché de l’occasion.
Mais les déchets ne sont pas que la conséquence de nos modes de vie. En Argentine, c’est la production d’énergie via la fracturation hydraulique qui inquiète puisqu’elle repose sur un gaspillage hallucinant d’eau potable et l’utilisation massive de produits chimiques. Les déchets produits, dangereux pour la santé humaine, finissent au mieux dans des bassins de décantation où ils sont censés être conservés ou traités…
Pour Aurélie Leroy, « repenser le monde des déchets suppose de dépasser les fausses solutions du verdissement industriel et de replacer la justice sociale ou environnementale au centre des politiques publiques ». Le capitalisme serait-il l’ennemi ?

vendredi, mai 1 2026

Mes lectures d'avril 2026

Freddy Gomez, Folies d'Espagne. Ombres et lumières d'un anarchisme de guerre, L'Echappée, 2025. --- Ma chronique.
Marc Joly et Christian Savestre, En finir avec le déni, Anamosa, 2026.
Alternatives Sud (Revue), Les déchets du monde : envers du décor, Centre tricontinental/Syllepse, 2025.
Madeleine Ferrières, Histoire des peurs alimentaires du Moyen Age à l'aube du 20e siècle, Seuil, 2002.
Anton Brender, Capitalisme et progrès social, La Découverte, 2020.
Emmanuel Terray, Penser à droite, Galilée, 2012.
Sabine Dullin, L'ironie du destin. Un ehistoire des Russes et de leur Empire (1853-1991), Payot, 2021.

mercredi, avril 29 2026

Dominer la nature au nom de l'Empire

Guillaume Blanc et Antonin Plarier, Empires. Une histoire sociale de l’environnement, CNRS Editions, 2025.

C’est à un voyage passionnant auquel nous convient Guillaume Blanc et Antonin Plarier, coordinateurs d’Empires. Une histoire sociale de l’environnement. Leur ambition : « renouveler la compréhension des territoires impériaux » et « donner à voir comment l’histoire des empires peut s’écrire d’un point de vue environnemental ». Pour se faire, ils ont rassemblé les travaux anciens d’une douzaine de chercheurs et chercheuses, essentiellement anglo-saxons, qui se sont intéressés aussi bien à la mise en valeur des territoires conquis qu’à la préservation des espaces sauvages. Mise en valeur, préservation… deux mots que nous pourrions remplacer par d’autres : exploitation capitaliste, travail forcé, expropriation, répression, gestion des ressources.
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Car « étudier la nature, c’est étudier le pouvoir », autrement dit la façon dont les puissances coloniales ont imposé aux autochtones leur rapport très scientifique à la nature1, méprisant les usages locaux des espaces conquis, ce qui ne pouvait qu’engendrer colères, frustrations, conflits et révoltes de la part des vaincus, mais aussi, parfois, réappropriation. C’est le cas du figuier de barbarie américain et, plus tardivement, du café, introduits sur l’Ile de Madagascar, et dont les populations locales firent un usage multiple. Dans le cas du figuier, plante invasive s’il en est, les paysans s’en servirent comme nourriture, fourrage ou clôture. A l’inverse, dans le nord de l’Inde, le thé chinois, promu un temps par la puissance coloniale britannique, fut finalement abandonné au profit de la variété locale. L’Inde devint et est resté une des places fortes de la production mondiale de thé, ce qui transforma profondément le paysage. Il en fut de même au coeur de l’Inde où les Britanniques, en manque de bois, s’octroyèrent un monopole sur les forêts, sans égard pour des « siècles d’usages coutumiers » de celles-ci. Inévitablement, les conflits furent nombreux puisque les populations locales se voyaient ainsi priver de leurs capacités à vivre. La prédation coloniale rencontra toujours la résistance des autochtones.

Dominer les hommes et dominer la nature. Au nom du progrès et du développement, les Portugais entreprirent de soumettre le Zambèze en construisant le barrage de Cahora Bassa. Cette prouesse technique a fait évidemment peu de cas des conséquences sociales et environnementales qu’elle allait entraîner : des paysans furent chassés de leurs terres ; la production agricole chuta puisqu’avant, chaque crue laissaient en se retirant « une riche couche d’alluvions fertiles », et ces sols très productifs étaient indispensables pour les populations confrontées régulièrement à des longues périodes de sécheresse dévastatrices pour les cultures ; ce chantier impressionnant reposa sur la surexploitation des travailleurs locaux et migrants, logés dans des conditions déplorables et mal nourris. Et il en fut de même pour les travailleurs recrutés pour aller perdre leur vie dans les plantations d’hévéas indochinoises.
« Toute entreprise à visée écologique est en même temps une entreprise de nature politico-économique et inversement » (David Harvey). Même la création de réserves et les politiques de conservation du gibier furent portées par cette volonté farouche de soumettre les espaces naturels et les colonisés à la logique capitaliste, celles qui transforma la « nature sauvage » en paradis pour les chasseurs argentés et les touristes, et fit des autochtones des intrus.

1. « L’écologie fut la science la plus utile à l’expansion coloniale » écrit William Adams.

lundi, avril 13 2026

La Révolution espagnole et l'anarchisme

Freddy Gomez, Folies d’Espagne. Ombres et lumières d’un anarchisme de guerre, L’Echappée, 2025.

Fils d’anarchistes espagnols réfugiés en France, Freddy Gomez est un fin connaisseur de l’anarchisme espagnol1. Il fut et demeure l’animateur d’A contretemps, bulletin de critique bibliographique né au début du présent siècle, dans lequel la guerre civile espagnole et la lutte contre le franquisme occupent une place non négligeable. Dans Folies d’Espagne, il a rassemblé une quarantaine de textes portant un regard critique sur la façon dont l’épopée rouge et noire est relatée, aussi bien par des militants, des témoins que par des historiens de profession.

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Rappelons très sommairement les faits : à la mi-juillet 1936, un putsch militaire est repoussé, non par l’armée restée fidèle au régime, mais par le mouvement ouvrier dans lequel les anarchistes de la CNT sont au premier plan ; au lieu d’en finir avec la République bourgeoise et d’instaurer le communisme libertaire, la CNT, mise au pied du mur, décide de participer à un gouvernement d’unité antifasciste, autrement dit de se renier. Pouvait-elle faire autrement ? Fut-elle victime des circonstances ? Qu’a-t-elle gagné à une telle alliance avec des forces politiques qui ne rêvaient que de la liquider ? Autant de questions qui alimentèrent durant un demi-siècle les querelles au sein du landerneau libertaire, notamment ibérique...

Pour l’auteur, « aucune grille de lecture simplificatrice ne parvient à saisir l’extraordinaire difficulté d’un moment où, du jour au lendemain, une révolution de type libertaire passe du rêve à la réalité. » En peu de mots, Freddy Gomez a tout dit. A travers une quarantaine de recensions d’ouvrages (dont certains jamais traduits en français), il s’efforce de mettre à distance « les mythes dont est tissé le rêve anarchiste », parmi lesquels figure en bonne place Buenaventura Durruti, icône révolutionnaire mort au champ d’honneur, et dont Abel Paz se fit l’hagiographe. Il pointe les limites des deux récits exposés précédemment : celui qui justifie la politique de la CNT par l’obligation de défendre d’abord une République menacée par le fascisme ; celui qui considère que les « chefs » de la CNT ont trahi les aspirations révolutionnaires du peuple en armes qu’incarnèrent des mois durant, par exemple, l’autogestion des usines catalanes et la collectivisation des terres aragonaises.

On ne peut comprendre ce qui s’est joué à l’époque sans rappeler que tout s’est déroulé en une poignée de mois, entre juillet et novembre 1936, période de haute tension politique et militaire où le mouvement libertaire a payé là des années d’impréparation, de romantisme et de naïveté : dans le tumulte du temps, il fallait agir vite, choisir et s’y tenir, par discipline révolutionnaire. Rares furent d’ailleurs les voix dissidentes, d’autant plus que le gouvernement républicain, aux mains des staliniens, s’efforça de les faire taire.
Freddy Gomez ne choisit pas, d’autant plus, avoue-t-il, que « plus on avance dans la connaissance de cette histoire, moins les choses sont claires ». A l’heure où « l’histoire officielle reconstruit le passé » en renvoyant dos à dos les extrêmes (anarchistes et franquistes), la barbarie des uns expliquant la barbarie des autres, Freddy Gomez invite simplement celles et ceux pour qui l’émancipation n’est pas une affaire électorale à penser la dernière révolution sociale du 20e siècle dans toute sa complexité, à revisiter l’histoire longue de l’anarchisme ibérique qui fut loin d’être monolithique, et à y chercher de quoi alimenter les espérances sociales de notre temps, en gardant en mémoire ces mots de l'anarchiste italien Errico Malatesta écrits en 1925 : « La révolution, nous ne pouvons pas la faire seuls. (…) il nous (faudra) donc agir de concert avec toutes les forces de progrès existantes (…) Si malgré nos efforts, de nouveaux pouvoirs prêts à faire obstacle à la volonté populaire et à imposer la leur propre réussissaient à se constituer, (il nous faudra) réclamer et exiger, même par la force, notre pleine autonomie et le droit et les moyens de nous organiser à notre manière pour expérimenter nos méthodes. »

Notes :
1. Sur sa vie militante, je vous renvoie à son passionnant témoignage : Freddy Gomez, Eclats d’anarchie : passage de mémoire. Conversations avec Guillaume Goutte, Rue des Cascades, 2016.

lundi, avril 6 2026

Montredon, 1976 : la guerre du vin

Jean-Philippe Martin, La guerre du vin. Montredon 1976 : à la vigne à la mort !, Editions de l’Atelier, 2026.

En mars 1976, le bourg de Montredon dans le Narbonnais est le théâtre d’une fusillade. L’historien Jean-Philippe Martin en fait le sujet de son nouveau livre : La guerre du vin. Montredon 1976 : à la vigne à la mort.
En 1907, la révolte des viticulteurs languedociens1 avait marqué les esprits, et pas seulement parce que les fantassins du 17e régiment d’infanterie avait refusé de tirer sur eux. Cette révolte avait mis dans la rue toute la population d’un territoire dont l’économie reposait sur la production de vin de table, vin de qualité médiocre mais accessible aux classes populaires. A l’époque, les manifestants luttaient contre les importations de vin d’Europe du sud et d’Algérie, et contre les fraudes2 nombreuses mettant sur le marché des vins frelatés mais peu chers.

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En 1976, les motifs de la colère sont les mêmes. Depuis une poignée d’années, les vignerons sont en lutte contre les importations de vins de basse qualité qui leur font concurrence et contre les trafics en tout genre. Se jugeant abandonnés par le gouvernement mais aussi par la FNSEA, les viticulteurs ont mis en place des comités d’action qui recourent régulièrement aux actions illégales. Si, comme en 1907, ils luttent pour la survie de leur activité professionnelle, ils se mobilisent aussi pour que le territoire n’ait pas le destin qu’on lui prédit : une côte vouée au tourisme de masse, un arrière-pays abandonné à son sort. Et ils le font dans le contexte des années 1970 où des forces politiques insistent sur la dimension identitaire des luttes sociales et l’ancrage : on veut vivre et travailler au pays, et ce pays, c’est l’Occitanie3.

Pour l’auteur, l’affaire de Montredon est un point de bascule dans cette « guerre du vin ». Ce 4 mars, des viticulteurs en colère tirent sur les CRS. La fusillade fait deux morts : un manifestant, Emile Pouytes, et un gradé breton, Joël Le Goff. Ce drame fait grand bruit : des médias fustigent ces révoltés violents qui produisent un mauvais vin dont plus personne ne veut ; d’autres accusent le pouvoir d’avoir joué avec le feu afin de justifier la répression et de décrédibiliser le combat. Après Montredon, on assiste ainsi à une reprise en mains de la lutte par les moins radicaux et, parallèlement, à la fracture du monde viticole. Il faut dire adieu au « gros rouge » et faire émerger la figure du vigneron « en quête de qualité, de savoir-faire oenologique et ouverts au marché mondial ».
Mais les viticulteurs languedociens n’ont pas pour autant abandonné le recours à l’action directe. A chaque crise, des commandos s’en prennent aux grandes surfaces, aux négociants-importateurs, détruisent des cuves de stockage. Mais le contexte a changé : ils ne forment plus une communauté centrale dans l’esprit des Languedociens, dont beaucoup sont des « néos » installés pour profiter de la côte méditerranéenne. C’est ce qui explique que le « fantôme de Montredon » ait disparu des mémoires : « La guerre du vin, nous dit l’auteur, reste largement ignorée des nombreux néo-Languedociens (car) son dénouement tragique rend difficile cette transmission. »

Notes
1. Anne Steiner consacre à cette grève un chapitre dans son Le temps des révoltes. Un histoire en cartes postales des luttes sociales à la « Belle Epoque », L’Echappée, 2024.
2. Sucrage (pour augmenter le taux d’alcool) et mouillage (pour augmenter le volume du vin proposé sur le marché) sont très répandus.
3. Si certains acteurs locaux peuvent tenir des propos xénophobes (« L’Italien » est un magouilleur qui trafique sa piquette), la plupart s’en prennent aux négociants et au capitalisme.

vendredi, avril 3 2026

Mes lecture de mars 2026

Jean-Philippe Martin, La guerre du vin. Montredon 1976 : à la vigne, à la mort !, Editions de l'Atelier, 2026.
Laure Pitti, Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Enquête sur les travailleurs immigrés de l'industrie automobile dans la France des "Trente glorieuses", PUR, 2026
Romain Berrand, Qui a fait le tour de quoi ? L'affaire Magellan, Verdier, 2023.
Romaric Godin, Penser l'émancipation autrement. Huit marxistes hétérodoxes, Smolny, 2025.
Alain Policar, Le wokisme n'existe pas. La fabrication d'un mythe, Le Bord de l'eau Ed., 2024.
Thomas Ferenczi, L'invention du journalisme en France, Payot, 1996.

dimanche, mars 29 2026

Ecologie ou capitalisme : l'heure du choix

Anselm Jappe, Ecologie ou économie. Il faut choisir, L’Echappée, 2026.

En 1950, on produisait 2 millions de tonnes de plastique. Aujourd’hui, on a dépassé les 450 millions, et le Pacifique est devenu une poubelle1. Et ces chiffres n’illustrent qu’en partie le « désastre en cours ». Avec son dernier livre qu’il qualifie lui-même de pamphlet, Anselm Jappe affirme que nous sommes devant un dilemme : Ecologie ou économie. Il faut choisir.

AnselmJappe.jpg Depuis trois décennies, le philosophe allemand porte une critique radicale du mode de production capitaliste. Dès l’introduction, il l’affirme : « la continuation de la vie sur terre est incompatible avec la poursuite du capitalisme » ; cependant, nous dit-il peu après, « l’avènement du pire n’est jamais sûr », mais pour cela, il faut aller « à la racine du problème qui réside dans la subordination de la vie sociale aux exigences de la production de valeur marchande ».
Tout d’abord, Anselm Jappe fait un sort aux thuriféraires de la transition écologique, spécialistes des discours vertueux et des accommodements douteux puisqu’il faut « tout changer pour que rien ne change » : que pèsent quelques abeilles face aux lobbys de l’agro-alimentaire ?
Le capitalisme est une machine folle qui ne sait pas s’autolimiter. Son moteur, c’est la concurrence, le court-termisme, la recherche du moindre coût et la socialisation de la gestion des dégâts. Comme le capitalisme a colonisé les imaginaires, personne ne s’imagine vivre dans un monde où la marchandise tiendrait une place accessoire, et non centrale comme aujourd’hui : « le mode de vie capitaliste est un chantage universel. (…) Les masses ne sont ni sages ni bêtes par nature, mais infiniment conditionnées et conditionnables ». Que ne ferait-t-on pas pour sauver notre « mode de vie », notre confort moderne avec 5G, voyages low-cost, junk food livré à domicile et SUV ? Que ne ferait-t-on pas pour gagner ce petit point de croissance qui rend les peuples heureux ?
Si Anselm Jappe critique avec force les promoteurs d’un capitalisme vert pour qui l’« efficience énergétique ne vise qu’à faire les mêmes choses qu’avant », il n’épargne pas pour autant les écosocialistes, les décroissants, les courants techno-critiques, les catastrophistes et d’autres courants plus marginaux. Ainsi, « répéter sans cesse que demain il sera trop tard » n’est pas forcément le meilleur moyen pour mobiliser la population et lui faire imaginer un autre monde possible. L’éco-anxiété a plus de chances de produire des fatalistes ou des technophiles sans conscience, émerveillés par Dubaï, persuadés que le solutionnisme technologique nous sauvera du désastre provoqué par le progrès lui-même. Le mythe de la machine et de la technocratie sont encore très solidement ancrés dans les têtes.

Il nous faut donc rompre radicalement avec le capitalisme et son monde car « on ne peut aimer la Terre, et tout ce qui rend la vie digne d’être vécue, écrit-il, sans détester ceux qui l’abîment et la détruisent ». Il nous invite à repousser les solutions partielles qui ne font qu’aggraver le mal, à nous « interroger sur les choix les moins désastreux à faire face à l’accumulation des catastrophes », voire à entrer en dissidence : « Si nous ne nous libérons pas avec détermination d’une grande partie de la dé-civilisation capitalo-industrielle, il n’y aura pas d’avenir. »

1. Chiffres tirés de Alternatives Sud, Les déchets du monde : envers du décor, Syllepse/Centre tricontinental, 2025.

mardi, mars 17 2026

Paroles d'esclaves

Elsa Quéré et Françoise Vergès (textes présentés par), Sous le règne du fouet. Une histoire orale de l’esclavage aux Etats-Unis, Editions Ici-bas, 2026.

Durant les années 1930, une agence fédérale américaine a recueilli le témoignage de 2300 anciens esclaves. La traductrice Elsa Quéré a alors jeté son dévolu sur 27 d’entre eux et donné à cette anthologie un titre sans ambiguïté : Sous le règne du fouet. Histoire orale de l’esclavage aux Etats-Unis. Ce sont donc quatorze femmes et treize hommes, la plupart, octogénaires, nonagénaires, voire centenaires qui racontent ce que fut leur jeunesse avant l’abolition de l’esclavage en 1865. Et c’est un « monde de cruauté et de brutalité, de déshumanisation et de terreur » qu’ils dévoilent. Car le fouet est omniprésent. Il incarne la domination, et quand ce n’est pas le maître qui en use et abuse pour faire respecter son ordre, c’est la maîtresse qui s’en saisit, ou bien un contremaître. Qu’importe la faute commise, le fouet est là pour marquer les esprits autant que les corps.

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Le fouet fait donc peur, autant que le visiteur inconnu qui parcourt la plantation à la recherche d’un esclave à acheter, autrement dit d’un couple et d’une famille à séparer. La plupart des interviewés n’ont ainsi retrouvé la trace de leurs parents qu’après l’abolition de l’esclavage qui a fait de beaucoup d’eux des lumpen-prolétaires libres de vendre leur force de travail.

Le monde que ces hommes et femmes décrivent est pluriel : ils ont connu des propriétaires sadiques ou paternalistes (mais le fouet n’est jamais loin), une nourriture abondante ou chiche, des habits acceptables ou des guenilles, des journées de travail plus ou moins longues. Ils justifient parfois même le recours à la violence : comme le dit Jordon, « je ne peux pas leur en vouloir, ils avaient payé pour nous avoir » ; Susan, la « diablesse » devenue pieuse, avoue : « mes Blancs étaient des gens bien et ne fouettaient personne sauf si c’était mérité » ; de son côté, Elisabeth ne veut pas tout dire parce que les Blancs pourraient revenir d’entre les morts hanter ses derniers jours : même mort, le maître reste le maître ; et puis il faut savoir pardonner dit la bible. Mansuétude ? Signalons que la plupart des intervieweurs étaient des Blancs, et que dans l’Amérique des années 1930, un nègre libre restait un nègre qui avait appris à tenir sa langue. On ne dit pas la même chose, on n’emploie pas les mêmes mots quand on répond à un frère de couleur.
Malgré les risques encourus, s’enfuir reste le rêve de beaucoup, notamment quand la guerre de Sécession éclate et qu’il se raconte que le Nord est pour leur émancipation. Parfois, la fuite ne dure qu’un temps car on échappe rarement aux patrouilleurs, à leurs chiens et à la faim. On récoltera des coups de fouet, on sera peut-être vendu à une autre maître, cependant, ne serait-ce qu’un temps, on aura eu le sentiment d’être libre. Parfois, on parvient à rejoindre et incorporer les troupes nordistes. Plus rarement on suit son maître dans les troupes sudistes…
Un autre regret parcourt la plupart des témoignages : celui de ne pas avoir reçu un minimum d’éducation durant leur jeunesse. Rares sont ceux à avoir fréquenté l’école, et cela a évidemment pesé dans leur trajectoire sociale. Esclaves ils étaient, prolétaires ils devinrent.

dimanche, mars 8 2026

Mes lectures de février 2026

Denis Sieffert, La mauvaise cause. Les intellectuels et la propagande israélienne en France, Lux, 2026. --- Ma chronique.
Bertrand Russell, Le monde qui pourrait être. Socialisme, anarchisme et anarcho-syndicalisme, Lux, 2025.
Jean Baubérot-Vincent, 1882-1905 ou la laïcité victorieuse, PUF, 2025.
Inès et Philippe Liotard, Queer, Anamosa, 2025.
Francis Dupuy, Un fleuve en partage. Dynamiques interethniques dans le haut Maroni, CNRS Editions, 2025.
Nicolas Framont, Saint Luigi. Comment répondre à la violence du capitalisme ?, Les Liens qui libèrent, 2025.
Elsa Quéré et Françoise Vergès, Sous le règne du fouet. Une histoire orale de l'esclavage aux Etats-Unis, Editions Ici-bas, 2026.
Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, Maspero, 1964.
Olivier Fournout, La trumpisation du monde. Pourquoi le monde adore Trump, y compris ceux qui le détestent, Le Bord de l'Eau Ed., 2020.

dimanche, mars 1 2026

Dynamiques interethniques sur les berges du Maroni

Francis Dupuy, Un fleuve en partage. Dynamiques interethniques dans le haut Maroni, CNRS Editions, 2026.

Avec Un fleuve en partage, l’anthropologue Francis Dupuy nous entraîne sur les berges du Maroni, au coeur de la Guyane, française depuis quatre siècles. Plus précisément, il s’intéresse aux « dynamiques interethniques » entre deux groupes, les Wayana et les Aluku, auquel s’est ajouté un troisième groupe : les Ndjuka.

Au tribunal du repentir
Les Wayana sont des Amérindiens alors que les Aluku et les Ndjuka sont des Afrodescendants issus des communautés « marrons », formées par des esclaves ayant fui les plantations des colons hollandais au 18e siècle ; cependant une chose sépare profondément Aluku et Ndjuka. Ces derniers, en 1760, ont signé un traité avec la puissance coloniale hollandaise dépassée par le développement du marronnage, incapable de mettre fin aux révoltes des esclaves qui, régulièrement, menaient des raids contre les plantations. En contrepartie de l’octroi d’un territoire sur lequel il pourrait vivre en sécurité, les Ndjuka acceptèrent d’épauler l’armée coloniale dans la chasse aux esclaves révoltés ; et parmi ceux-ci, il y eut les Aluku qu’ils massacrèrent en masse à la fin du 18e siècle . Grâce à la bienveillance des Wayana, les survivants ont pu installer leurs villages sur les berges du Maroni. Deux siècles plus tard, les Aluku n’ont rien oublié de ce passé tragique, et cela explique qu’ils aient « eu une histoire harmonieuse avec les Wayana éloignés d’eux par leur culture, (et) une histoire conflictuelle avec les Ndjuka en tout point culturellement semblables à eux ». Ainsi, Aluku et Ndjuka, sociétés pyramidales, vouent un culte aux ancêtres ce qui favorise leur sédentarisation, au contraire des Wayana, société acéphale, qui redoutent le voisinage des morts, puisqu’aucune mort n’est pensée comme naturelle. C’est donc l’histoire, le passé commun et non la proximité culturelle qui ont permis cette coexistence pacifique. Et cette histoire harmonieuse ne pouvait être comprise qu’en sortant du tête à tête, c’est-à-dire en prenant en compte la communauté voisine des Ndjuka.

On touche là tout l’intérêt et la complexité du travail mené par Francis Dupuy : croiser les regards et les mythes, les récits fondateurs et les discours que chacun porte sur l’autre (et donc sur soi), seule façon de prendre la pleine mesure de ce qu’il nomme un « vaste complexe interethnique ».
Qu’on se réfère aux mythes comme les Wayana ou à l’histoire comme les Afrodescendants, le passé demeure un enjeu du présent. Personne ne veut endosser le mauvais rôle : les Wayana affirment avoir sauvé les Aluku d’une mort certaine en les accueillant sur leur territoire, tandis que les Aluku soutiennent affirment qu’ils ont du affronter les Indiens pour gagner leur place sur les berges du Maroni et que les Wayana font partie des Indiens avec lesquels ils ont fini par pactiser ; et depuis, ils leur ont fait découvrir les bienfaits de la civilisation en vendant ou troquant les biens manufacturés produits par les blancs. Quant aux Ndjuka, accusés d’avoir été les auxiliaires des esclavagistes, ils n’ont de cesse de rappeler que les Aluku sont en réalité des Ndjuka qui ont fait sécession, et non un autre groupe de marrons : une querelle de famille en somme… En Guyane comme ailleurs, les récits identitaires ont une fonction essentielle, celle de produire une communauté (quitte à nier son hétérogénéité) et de légitimer par l’histoire et le mythe, son inscription territoriale.
Mais ces relations de bon voisinage, d’échanges de biens ont une limite : le refus du métissage. « L’échange des biens n’abolit pas les frontières ethniques » qui sont aussi des frontières territoriales : les villages sont donc restés ethniquement homogènes et chacun, au nom de ses droits coutumiers et de ses intérêts particuliers, a défendu et continue à défendre son territoire, hier comme aujourd’hui, contre les projets de développement qu’ils aient pour moteurs la quête de l’or ou l’écotourisme.

mercredi, février 18 2026

Les intellectuels et la propagande israélienne

Denis Sieffert, La mauvaise cause. Les intellectuels et la propagande israélienne en France, Lux, 2026.

En 2002, dans un livre court et incisif, le journaliste Denis Sieffert s’attaquait à « l’entreprise de désinformation » orchestrée par le gouvernement israélien d’alors pour nous convaincre qu’il n’y avait rien à attendre des Palestiniens, incapables de saisir la main fraternelle et bienveillante que lui tendaient les Israéliens pour mettre fin à des décennies d’affrontements. Avec le soutien des éditions Lux, il revient aujourd’hui avec un nouveau livre : La mauvaise cause. Les intellectuels et la propagande israélienne en France.

C1_la-mauvaise-cause_web-ConvertImage.jpg L’action armée du 7 octobre 2023 a frappé à raison l’opinion par sa violence. Elle lui a rappelé également que Gaza était une prison à ciel ouvert que les gouvernements israéliens s’employaient à étouffer à petit feu, que la colonisation de la Cisjordanie se poursuivait dans l’indifférence quasi-générale, et qu’avant le 7 octobre, il y avait eu un 6, un 5, un 4, autrement dit des milliers de jours d’humiliation, de répression et de désespoir. L’auteur fait un sort au « mythe d’un 7-octobre qui n’appartiendrait pas à l’histoire longue du conflit ».
De tous temps, il y eut des « inconditionnels qui (portèrent) sans ciller la parole officielle » de Tsahal. Sieffert ne s’intéresse pas à eux mais plutôt à la capacité que le système médiatique a eu de « cadenasser l’interprétation de l’événement au profit d’un discours islamophobe très favorable à Israël », qui a intérêt à transformer un conflit de type colonial en guerre de religion, en affrontement entre démocratie à l’occidentale et barbarie barbue. Le Hamas est ainsi qualifiée d’organisation terroriste, explication réductrice et paresseuse1, à ranger à côté de Daech, organisation avec laquelle elle ne partage rien sinon la religion. Défendre, dans ce cadre explicatif, les Palestiniens revient à se mettre du côté des fous de Dieu qui depuis le 11-Septembre font régner la terreur sur le monde libre (et chrétien). Oublié le vieux rêve sioniste de s’emparer de toute la Palestine, cette terre sans peuple, au nom d’Abraham : d’ailleurs, hors les Juifs, il n’y a pas de Palestiniens dans la rhétorique sioniste, mais des Arabes qui pourraient très bien aller vivre ailleurs. Oublié la dérive raciste, colonialiste, religieuse et fascisante des élites sionistes israéliennes. Oublié les liens jadis noués entre Israël et l’Afrique du sud en temps d’apartheid, et aujourd’hui entre Israël et les fondamentalistes chrétiens américains et les régimes dits illibéraux. Tout cela vaut bien la liquidation physique des dizaines de milliers de Palestiniens et la purification ethnique de certaines portions du territoire cisjordanien...

Cette guerre du bien contre le mal (le fumeux choc des civilisations), réclame l’union sacrée. Tout antisioniste est donc un antisémite, surtout ceux qui le nient et sont par ailleurs impliqués dans des combats politiques et sociaux émancipateurs. Que certains le soient est une évidence : l’antisémitisme est une plaie, comme tout racisme, et il est tentant de transformer tout Juif en agent d’Israël, puisque c’est également le rêve des sionistes israéliens ! Tout cela rend encore plus difficilement audibles les voix juives opposés au sionisme...
Ne pas défendre Israël reviendrait ainsi à remettre en question son droit à l’existence, et l’accuser de génocide serait odieux, au regard de ce que les Juifs ont subi sous le nazisme. Or, nous rappelle Denis Sieffert, « le génocide des Palestiniens s’inscrit dans un continuum historique dont l’intensité oscille sans cesse depuis 1948 ». D’où la nécessité de « penser le conflit en termes politiques plutôt qu’ethniques et religieux ».

1. Le Hamas, comme le Hezbollah, est un mouvement politico-religieux réactionnaire, un parti politique, un proto-Etat autoritaire, une des incarnations du nationalisme palestinien, dont le répertoire d’action comprend le recours à la violence armée. Comme dans toute organisation politique, sa doctrine évolue en fonction de l’actualité et du rapport des forces.

mardi, février 10 2026

Visages de l'anticommunisme

Dard, Castagnez et alii, L’anticommunisme en France et en Europe 1917-1991, Presses universitaires de Rennes, 2025.

Jadis un spectre hantait l’Europe. Il était promesse de jours heureux, d’émancipation individuelle et collective. A partir de 1917, le spectre se réduisit aux yeux de beaucoup à l’expérience bolchevique qui incarnait pour ses opposants aussi bien le mal absolu qu’un déviationnisme bureaucratique ou une trahison de l’esprit initial ; sans oublier que « communisme » est un mot-valise servant à critiquer tout autant la pensée de Marx que celles de ses épigones, voire même tous ceux qui se piquent de réforme sociale radicale. Des opposants pluriels donc, que l’on connaît peu tant « l’anticommunisme est un parent pauvre de l’historiographie ». C’est du moins le constat dressé par l’historien Olivier Dard, l’un des coordinateurs de L’anticommunisme en France et en Europe 1917-1991 (PUR). Ces bornes chronologiques indiquent que les auteurs se sont focalisés sur le communisme soviétique.

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Grâce à une vingtaine de chercheurs, nous en savons désormais un peu plus sur cette galaxie aux mille visages. Si l’anticommunisme porté par les courants libertaires et marxistes critiques n’est pas totalement absent de l’ouvrage, la plupart des contributions s’intéresse à la façon dont réformistes et extrême-droite, au pouvoir ou depuis la société civile, se sont mobilisés pour combattre le « péril rouge ».
Les auteurs nous emmènent donc en voyage. Dans l’Italie de l’après Seconde Guerre mondiale où l’on met en question la conversion démocratique du Parti communiste. A Neuchâtel, dans la paisible Suisse, où la police noue dans les années 1920 des relations avec l’extrême-droite locale pour mieux cerner la nébuleuse bolchevik. Dans l’Allemagne vaincue de l’entre-deux guerres où la critique du communisme a des accents antisémites et anti-slaves prononcés : derrière le bolchévik se cacheraient en réalité le capitaliste juif et le Juif tout court, coupables du tout et de son contraire. Dans la Roumanie post-Ceaucescu où une partie de la Nomenklatura tente de se recycler pour se maintenir au pouvoir.
Mais le voyage demeure majoritairement hexagonal. Certaines contributions nous entraînent sur des chemins déjà empruntés par les chercheurs : dans le monde catholique, où l’on fustige le « matérialisme qui prive l’homme d’un horizon spirituel et de sa liberté » mais aussi ceux qui, dans ses rangs, se font les avocats de la lutte des classes alors que Pie XII en appelle à « élever une digue » face au péril ; à Marseille où l’anticommunisme devient le moteur de la notabilisation de Simon Sabiani, passé du bolchévisme au socialisme puis au doriotisme en deux décennies.
D’autres me semblent plus novatrices, telles ces deux études sur l’état-major de l’Armée dans les années 1930 puis dans l’après-1968 où le patriotisme du PCF est toujours mis en doute. Les relations entre les extrême-droite française et russe me semblent avoir été peu étudiées, tout comme la façon dont le livre d’Emmanuel Todd, La chute finale, prophétisant l’effondrement prochain de l’URSS, a été commenté à sa sortie en 1976. Bref, pour celles et ceux que l’histoire passionnent, il y a de multiples terrains qui restent inexplorés ; en atteste la contribution d’Odile Gaultier-Voituriez sur le mouvement Paix et Liberté dont les archives ont été retrouvées il y a quelques années et qui ne demandent qu’à être inventoriées pour être étudiées...

mercredi, février 4 2026

Voyage au Trumpistan

Emilien Bernard, La tête dans le mur. Un journaliste en déroute au Trumpistan, Lux, 2026.

Il y a deux ans, le journaliste Emilien Bernard s’était intéressé aux murs et barbelés dont s’est dotée l’Europe démocratique et donneuse de leçons pour se protéger de la misère du monde1. Aujourd’hui, il nous entraîne dans un road trip au pays désormais de Donald. Avec La tête dans le mur. Un journaliste en déroute au Trumpistan, il a choisi d’arpenter la frontière américano-mexicaine, du Pacifique à l’Atlantique, au moment des élections présidentielles de 2024.
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Il l’avoue : il traverse une période psychologiquement difficile qu’il soigne à coups de médocs, d’alcool et d’opiacés. Affronter le pays du Fentanyl (75000 morts en 2023), de la paranoïa, du complotisme et du Seigneur Jesus tout puissant dans une telle condition mentale n’était pas l’idée du siècle. Car l’espoir, pour celles et ceux qui rêvent américain , ne réside pas plus à San Diego qu’à Ciudad Juarez, à Tijuana qu’à Bisbee… à moins qu’on ne fasse dans le business et la politique. Car le mur (sa construction, sa surveillance, son contournement) rapporte financièrement et politiquement. Les cartels de la drogue ont mis au point des réseaux de passeurs, les patrons exploitent sans vergogne les migrants, la police mexicaine, dont la vertu n’est pas la qualité première, s’enrichit sur leurs dos, et les bonimenteurs xénophobes profilèrent pour convaincre la grande Amérique que le « très très grand mur » de Donald la sauvera de la décadence, et que ce qu’il faut à l’Amérique, c’est un homme fort, un winner qui parle fort. La drogue ? Beaucoup savent qu’elle s’en fiche du mur. Elle est au chaud dans un des milliers de camions qui franchit la frontière chaque jour du côté de Tijuana. On fait la guerre à la drogue parce qu’on refuse de faire la guerre au monde qui la rend désirable.
La frontière américano-mexicaine est un cimetière, comme notre mer Méditerranée. On y meurt par centaines chaque année, ou par milliers car, beaucoup disparaissent, anonymes, dans le désert, d’épuisement ou tués par des passeurs. Quant aux femmes, certains considèrent que 80 % d’entre elles sont violées durant leur périple.
Accompagnée d’une amie, Emilien Bernard est allé à la rencontre de cette Amérique illuminée, réactionnaire, cul-bénis, fascisante et fascinante de bêtises, une Amérique où se mêlent, écrit-il, « nouveaux riches clinquants et militants MAGA prolos beaucoup moins télégéniques » : l’Amérique de Donald. Un Donald qui répète en boucle les mêmes mots, les mêmes fake news, les mêmes arguments rhétoriques jusqu’à la nausée...

Déprimant ? Ca l’est. Heureusement, il reste encore, voire de plus en plus, des poches de résistance, et les récents événements de Minneapolis sont là pour l’attester. Une Amérique militante, rebelle, qui s’organise, apporte son soutien aux migrants et se confronte à la police des frontières. Humanistes chrétiens si nombreux dans les courants radicaux, marxistes, libertaires se battent et se débattent dans une Amérique qui part à vau-l’eau ; des militants qui n’oublient pas de rappeler ce que la situation catastrophique d’aujourd’hui doit aussi aux politiques menées durant de nombreuses années aux gouvernements démocrates.
Quand à Emilien Bernard, son voyage s’interrompit bien vite : il a fini en prison pour avoir oublié de mentionner lors de sa demande de visa qu’il y a dix ans, il avait été incarcéré une journée en Californie pour avoir fait du camping sauvage…

1. Emilien Bernard, Forteresse Europe, Lux, 2024.

samedi, janvier 31 2026

Mes lectures de janvier 2026

Dard / Castagnez... (sldd), L'anticommunisme en France et en Europe, PUR, 2025.
Collectif, Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle, L'Echappée, 2024.
Alternatives sud (Revue), Monde en guerre. Militarisation, brutalisation et résistances, Centre tricontinental, 2024.
Guillaume Blanc et Antonin Plarier (sldd), Empires. Une histoire sociale de l'environnement, CNRS Editions, 2025.
Jean-Paul Demoule, La France éternelle, une enquête archéologique, La Fabrique, 2025. --- Ma chronique.
Arthur Pouliquen, Le monde ou rien. Histoire du mouvement autonome en France, Editions du Cerf, 2025.
Emilien Bernard, La tête dans le mur. Un journaliste en déroute au Trumpistan, Lux, 2026. --- Ma chronique.

lundi, janvier 26 2026

Décypter le trumpisme

Maya Kandel, Une première histoire du trumpisme, Gallimard, 2025.

Dans une chronique de 2018, je qualifiais Donald Trump d’OVNI, d’objet vociférant non encore (totalement) identifié dont on ne savait s’il serait l’un de ces populistes illibéraux qui fleurissaient ça et là ou un crypto-fasciste1. Avec son livre, Une première histoire du trumpisme (Gallimard), Maya Kandel nous propose une plongée dans l’univers de Donald où « seule la volonté de puissance prédomine », où « le récit l’emporte sur les faits »… et où l’Albanie devient l’ennemi juré de l’Aberbaijan. Certes, les Américains ont la réputation de ne pas savoir placer sur une carte du monde d’autres pays que le leur, mais Trump n’est pas un Américain lambda et il faut être foutrement abruti pour ne pas parvenir à se souvenir que l’on a fait cesser une guerre entre deux belligérants qui s’appellent Azerbaijan et Arménie…

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Pour l’autrice, le trumpisme n’est pas une idéologie, même si Trump est entouré d’idéologues pour beaucoup d’extrême droite, issus des plus grandes universités américaines, et qui ont fait de la haine des élites intellectuelles issues de ces mêmes universités leur fonds de commerce politique. Le trumpisme est une « stratégie politique », un « populisme » et un « spectacle permanent » où la vulgarité, le narcissisme occupent le premier rang. Qu’importe ce qui est dit, l’important c’est le buzz qui fait parler de soi, alerte les réseaux sociaux, provoque des débats ou plutôt du bruit, et surtout de la confusion.

Le trumpisme mute en permanence, au gré des circonstances, ce qui le rend insaisissable et imprévisible. Trump est la tête de pont d’une contre-élite réactionnaire qui place les questions culturelles au coeur de son dispositif afin de souder une population déboussolée par les mutations économiques, sociales et sociétales frappant les sociétés contemporaines. La force de Trump repose sur sa capacité de rassembler autour de lui toute une galaxie de réactionnaires nationalistes qui n’ont pas grand-chose en commun sinon la haine des « progressistes ». Isolationnistes, néo-conservateurs, chrétiens évangélistes illuminés, antisémites pro-israéliens, libertariens, complotistes, masculinistes, racistes, oligarques issus de la Tech… mais aussi classes populaires aux conditions de vie dégradées, largement abandonnées par l’establishment du parti démocrate, pour qui voter Trump est une façon de prendre leur revanche sur les élites intellectuelles qui les méprisent, et les élites politiques, y compris républicaines, qui les ignorent. C’est en faisant des « hommes jeunes, non blancs et non diplômés » une clientèle électorale à séduire et mobiliser que Trump a conquis la présidence pour la seconde fois. Le « nationalisme inclusif » défendu par Steve Bannon, c’est cela : agréger autour d’un braillard fort en gueule patriotard tout ce que l’Amérique compte de déclassés sociaux, victimes de la mondialisation capitaliste, de l’inflation, des délocalisations, mais aussi des vagues migratoires qui viennent les concurrencer sur le marché de l’emploi précaire et mal payé …
Pour Maya Kandel, les électeurs de Trump se divisent sommairement en deux parties : « ceux qui votent par adhésion à ce qu’il dit, et ceux qui votent malgré ce qu’il dit »… S’il n’y a rien à attendre des premiers, quid des seconds ? L’enjeu pour les démocrates, s’ils veulent reprendre le pouvoir, est d’incarner de nouveau une véritable alternative sociale pour ces millions d’Américains pour qui le rêve américain s’appelle Wallmart et fentanyl.

Note :
1. Gilles Vandal, Donald Trump et la déconstruction de l'Amérique, Athéna Editions, 2018.

jeudi, janvier 22 2026

La politique de l'émotion

Anne-Cécile Robert, La stratégie de l’émotion, Lux, 2025 ; Christian Le Bart, La politique à l’envers. Essai sur le déclin de l’autonomie du champ politique, CNRS Editions, 2024.

Faut-il éteindre sa télé pour penser les tourments du monde ? Ma question est réductrice, j’en conviens, car le petit écran n’est pas le seul médium dans lequel le regard critique et raisonné sur le monde a été largement supplanté par l’exploitation des états affectifs intenses.
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Dans La stratégie de l’émotion (Lux), la journaliste Anne-Cécile Robert déplore cette « invasion de l’espace social par les affects » et le fait que la « machine médiatique (ait) réduit tout positionnement politique à un ressenti » ; d’où la place prise dans les informations quotidiennes par les faits divers (qui font diversion, comme le disait Bourdieu), cette manne pour les chaînes d’info en continu. L’autrice s’intéresse donc au rôle joué par l’émotion dans le système médiatique actuel, des marches blanches à l’héroïsation des victimes, en passant par les querelles mémorielles ou le traitement des procès judiciaires. Ce qui est mis de côté au profit du spectaculaire et du lacrymal, c’est l’esprit critique, le temps qui permet de penser l’événement et de lui donner sa pleine dimension politique et sociale. Mais voilà, comme l’écrit Anne-Cécile Robert, « face aux souffrances sociales et à un avenir inquiétant, l’émotion fait du bien » ; d’autant que « s’émouvoir est plus simple que penser » Elle permet à chacun de nous de communier l’espace d’un moment alors que le monde néolibéral dans lequel nous baignons valorise à l’inverse le chacun pour soi.
LeBart.jpeg « La politique n’est plus tout à fait (voire plus du tout) ce qu’elle était ». C’est par ces mots que s’ouvre le livre du politiste Christian Le Bart La politique à l’envers. Essai sur le déclin de l’autonomie du champ politique publié par CNRS Editions. S’appuyant notamment sur les écrits des politiciens eux-mêmes, Christian Le Bart s’intéresse aux nouveaux rapports que les hommes politiques tentent de nouer avec les électeurs, à l’heure où les partis sont délégitimés, où les élus sont perçus comme des opportunistes et des technocrates, éloignés du commun des mortels et de leurs préoccupations quotidiennes. Etre un professionnel de la politique (longtemps gage de sérieux) ou exposer ses fonds de culotte éprouvés par les bancs de l’ENA sont devenus contre-productifs puisque les temps sont à la démocratie participative et à la valorisation de l’entrepreneur, digne représentant de la société civile dont on attend (depuis des lustres) qu’il renouvelle un exercice du pouvoir tenu jusqu’alors par une élite se pensant comme une caste. Cette « aristocratie naturelle, fondée sur le talent et la vertu, qui semble destinée au gouvernement des sociétés » (Thomas Jefferson) est donc poussée à proposer une « image de soi mettant en valeur les signes d’extériorité par rapport au champ politique » : le « professionnel de la politique » doit s’émanciper de son milieu, se renouveler et se faire « people », accepter de se mettre en scène avec conjoint, enfants et animaux domestiques, l’important étant d’être « authentique » ; le programme doit s’effacer devant la vision portée par le candidat charismatique ; le parti doit se faire mouvement, « outil au service d’un leader » et d’ailleurs, une adhésion temporaire et à vil prix permet à tout un chacun de choisir son candidat, privilège jusqu’alors des adhérents.
Christian Le Bart voit dans la phase actuelle se déployer ce qu’il appelle un « populisme ordinaire » où des politiciens jouent la carte de l’extériorité radicale par rapport à la classe politique (…) surfent sur la demande de démocratie directe (et se) mettent en scène en leader », émancipé de la caste politicienne. Tout changer pour que rien ne change, en somme, l’important étant que le citoyen y croit, une fois tous les cinq ans...

mercredi, janvier 14 2026

Des colonisés ingouvernables

Emmanuel Blanchard, Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (Akbou, Paris, 1919-1940), Presses de SciencesPo, 2024.

Au mitan des années 1920, Paris abritait les locaux du SAINA (Service des affaires indigènes nord-africaines) qu’on appela bientôt le « bureau arabe » chargé de contrôler et surveiller l’immigration des sujets musulmans principalement venus de Kabylie. Le hasard a voulu qu’en 2008, les archives publiques mettent la main sur un reliquat d’archives de ce service, mises dans de grands sacs et livrées aux pigeons, souris et à l’humidité dans le sous-plafond d’une école primaire parisienne. Deux ans plus tard, l’historien Emmanuel Blanchard commençait à explorer les quinze cartons composant ce fonds. Son livre « Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (Akbou, Paris, 1919-1940) » est le fruit, passionnant, de sa recherche.

Les colonisés font peur. Indispensables pendant la guerre pour produire de quoi alimenter les champs d’horreur, ils étaient tout autant indésirables puisqu’on redoutait qu’ils s’imaginent pouvoir faire souche en métropole, y fonder famille, voire même faire leurs quelques idées séditieuses1. Il fallait donc surveiller cette classe aussi laborieuse que potentiellement dangereuse, et le SAINA s’y employa grâce à son réseau d’indicateurs. Surveiller ou bien l’entourer d’une affection toute paternaliste. Comme le déclara un élu parisien, Pierre Godin, « notre surveillance n’est pas, pour eux, une sujétion, c’est une sécurité – plus encore c’est un bonheur. »
BlanchardE-ConvertImage.jpgEn explorant les archives du SAINA, Emmanuel Blanchard en a tiré une conclusion : les colonisés ne sont « jamais autant ingouvernables que quand ils demandent à être gouvernés et non simplement commandés ». Car des requêtes inattendues affluent sur les bureaux du SAINA. Les travailleurs coloniaux font appel à lui pour régler les problèmes domestiques posés par leur séjour en métropole. Mohand se plaint que son jeune frère l’ait rejoint en France sans autorisation de l’administration, laissant la maison familiale sans surveillance (masculine) et donc à la merci des convoitises tandis qu’Ouahchia recherche un dénommé Aïssa, parti en France une décennie plus tôt et qui n’a plus donné signe de vie depuis, ce qui pose alors à la famille la question du devenir de ses biens ; cela nous rappelle que la migration fragilise l’ordre familial. Mohammed, au nom des services rendus à l’ordre colonial, demande à être dispensé des impôts locaux qu’il doit au pays alors que Saïd, l’ancien combattant de 1914-1918, demande une permission de port d’armes pour pouvoir, une fois revenu au village, défendre sa maison et ses biens ; ici, ce sont les preuves de loyauté à l’égard de la France qui sont mobilisées. Quant à Tahar, endetté jusqu’au cou, il demande au SAINA d’empêcher la saisie de ses champs qu’il a hypothéqués auprès d’un autre habitant du douar ; cette affaire nous rappelle que la misère régnait en Kabylie et que les administrateurs coloniaux étaient conscients que la situation serait plus explosive encore si on mettait un frein à l’immigration et au transfert d’argent qu’elle entraîne.
En analysant cette poignée de requêtes, Emmanuel Blanchard nous permet de mieux appréhender la façon dont la puissance colonisatrice exerce son autorité sur ses sujets de l’autre côté de la Méditerranée, le rôle ambigu joué par les caïds, mais aussi la capacité des immigrés à prendre aux mots la « mission civilisatrice » de la France et à se saisir du droit pour défendre leurs intérêts.
L’auteur nous appelle ainsi à être plus attentifs « aux tactiques déployées par les sujets désireux de ne plus être inaudibles », autrement dit, des sujets qui « demandent à être gouvernés comme des administrés et non à être commandés comme des sujets. »

Notes
1. Je vous renvoie à ces excellents livres : Laurent Dornel, Indispensables et indésirables. Les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre, La Découverte, 2025 ; Vincent Bollenot, « Signalé comme suspect ». La surveillance coloniale en France, 1915-1945, CNRS Editions, 2025.

mardi, janvier 6 2026

En finir avec le roman national...

Julien Théry, En finir avec les idées fausses sur l’histoire de France, Editions de l’Atelier, 2025 ; Jean-Paul Demoule, La France éternelle, une enquête archéologique, La Fabrique, 2025.

A l’heure où l’on nous vend du roman national sous toutes ses formes, deux livres viennent « éclairer la relation complexe et passionnée que nous entretenons avec notre passé ».
Avec En finir avec les idées fausses sur l’histoire de France (Ed. De l’Atelier) le médiéviste Julien Théry revient sur une vingtaine de lieux communs. Certains sont connus comme l’existence d’une nation gauloise dont nous serions les héritiers, le génocide des Vendéens par les armées républicaines sur lequel le spectacle du Puy du fou a fait son beurre, la promotion d’une France massivement résistante face à l’occupation allemande ou encore l’intervention de la France au Rwanda pour mettre fin au génocide en cours en 1994. D’autres le sont beaucoup moins comme l’invention d’une religion cathare, le fabuleux trésor des Templiers (que l’on cherche encore) ou bien la transformation « des sorcières en icônes féministes ».
Thery.jpg La démarche de Julien Théry se veut pédagogique. Il n’adopte pas « la posture du blanc chevalier de l’exactitude ou du donneur de leçon » mais pointe les erreurs factuelles, les raccourcis fâcheux voire manipulatoires, et souligne à quels fins ils étaient ou sont destinés. Car, rappelons-le, l’histoire du passé s’écrit avec les yeux et à partir des enjeux du présent.

Avec La France éternelle, une enquête archéologique (La Fabrique), le préhistorien et archéologue Jean-Paul Demoule se fait enquêteur, et il le fait avec humour. A la différence de Julien Théry, il a choisi de se passer de notes de bas de page pour leur préférer une ample bibliographie ainsi qu’une douzaine de documents en annexes dont quelques cartes judicieuses.
Evidemment cette France éternelle, plongeant ses racines dans des millénaires d’histoire, n’existe aujourd’hui que comme fantasme à usage politicien, comme mythe mobilisateur pour une nation angoissée qui recherche, dans l’Histoire, de quoi se rassurer. Malheureusement, la Gaule n’avait rien d’un territoire uni et culturellement homogène, les barbares ne l’étaient pas tant que ça, le plurilinguisme fut longtemps la règle, et le christianisme dut composer avec le paganisme. Ce territoire, qu’on appelle aujourd’hui la France, et il n’est pas le seul, fut et demeure un espace métisse où cultures, langues et populations se mêlèrent, s’affrontèrent et s’enrichirent tout au long des siècles.

Ces deux livres sont importants à lire et faire lire, car il ne vous aura pas échappé que nous allons continuer à en « bouffer » des références aux Grands hommes qui font l’histoire, à l’autochtonie, à la tradition évidemment ancestrale qu’honore l’honnête artisan et à ce bon vieux terroir sur lequel veille le saint clocher du village. Nous allons en bouffer des discours sur ces autres qui flétrissent par leur simple présence « notre » identité. Il va sans dire queDemoule-ConvertImage.jpg si tout le monde peut user et abuser de références à l’Histoire pour parvenir à ses fins, les courants conservateurs et réactionnaires sont aujourd’hui en pointe pour enrégimenter l’Histoire dans le cadre de leur guerre culturelle. C’est pourquoi ces ouvrages m’apparaissent comme de bons antidotes pour contrer les obsédés paranoïaques de l’identité et le « poujadisme intellectuel qui dévaste le débat public »1. Comme le rappelle judicieusement Jean-Paul Demoule dans sa conclusion, « l’archéologie et l’histoire n’ont pas pour fonction d’inventer et des glorifier des mythes, mais d’apporter les outils d’une connaissance lucide sur le passé, et donc sur le présent ».

1. Jean-François Bayart, Les fondamentalistes de l’identité, Karthala, 2016.

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