Arthur Pouliquen, Le monde ou rien. Histoire du mouvement autonome en France, Editions du Cerf, 2025.
En 2023, le politiste Arthur Pouliquen s’était intéressé à une figure de la scène intellectuelle d’avant 1914, Georges Sorel, un polytechnicien qui avait abandonné sa carrière pour se faire le « défenseur désintéressé du prolétariat »1. Sorel était un personnage complexe, fin connaisseur de l’oeuvre de Marx et de Proudhon, théoricien du syndicalisme révolutionnaire, qui vouait aux gémonies les politiciens de gauche qui prétendaient parler au nom de la classe ouvrière et célébrait le recours à la violence (et la grève en était l’une des formes) par lequel le prolétariat s’affirmait comme puissance agissante. Arthur Pouliquen nous revient avec Le monde ou rien, livre qui s’intéresse à l’histoire du mouvement autonome en France depuis Mai-68.

Définir ce qu’est l’autonomie est déjà un défi. Disons qu’un autonome appelle les prolétaires, les exploités, à s’émanciper de la tutelle des partis de gauche, du gauchisme et des syndicats bureaucratiques prétendant les défendre, à développer des pratiques d’action directe comme les squats, les auto-réductions ou le sabotage, et à assumer un rapport y compris violents contre le pouvoir établi. Entre autres. Car, évidemment le mouvement autonome a mille visages, puise à mille sources idéologiques (anarchisme, marxisme, situationnisme, conseillisme...), comme d’ailleurs l’ultra-gauche à laquelle on l’associe régulièrement. L’histoire du mouvement autonome, c’est inévitablement l’histoire de petits groupes qui s’unissent, se déchirent, subissent la répression, disparaissent puis refont surface, et parfois se concentrent sur des terrains spécifiques comme le logement, le fascisme, l’univers carcéral, la technologie, la contre-culture, la mondialisation capitaliste, le refus du travail et la précarité...
En France, on s’accorde pour acter la naissance du mouvement autonome au début des années 1970 lorsque la question de la lutte armée se pose comme en Allemagne, en Italie ou en Espagne. Un demi-siècle nous sépare de ces années de tension où Action directe, la Rote Armee fraktion, les Brigades rouges et tant d’autres incarnaient pour beaucoup la radicalité politique. Le mouvement autonome, nous dit l’auteur, a connu une « véritable révolution culturelle ». Aujourd’hui, ce sont les pratiques émeutières portées par les Black bloc ou les ZAD qui inquiètent le pouvoir et attirent les médias mainstream, mais aussi la capacité des autonomes ou jugés tels d’intervenir sur des terrains délaissés par leurs prédécesseurs, comme les questions de genre, de racisme systémique, de la place des nouvelles technologie ou encore de défense de la terre contre l’agro-business portée par les Soulèvements de la terre. L’autonomie, critiquée de toute part mais notamment de la gauche, se compose aujourd’hui d’une « galaxie labile de collectifs centrés sur des problématiques sectorielles ou locales » souligne l’auteur qui voit en elle « surtout la mauvaise conscience d’une gauche qui aura renoncé à renverser le capitalisme ou, du moins, à transformer la vie courante. »
1. Arthur Pouliquen, Georges Sorel. Le mythe de la révolte, Editions du Cerf, 2023.





Depuis trois décennies, le philosophe allemand porte une critique radicale du mode de production capitaliste. Dès l’introduction, il l’affirme : « la continuation de la vie sur terre est incompatible avec la poursuite du capitalisme » ; cependant, nous dit-il peu après, « l’avènement du pire n’est jamais sûr », mais pour cela, il faut aller « à la racine du problème qui réside dans la subordination de la vie sociale aux exigences de la production de valeur marchande ».

L’action armée du 7 octobre 2023 a frappé à raison l’opinion par sa violence. Elle lui a rappelé également que Gaza était une prison à ciel ouvert que les gouvernements israéliens s’employaient à étouffer à petit feu, que la colonisation de la Cisjordanie se poursuivait dans l’indifférence quasi-générale, et qu’avant le 7 octobre, il y avait eu un 6, un 5, un 4, autrement dit des milliers de jours d’humiliation, de répression et de désespoir. L’auteur fait un sort au « mythe d’un 7-octobre qui n’appartiendrait pas à l’histoire longue du conflit ».



« La politique n’est plus tout à fait (voire plus du tout) ce qu’elle était ». C’est par ces mots que s’ouvre le livre du politiste Christian Le Bart La politique à l’envers. Essai sur le déclin de l’autonomie du champ politique publié par CNRS Editions. S’appuyant notamment sur les écrits des politiciens eux-mêmes, Christian Le Bart s’intéresse aux nouveaux rapports que les hommes politiques tentent de nouer avec les électeurs, à l’heure où les partis sont délégitimés, où les élus sont perçus comme des opportunistes et des technocrates, éloignés du commun des mortels et de leurs préoccupations quotidiennes. Etre un professionnel de la politique (longtemps gage de sérieux) ou exposer ses fonds de culotte éprouvés par les bancs de l’ENA sont devenus contre-productifs puisque les temps sont à la démocratie participative et à la valorisation de l’entrepreneur, digne représentant de la société civile dont on attend (depuis des lustres) qu’il renouvelle un exercice du pouvoir tenu jusqu’alors par une élite se pensant comme une caste. Cette « aristocratie naturelle, fondée sur le talent et la vertu, qui semble destinée au gouvernement des sociétés » (Thomas Jefferson) est donc poussée à proposer une « image de soi mettant en valeur les signes d’extériorité par rapport au champ politique » : le « professionnel de la politique » doit s’émanciper de son milieu, se renouveler et se faire « people », accepter de se mettre en scène avec conjoint, enfants et animaux domestiques, l’important étant d’être « authentique » ; le programme doit s’effacer devant la vision portée par le candidat charismatique ; le parti doit se faire mouvement, « outil au service d’un leader » et d’ailleurs, une adhésion temporaire et à vil prix permet à tout un chacun de choisir son candidat, privilège jusqu’alors des adhérents.
En explorant les archives du SAINA, Emmanuel Blanchard en a tiré une conclusion : les colonisés ne sont « jamais autant ingouvernables que quand ils demandent à être gouvernés et non simplement commandés ». Car des requêtes inattendues affluent sur les bureaux du SAINA. Les travailleurs coloniaux font appel à lui pour régler les problèmes domestiques posés par leur séjour en métropole. Mohand se plaint que son jeune frère l’ait rejoint en France sans autorisation de l’administration, laissant la maison familiale sans surveillance (masculine) et donc à la merci des convoitises tandis qu’Ouahchia recherche un dénommé Aïssa, parti en France une décennie plus tôt et qui n’a plus donné signe de vie depuis, ce qui pose alors à la famille la question du devenir de ses biens ; cela nous rappelle que la migration fragilise l’ordre familial. Mohammed, au nom des services rendus à l’ordre colonial, demande à être dispensé des impôts locaux qu’il doit au pays alors que Saïd, l’ancien combattant de 1914-1918, demande une permission de port d’armes pour pouvoir, une fois revenu au village, défendre sa maison et ses biens ; ici, ce sont les preuves de loyauté à l’égard de la France qui sont mobilisées. Quant à Tahar, endetté jusqu’au cou, il demande au SAINA d’empêcher la saisie de ses champs qu’il a hypothéqués auprès d’un autre habitant du douar ; cette affaire nous rappelle que la misère régnait en Kabylie et que les administrateurs coloniaux étaient conscients que la situation serait plus explosive encore si on mettait un frein à l’immigration et au transfert d’argent qu’elle entraîne.
La démarche de Julien Théry se veut pédagogique. Il n’adopte pas « la posture du blanc chevalier de l’exactitude ou du donneur de leçon » mais pointe les erreurs factuelles, les raccourcis fâcheux voire manipulatoires, et souligne à quels fins ils étaient ou sont destinés. Car, rappelons-le, l’histoire du passé s’écrit avec les yeux et à partir des enjeux du présent.
si tout le monde peut user et abuser de références à l’Histoire pour parvenir à ses fins, les courants conservateurs et réactionnaires sont aujourd’hui en pointe pour enrégimenter l’Histoire dans le cadre de leur guerre culturelle. C’est pourquoi ces ouvrages m’apparaissent comme de bons antidotes pour contrer les obsédés paranoïaques de l’identité et le « poujadisme intellectuel qui dévaste le débat public »1. Comme le rappelle judicieusement Jean-Paul Demoule dans sa conclusion, « l’archéologie et l’histoire n’ont pas pour fonction d’inventer et des glorifier des mythes, mais d’apporter les outils d’une connaissance lucide sur le passé, et donc sur le présent ».