Le Monde comme il va

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mercredi, octobre 21 2020

L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime

Marc Hédrich
L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime
Michalon, 2020

Qui se souvient aujourd’hui de Jules Durand, ouvrier docker havrais et syndicaliste révolutionnaire, du temps d’une Belle Epoque qui ne l’était pas pour le prolétariat en haillons ? Qui se souvient de Jules Durand dont le destin tragique rappela à ses contemporains celui du Capitaine Dreyfus ? C’est à cet homme que Marc Hédrich, magistrat de profession, a voulu rendre hommage et justice dans un livre publié par Michalon : L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime.

Nous sommes en 1910, sur les quais du port du Havre noircis par ce charbon que des centaines de pauvres diables traitent au quotidien. Le mot est fort certes, mais il souligne bien l’état de dépendance d’un prolétariat soumis à l’arbitraire des marchands d’hommes régnant sur le port : travail harassant, salaires de misère, soumis aux caprices du temps et à l’humeur des chefs qui composent les équipes. On ne sort pas de la misère en travaillant comme un docker, on l’évite le temps d’un shift, avant que chanceux et malchanceux du jour ne se retrouvent dans les multiples cafés qui accueillent leur misère ; car on boit énormément sur les quais, l’alcoolisme fait des ravages et Jules Durand s’était d’ailleurs mis en tête de combattre ce fléau.
En cette année 1910, les ouvriers charbonniers se mettent en grève. La mécanisation va rendre leurs bras en partie obsolètes et sous la houlette de Jules Durand, ils entendent négocier avec le patronat un partage des fruits de la croissance. Mais la Compagnie générale transatlantique, la mal nommée CGT, se refuse à toute négociation. Les esprits s’échauffent, et un soir, une violente bagarre éclate entre un groupe de grévistes et un contremaître non-gréviste, Louis Dongé. Ce dernier ne se relèvera pas de ses blessures.

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Mais de ce drame de la misère et de l’alcool1, la bourgeoisie et ses alliés vont en faire le procès du syndicalisme CGT et de la canaille rouge. Avec une rare célérité et au mépris du droit, ils font notamment de Durand le commanditaire du meurtre de Dongé. Celui-ci aurait, en pleine réunion syndicale, devant des dizaines de témoins, appelé à tuer Dongé « le jaune » ! C’est la thèse de la Compagnie générale transtlantique, reprise sans sourciller par la justice locale et la presse aux ordres, malgré les dénégations des accusés... et même de la Police qui jure que Durand est un syndicaliste pondéré et vertueux. Enquête bâclée, procès politique… Jules Durand est condamné à mort, alors que les auteurs des coups mortels échappent à la guillotine républicaine.
Dans une France qui n’a rien oublié de la toute récente affaire Dreyfus, cette condamnation scandaleuse enflamme l’opinion publique. Dreyfus, le bourgeois juif, victime de l’antisémitisme, Durand, le gueux anarchiste, victime du racisme de classe. Dreyfus, incarnation du juif vénal et sans patrie, Durand, porte-parole de la lie des faubourgs, de cette classe laborieuse autant que dangereuse2. Etablir le parallèle était évident. Mais cette affaire m’en a rappelé une autre : celle qui mena à la potence une poignée d’anarchistes américains en 1886 et au souvenir duquel nous défilons dans les rues le Premier Mai. Concordances : une enquête uniquement à charge, un jury recruté parmi les notables de la ville, une Justice désireuse de faire un exemple, une presse aux ordres réclamant le sang. Et un procureur déclarant : « Ces huit hommes ont été choisis parce qu'ils sont des meneurs. Ils ne sont pas plus coupables que les milliers de personnes qui les suivent. Messieurs du jury : condamnez ces hommes, faites d'eux un exemple, faites-les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société. » Condamner Durand, c’était aussi faire un exemple et une façon de remettre les dépossédés à leur place.

Le livre de Marc Hédrich n’est pas une simple recension des faits. Il est aussi une réflexion stimulante sur la justice pénale d’avant la Première guerre mondiale, sur l’affaire elle-même et sur la façon dont l’Histoire en a gardé la trace. L’affaire Durand fut pour lui un crime judiciaire, non un crime d’État ; ceci, non pas pour dédouaner ce dernier de ses responsabilités, mais pour souligner le rôle primordial joué par les élites locales dans la condamnation de Durand.
Condamné à tort, condamné à mort, réhabilité après des années de combat3, Jules Durand aurait pu connaître le destin d’Alfred Dreyfus et entré dans les livres d’histoire. Il n’en sera rien, au grand dam de Marc Hédrich. Dreyfus est rentré du bagne, affaibli mais vivant. Jules Durand est sorti du quartier des condamnés à mort pour gagner l’asile d’aliéné : la justice a rendu fou cet homme calme et posé, pacifique, marqué par son éducation chrétienne, syndicaliste révolutionnaire tenant plus d’un éducationniste comme Fernand Pelloutier que du « bouledogue », alias Georges Yvetot, tribun survolté, apôtre de la violence ouvrière et abonné des prétoires4. Les historiens et journalistes spécialisés dans les affaires criminelles l’ont oublié, et Jules Durand a peu attiré l’attention des historiens du mouvement ouvrier. Guillotiné, Durand aurait eu toute sa place dans le grand martyrologue de la cause ouvrière. Mais voilà, Durand est mort en 1926, dans un asile d’aliénés...
Aujourd’hui, une plaque honore sa mémoire, indiquant qu’il fut condamné à mort puis gracié. Cruel hommage puisque, nous rappelle l’auteur, Jules Durand ne fut pas gracié mais réhabilité, autrement dit innocenté.

Notes :
1. Tous les belligérants étaient si avinés que la police devra attendre qu’ils aient dessaoulé pour les auditionner.
2. « Le danger qui nous menace le plus est qu'une nouvelle invasion des barbares, née cette fois au sein même de la société, n'anéantisse le foyer de la civilisation et de la richesse ». Ces mots de 1850 sont l'oeuvre d'un socialiste modéré prussien aujourd'hui oublié : Johannes Karl Rodbertus.
3. Il fut établi que les accusateurs avaient produit de faux témoignages pour accabler Durand et les leaders du syndicat. On sait aussi qu’ils avaient été dès l’éclatement de l’affaire « pris en charge » par la Compagnie générale transtlantique. Celle-ci ne fut pas pour autant inquiétée par la suite, de même que les magistrats qui la soutinrent...
4. Sur le bouledogue.

vendredi, octobre 9 2020

Georges Orwell l'inclassable

George Woodcock
Orwell à sa guise. La vie et l’oeuvre d’un esprit libre
Lux, 2020

Je vous dois un aveu. De George Orwell, je ne connais que ses écrits politiques1 et ses récits de miséreux ou d’ancien de la colonne Durruti2. Jeune, sans doute, j’ai du lire 1984 et La ferme des animaux, mais il y a prescription, et pas d’hier… Du fait de ma faible appétence pour la littérature, je ne me risquerais pas à porter un jugement sur son œuvre, même si je serais sans doute moins sévère qu’Orwell lui-même.

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George Woodcock a bien connu l’écrivain anglais à la fin de sa vie quand celui-ci animait des émissions culturelles sur la BBC durant la Seconde guerre mondiale. La biographie qu’il lui consacre, intitulé Orwell à sa guise, édité en 1966 et republié aujourd’hui par Lux3, est marquée par le respect qu’il avait pour son aîné de dix ans. Car l’homme en impose, même si lors de leur première rencontre, il n’a pas encore écrit les deux chefs d’oeuvre cités plus haut.
Il en impose et il désarçonne car Orwell n’est pas facile à cerner. A son propos, nous pourrions multiplier les qualificatifs. Orwell était un solitaire, un intellectuel qui aimait le travail manuel et détestait les doctrinaires et les sentencieux, un homme pudique aux goûts simples, rustiques, un homme de principe et d’honneur, inadapté à la vie partisane, un socialiste radical profondément anti-stalinien mais aussi un « patriote sincère » et un défenseur de la famille, un révolutionnaire se refusant à faire du passé table rase, un moraliste, un homme également profondément pessimiste dans ces années 1930 si lourdes de menaces. Orwell était tout cela à la fois, alors que rien ne laissait entrevoir qu’il put en être ainsi.
Car il aurait pu être the right man at the right place quand il se met, jeune adulte, au service de l’Empire britannique en Birmanie. Il en sort au contraire définitivement bouleversé et écoeuré par la violence du rapport colonial. Expérience traumatique qui le convainc que sa place n’est pas là où il pensait la trouver, au sein de cette petite-bourgeoisie vulgaire, autosatisfaite. Mal dans sa tête et mal dans sa classe, ou plutôt dans sa caste tant « cette différence de classe qui se dresse devant vous estcomme un mur de pierre ». Lorsqu’il se lumpen-prolétarise et décide de vivre comme les laissés pour compte du capitalisme du laissez-faire, il ne le fait pas pour s’encanailler mais pour « échapper complètement au monde de la respectabilité ». Ce moi respectable, il n’en veut pas. Toute sa vie fut une quête pour se construire un autre moi.

Orwell n’était pas anarchiste mais s’il a gardé un souvenir si fort de son expérience espagnole, c’est parce qu’il avait trouvé là-bas dans les rues rouges et noires de Barcelone ou sur le front d’Aragon, des révolutionnaires idéalistes et des âmes pures, désintéressées. Car pour Orwell, le socialisme qu’il appelait de ses vœux ne pouvait être qu’éthique, et il redoutait que le socialisme contemporain apprenne « aux gens à penser en termes de bénéfices matériels » : dans un texte intitulé « Le socialisme et les intellectuels », il écrit que « le véritable objectif du socialisme n'est pas le bonheur mais la fraternité humaine (...) Si les hommes s'épuisent dans des luttes politiques déchirantes, se font tuer dans des guerres civiles ou torturer dans les prisons secrètes de la Gestapo, ce n'est pas afin de mettre en place un paradis avec chauffage central, air conditionné et éclairage (...) mais parce qu'ils veulent un monde dans lequel les hommes s'aiment les uns les autres au lieu de s'escroquer et de se tuer les uns les autres. »4. Une conclusion que l’on pourrait trouver très chrétienne pour un homme qui ne l’était guère. Mais Orwell, « homme bon et indigné », est ainsi : inclassable.

Notes :
1. Ecrits politiques (1928-1949). Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie, Agone, 2009. Signalons que l’éditeur marseillais avait édité précédemment le livre John Newsinger La politique selon Orwell (2006).
2. Dans la dèche à Paris et à Londres, Ivrea, 1993 ; Catalogne libre (Hommage à la Catalogne), Gallimard, 1955.
3. Sortie initialement en 1966.
4. Texte reproduit dans George Orwell, Ecrits politiques (1928-1946), Agone, 2009.%%

dimanche, octobre 4 2020

Container versus Liberté

Nous étions en plein été et France 3 Grand-Ouest consacrait un reportage à un jeune couple mayennais ou sarthois. Pourquoi ? Parce que celui-ci accédait à la propriété. Comme tant d’autres me direz-vous, certes, mais ces deux jeunes avaient décidé de bâtir leur résidence en transformant une poignée de containers en autant de pièces à vivre. L’intérêt économique était évident : le container, c’est moins cher !, mais il y avait également la certitude de disposer à l’issue des travaux d’un logement assurément atypique, original : bref, une sacrée plus-value esthétique !
C’est d’ailleurs ce que lui fit remarquer le journaliste. N’étaient-ils pas émus à l’idée de passer des années dans des containers ayant fait plusieurs fois le tour du monde ? Et le propriétaire concéda que oui, il y avait un petit goût de liberté qui se nichait entre ces parois métalliques.

Parce que j’ai mauvais esprit, je l’avoue, j’ai trouvé singulier d’associer container et liberté, à moins bien sûr de réduire cette dernière à sa seule dimension mercantile.
En effet, le container, the box en angliche, a une histoire édifiante que le journaliste et économiste Marc Levinson à raconter en son temps1. Si le container a une centaine d’années, ce sont les années 1960 qui l’ont mis sur le devant de la scène, et un entrepreneur audacieux, Malcolm McLean, transporteur routier à la tête d’une conséquente flottille de camions. McLean était audacieux et parfois assez peu scrupuleux, s’inscrivant ainsi dans la grande tradition des businessmen américains2. Il parvînt à convaincre le gouvernement américain de l’intérêt financier qu’il aurait à réorganiser sa façon de concevoir le ravitaillement des troupes engagées dans le conflit vietnamien. Transporter plus, à moindre coût : voilà ce que le fret par conteneurs pouvait offrir à la nation en guerre contre l'expansionnisme. Le gouvernement fut conquis et c’est ce qui fît la fortune de McLean car sa société a très largement profité des largesses du gouvernement américain.

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The box a changé la face de l’économie mondiale, car ce qui coûte cher à un armateur, ce n’est pas le temps passé sur l’eau par sa flotte, mais le temps passé à terre. Avec le container, le docker devient quasiment obsolète et le temps de manutention réduit au maximum : gains de temps et de main-d’œuvre signifient maximisation des profits. L’arrivée du container signe également l’arrêt de mort de tous les ports incapables de s’adapter ou dans l’impossibilité d’accueillir les mastodontes des mers. A Londres, la moitié des 150 quais exploités en 1967 fermèrent leurs portes en moins de quatre ans. Beaucoup de ports sont morts en une poignée d’années et des grands centres maritimes se sont constitués sur leurs décombres.

Evidemment, au début des années 1970, tout le monde s'empressa de moderniser leur flotte. Des centaines de porte-containers performants, autrement dit rapides, furent construits, donnant l’assurance au client que sa marchandise serait transportée vite et bien, et pour un coût modique. La crise pétrolière de 1973-1974 liquida une bonne partie de cette flotte rapide, certes, mais peu économe en carburant. Du coup, on se mit à construire des porte-containers moins rapides mais plus sobres. Problème : quand le prix du baril s’effondra dans les années 1980, ces mastodontes imposants cessèrent d’être attractifs. Fin 1986, McLean l’audacieux fit faillite… Pas de mondialisation capitaliste heureuse, sans containers globe-trotters ! Aujourd’hui, des porte-conteneurs gigantesques sillonnent les mers avec à leur bord non pas en majorité des produits finis, comme on l’imagine, mais des composants industriels permettant la production de marchandises, dont beaucoup sont, vous vous en doutez, indispensables à notre bonheur. Le container est donc au cœur de la machine industrielle capitaliste qui fait de la gestion des stocks un élément-clé de la compétitivité, car qui diminue ses stocks, diminue ses frais immobiliers etc., et donc accroît ses marges bénéficiaires.
Tout cela donne, vous en conviendrez, un goût particulier à la liberté, quand bien même on habite en Sarthe ou en Mayenne…

Note :
1. Marc Levinson, The box - Comment le conteneur a changé le monde, Max Milo, 2011.
2. Cf. Marianne Debouzy, Le capitalisme « sauvage » aux Etats-Unis (1860-1900), Seuil, 1972.

samedi, octobre 3 2020

Mes lectures de septembre 2020

Nicolas Delalande, La lutte et l'entraide. L'âge des solidarités ouvrières, Seuil, 2019. --- L'internationalisme ouvrier en actes (et petites coupures). Instructif sur les traditions ouvrières nationales.
Politique africaine (Revue), n°155 (L'Afrique carcérale), Karthala, 2019.
Sébastien Fontenelle, Les empoisonneurs. Antisémitisme, islamophobie, xénophobie, Lux, 2020. --- Un livre court sur nos intellectuels médiatiques réactionnaires : ma note.
Mohamed Saïl, L'étrange étranger. Ecrits d'un anarchiste kabyle, Lux, 2020. --- Ma note.
Jeanne Aisserge, L'échec des politiques du premier Ministre Abiy Ahmed pour endiguer les conflits "ethniques" en Ethiopie, CERI, 2019.
Luigi Onnis, Franco Basaglia : 25 ans après, encore précurseur ? (suivi de YMD, Réponse d'un psychiatre au projet de Franco Basaglia), 2017.
Nicolas Poirier, Introduction à Claude Lefort, La Découverte, 2020.
George Woodcock, Orwell à sa guise. La vie et l'oeuvre d'un esprit libre, Lux, 2020.
David Harvey, Brève histoire du néo-libéralisme, Les Prairies ordinaires, 2005/2014.
René Berthier, Etudes proudhonniennes. L'Economie politique, Ed. du ML, 2009.
Francis Pisani, Torre Bela. On a tous le droit d'avoir une vie, Ed. Simoën, 1977. --- Un pan de la vie d'une coopérative agricole portugaise en 1975-1976.

vendredi, septembre 25 2020

Mohamed Saïl, un anarchiste kabyle

Mohamed Saïl
L’étrange étranger. Ecrits d’un anarchiste kabyle
Lux, 2020

De Mohamed Saïl, je ne connaissais qu’une compilation d’articles réunis par l’historien Sylvain Boulouque et publiée dans les années 1990 par un éditeur anarchiste peu connu hors du « milieu » anti-autoritaire1. La présente anthologie, intitulée L’étrange étranger, proposée par François Dupuis-Déri, se veut plus complète, puisque une poignée de textes a été retrouvée en explorant la presse anarchiste. Remercions Lux de sortir aujourd’hui de l’anonymat cet anarchiste qui incarna longtemps le « tempérament indomptable » que l’on prête aux Kabyles algériens.
Vous ne trouverez pas dans ces pages des réflexions ou des questionnements sur l’anarchisme. Mohamed Saïl n’est pas un théoricien libertaire, c’est un agitateur pugnace au caractère rugueux, un beau produit du mouvement ouvrier révolutionnaire2.

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Né en Algérie en 1894, devenu libertaire à l’adolescence, Mohamed Saïl a l’insoumission chevillée au corps. Antimilitariste, il est jeté en prison durant le premier conflit mondial. Antifasciste, il est incarcéré pour « port d’arme prohibée » au printemps 1934, période de fortes tensions avec les ligues d’extrême droite ; et deux ans plus tard, il franchit les Pyrénées pour y rejoindre le Groupe international de la colonne Durruti. Antistalinien, il fustige les communistes dociles et serviles, ces « laquais de Staline », ces « radoteurs assermentés » qui veulent enrégimenter la classe ouvrière et le traite d’agent provocateur alors que la répression s’abat sur lui.

Mais Saïl est surtout un adversaire acharné du colonialisme corrupteur et barbare, et de ce code de l’indigénat qui fait du colonisé un esclave… et un immigré en puissance : pour Saïl, émigrer c’est fuir, pour se donner une chance de vivre. Dans ces textes, à mes yeux les plus intéressants de cette anthologie, Saïl n’oppose pas les Algériens aux Français. Internationaliste et anticapitaliste, il plaide, lui le déraciné3, pour l’unité des travailleurs (« Français et Algériens n’ont qu’un ennemi : leur maître ») contre ceux qui les oppriment : l’administration et la bourgeoise coloniales, la « sale clique des marabouts » (« N’attendez rien d’Allah, les cieux sont vides ») et la « canaille vénale », autrement dit les « caïds » qui font régner l’ordre au nom d’Allah, de la République et de la Civilisation. Il souligne que l’entreprise coloniale est tout autant économique que culturelle : spoliation des terres, prolétarisation, mise en servitude, acculturation. Il fait reposer tous ses espoirs sur les « Algériens pur-sang », autrement dit les Kabyles auxquels il prête un « tempérament libertaire et individualiste », un goût pour l’autonomie, l’assembléisme et le fédéralisme, un mépris pour le centralisme mortifère ; des Kabyles victimes jamais résignées de deux vagues coloniales : celle des Arabes, jadis, qui leur imposèrent langue et religion, sans y parvenir totalement ; celle de la France monarchiste puis républicaine. Le propos manque évidemment de subtilité et fait fi de la géographie : comme l’anthropologue James C. Scott l’a montré avec son livre Zomia4, ce n’est pas par goût de l’aventure que des communautés s’installent sur des terres inhospitalières, mais pour échapper autant que faire se peut au pouvoir central, autrement dit à l’impôt, à la conscription et à la surveillance ; l’irrédentisme kabyle est ainsi plus affirmé dans les montagnes que dans la plaine où l’arabisation fut plus rapide. Il n’en demeure pas moins que la Kabylie reste pour le régime autoritaire et kleptocrate algérien un territoire prompt à la contestation sociale et culturelle5
Mohamed Saïl, irréductible militant communiste libertaire, s’est éteint en 1953, quelques mois avant une insurrection qu’il appelait de ses vœux dans ses derniers textes militants. Depuis 2016, dans le village de Taourirt, une plaque honore sa mémoire. La Kabylie insoumise lui doit bien cela.

Notes
1. Saïl Mohamed, Appels aux travailleurs algériens, Volonté anarchiste, 1994.
2. C’est le militantisme qui amène Mohamed Saïl, qui n’a fréquenté l’école qu’une poignée d’années, à prendre la plume.
3. Il émigre en France a priori au début des années 1910.
4. Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013.
5. Le pouvoir a longtemps accusé les Kabyles d’instrumentaliser les problèmes sociaux afin de fragiliser l’Etat-nation algérien. Aujourd’hui, le discrédit le frappant est si fort que cette rhétorique ne fonctionne plus guère. Cf. Aïssa Kadri (dir.), Algérie, décennie 2010-2020. Aux origines du mouvement populaire du 22 février 2019, Editions du Croquant, 2019.

lundi, septembre 21 2020

Les empoisonneurs : antisémitisme, islamophobie, xénophonie

Sébastien Fontenelle
Les empoisonneurs. Antisémitisme, islamophobie, xénophobie
Lux, 2020.

Le journaliste de Politis Sébastien Fontenelle n’est pas un inconnu. Outre sa participation au collectif Les mots sont importants, on lui doit une poignée d’ouvrages sur le monde médiatique et son rôle dans la droitisation de la société française. C’est également le cas de son dernier opus, Les empoisonneurs, publié par les éditions Lux.

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Cet essai court (à peine plus de 100 pages), découpé en une trentaine de chapitres excédant rarement les quatre pages, revient sur deux décennies de rhétorique néo-conservatrice, réactionnaire, raciste, autant dire de dégénérescence du champ médiatique grand public. Sébastien Fontenelle ne le fait pas à la façon, brillante, d’un Gérard Noiriel, avec Le Venin dans la plume, dans lequel l’historien ausculte Zemmour à la lumière de la vie d’Edouard Drumont, cette figure de l’antisémitisme français d’avant 1914.
Les Empoisonneurs est une sorte de pense-bête, sans introduction ni conclusion, qui revient sur quelques événements qui marquèrent le débat public, parfois le temps d’un simple buzz (car telle le veut l’époque), et qui sont comme autant de marqueurs de l’évolution droitière de la société française. Qui se souvient, hors des cercles intellectuels et militants, des diatribes anti-arabes d’une Oriana Fallaci, voire même d’un Renaud Camus fustigeant la juiverie médiatique sur les ondes de France Culture ? Plus grand monde.
Le danger ne réside pas tant dans les propos racistes de Fallaci, Camus ou Zemmour que dans l’accueil complaisant dont leurs thèses font l’objet sur certains médias. Sans oublier la complicité de quelques voix et plumes dont celle de l’incontournable Alain Finkielkraut, capable de toutes les circonlocutions pour ne pas accabler son ami antisémite Renaud Camus, pourfendeur du « grand remplacement ». Dans un essai déjà ancien (L’illusion identitaire, 1996), Jean-François Bayart nous appelait à nous intéresser aux « stratégies identitaires, rationnellement conduites par des acteurs identifiables ». Car ces complicités et cette mansuétude n’ont rien de fortuites. Elles signent l’alliance entre différents pôles de la nébuleuse réactionnaire au nom d’un combat commun : la défense d’une France (dont aucun n’a sans doute la même définition1) qui se meurt, assaillie par l’« islamo-gauchisme », le « politiquement correct », les Arabes à jamais musulmans, les jeunes de banlieues indociles, les gilets jaunes, le rap, la culture de masse, le multiculturalisme et je ne sais quoi d’autre. Car le péril n’est plus juif comme le clamait l’extrême droite des années 1930 : il parle arabe, porte parfois un burkini et a depuis longtemps posé ses valises au-delà de Poitiers.
Le récit identitaire est un récit d’exclusion car c’est lui qui désigne qui peut faire partie pleinement de la communauté nationale et qui doit rester à la place qu’on lui a assignée. A ce jeu et au regard de l’histoire nationale contemporaine, Arabes et Juifs furent logés à la même enseigne2. Certains intellectuels médiatiques juifs réactionnaires3 devraient s’en souvenir au lieu de cheminer avec le diable.

Notes
1. Doit-elle être blanche, catholique, philosémite, laïque, républicaine, démocratique, souverainiste, pro-européenne ?
2. Cf. Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle): Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007 ; Michael Marrus et Robert Paxton, Vichy et les Juifs, Calmann-Lévy, 1981.
3. Cf. Ivan Segré, La réaction philosémite ou la trahison des clercs, Lignes, 2009.

mardi, septembre 1 2020

Mes lectures de l'été 2020

Les Utopiques (Cahier de réflexions), n°13 (Leurs violences, nos ripostes), Syllepse, 2020. --- Numéro consacré à la répression des luttes.
Johann Chapoutot, Libres d'obéir. Le management du nazisme à aujourd'hui, Gallimard, 2020. --- Passionnant ! A lire comme le Ingrao (Croire et détruire - Les intellectuels dans la machine de guerre SS).
Aïssa Kadri (sous la direction de), Algérie décennie 2010-2020. Aux origines du mouvement populaire du 22 février 2019, Ed. du Croquant. --- Si on oublie les innombrables coquilles et autres, un livre intéressant sur les multiples racines du mouvement populaire algérien contemporain (Hirak).
L'Economie politique, n°87 (Le multilatéralisme dans la tourmente), Alternatives économiques, 2020.
Geerkens/Vigna/Hatzfeld/Lespinet-Moret (sldd), Les enquêtes ouvrières dans l'Europe contemporaine, La Découverte, 2019.
Shlomo Sand, Une race imaginaire. Courte histoire de la judéophobie, Seuil, 2020.
Moyen-Orient (Revue), n°47 (Bilan géostratégique 2020. Des révolutions, et après ?), 2020.
Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, La Fabrique, 2019.
Peter Ustinov, Le désinformateur, Belfond. --- Un roman court et parodique sur le terrorisme international au pays de sa Très Gracieuse.
Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer, Gallimard, 1968. --- Effrayant récit sur le "nazisme spontané des presque-adolescents".
Jean-Loup Amselle, Les nouveaux rouges-bruns. Le racisme qui vient, Lignes, 2014.
Kenzaburo Ôé, Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, Gallimard, 1996.
Médiévales (Revue), n°60 (La Fitna. le désordre politique dans l'Islam médiéval), Presses universitaires de Vincennes, 2011.
Michelle Perrot, La vie de famille au 19e siècle, Seuil, 2015.
Violette et Juanito Marcos, Annie Rieu, Francisco Ferrer i Guardia. 1859-1909, une pensée en action, Le Coquelicot, 2009.
Giovanni MIccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII, Ed. Complexe, 2005. --- Remarquable travail sur le Vatican et le nazisme.
Nathan Weinstock, Terres promises. Avatars du mouvement ouvrier juif au-delà des mers autour de 1900 : Etats-Unis, Canada, Argentine, Palestine, Metropolis, 2001.
Georges Corm, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques 19e-21e siècle, La Découverte, 2016.
Cornelius Castoriadis, Le régime social de la Russie, Cahiers du Vent du ch'min, 1982.
Stéphanie Roulin, Un credo anticommuniste. La commission Pro Deo de l'Entente internationale anticommuniste ou la dimension religieuse d'un combat politique (1924-1945), Editions Antipodes. --- Histoire d'une structure interconfessionnelle de lutte contre le Diable rouge.
Michel Branciard, Syndicats et partis. Autonomie et indépendance 1879-1947 (Tome 1), Syros, 1982.
Collectif, Répression des luttes : des paysans parlent, Maspero, 1972.

vendredi, juillet 3 2020

Mes lecture de juin 2020

L'Economie politique (revue), n°86 (Etats-Unis : quel renouveau à gauche ?), Alternatives économiques, 2020.
Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 2019. --- Un classique (1944) de l'économie politique qui n'a rien perdu de sa pertinence.
Moyen-Orient (Revue), n°46 (Yémen. Vivre dans la guerre), 2020. --- Pour mieux comprendre le sanglant bourbier yéménite.
Sylvain Cypel, L'Etat d'Israël contre les juifs, La Découverte, 2020. --- Réquisitoire terrible (et terriblement documenté) sur l'extrême droitisation de la scène politique et de la société israéliennes.
James Q. Whitman, Le modèle américain d'Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis, Colin, 2018. --- Intéressant même si le livre pêche par trop de redondances.
Elliot Liu, Révolution et contre-révolution en Chine maoïste, Syllepse, 2017. --- Un livre court et synthétique sur la politique de Mao à la tête de l'Etat chinois.
Ronald Creagh, Les Etats-Unis d'Elisée Reclus, ACL, 2019.
Jiri Hajek, Dix ans après. Prague 68-78, Seuil, 1978. --- Hajek, dirigeant du PCT au moment du printemps de Prague, condamne la "doctrine Bejnev" au nom de la défense du communisme.
Le Mouvement social (Revue), n°95 (Aspects du socialisme allemand), Editions ouvrières, 1976. --- A noter un article passionnant sur le singulier Moïse Hess.
Monica Charlot (sous la direction de), L'effet Thatcher, Economica, 1989. --- Ensemble de contributions dont certaines passionnantes sur le syndicalisme et la conscience de classe des ouvriers britanniques.
Pierre Haubtmann, Marx et Proudhon. Leurs rapports personnels 1844-1847, Economie et humanisme, 1947.
Gabriel Jackson, Histoire de la guerre civile d'Espagne, Ruedo iberico, 1974.
Bertrand/Crowley/Labica (coord.), Ici notre défaite a commencé. La grève des mineurs britanniques (1984-1985), Syllepse, 2016. --- Excellent travail sur ce conflit social fondamental pour la classe ouvrière britannique et le néolibéralisme.
Adam Tooze, Le salaire de la destruction. Formation et ruine de l'économie nazie, Perrin, 2016. --- Près de 1000 pages au coeur de la machinerie économique nazie.
Denis Poulot, Le sublime ou le travailleur comme il est en 1870, et ce qu'il peut être, Maspéro, 1980. --- Un patron décrit le peuple ouvrier de Paris, notamment le "sublime", ce rebelle incontrôlable. Remarquable (et magnifique introduction d'Alain Cottereau).
René Gallissot, Marxisme et Algérie. Textes de Marx/Engels, 10/18, 1976.


lundi, juin 1 2020

Mes lectures de mai 2020

Victor Griffuelhes, Voyage révolutionnaire. Impressions d'un propagandiste, Rivière, 1907. --- L'état du syndicalisme français vu par un syndicaliste révolutionnaire. Anecdotique.
Jean-Yves Potel, Scènes de grèves en Pologne, Stock, 1981.
Jasper Becker, La grande famine de Mao - 30 à 50 millions de morts, Dagorno, 1998. --- Le grand Bond en avant dans l'horreur et le dogmatisme.
Denise Avenas, La pensée de Léon Trotsky, Privat, 1975.
Max Adler, Démocratie politique et démocratie sociale, Anthropos, 1970. --- Un classique de l'austromarxisme.
Le Mouvement social (Revue), n°141 (Les Prudhommes 19e-20e siècle), Editions ouvrières, 1987.
Critique sociale, Les rapports de force électoraux dans la République de Weimar, 2013.
Critique sociale, Les vies de Boris Souvarine, 2008. --- Résumé de la vie tumultueuse de Souvarine, communiste anti-stalinien, auteur d'une remarquable bio de Staline.
B. Nicolaïevski et O. Maenchen-Helfen, Karl Marx, Gallimard, 1937. --- Un classique. On peut lui préférer celles de Mehring et de Rühle.
Paul Lévy, Histoire du Laos, PUF, 1974. --- Histoire générale (compliquée !) et une dernière partie consacrée au Laos des années 1960-1970, laminé par les bombes américaines.
Monica Charlot, Le Parti travailliste britannique, Montchrestien, 1992. -- Histoire du Labour d'avant le blairisme. Mais le ver social-libéral était dans le fruit depuis des lustres...
Paul Bernetel, Les enfants de Soweto. L'Afrique du sud en question, Stock, 1977. --- Radiographie de l'Afrique du sud aux lendemains du massacre de Soweto.
Francisco Juliao, Cambao (le joug). La face cachée du Brésil, Maspéro, 1968. --- Témoignage du fondateur de la Ligue paysanne dans le Nordeste misérable
Hubert Perrier, L'anticommunisme et la chasse aux sorcières aux Etats-Unis (1946-1954), Didier Erudition, 1995.
Eugen Kogon / Hermann Langbein / Adalbert Rückerl, Les chambres à gaz secret d'Etat, Ed. de minuit, 1970. --- Livre incontournable sur le génocide des juifs et tziganes. Les abrutis qui n'ont pas "d'avis" parce qu'ils n'ont "rien lu" sur la question savent ce qu'il leur reste à faire.

samedi, mai 2 2020

Mes lectures d'avril 2020

Raphaël Doridant et François Graner, L'Etat français et le génocide des Tutsis au Rwanda, Agone/Survie, 2020. --- Synthèse des relations franco-rwandaises et critique argumentée de l'implication de Mitterrand et consorts dans le génocide de 1993.
Bernard Hazo, Les anarchistes bleus. 1880-1914, le mouvement ouvrier à Saint-Nazaire et en Loire-Inférieure, Editions des paludiers, 1980.
Michèle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du 19e siècle en France, La Découverte, 2016. --- Un remarquable travail sur la Liberté vue par le "peuple travailleur" et en même temps (oups) une réflexion sur l'Histoire.
Patricio Arenas, Rosa Guttierez et Oscar Vallespir (Coord.), Salvador Allende. Un monde possible, Syllepse, 2004. --- Un ensemble de contributions sur le Chili d'Allende et la dictature.
L'Actualité de l'Histoire (Revue), n°16 (La Charte d'Amiens 1906-1956), IFHS, 1956. --- Bulletin qui précéda Le Mouvement social, toujours édité aujourd'hui.
Franco Lombardi, La pédagogie marxiste d'Antonio Gramsci, Privat, 1971.
Le Mouvement social (Revue), n°75 (Non-conformistes des années 90), 1971. --- Articles passionnants sur Pelloutier, Allemane/Brousse et le socialisme barrèsien.
Le Mouvement social (Revue), n°87 (Réformismes et réformistes français), 1974. --- Article remarquable sur le député-mineur Basly !
Ligue communiste, La guerre du lait, Rouge, 1972. --- Brochure sur la grève du lait qui a touché la Bretagne au printemps 1972.
Alfonso Leonetti, Notes sur Gramsci, EDI, 1974.
Harold Isaacs, La Tragédie de la révolution chinoise 1925-1927, Gallimard, 1967. --- Les responsabilités de la Troisième Internationale dans la liquidation du communisme chinois par le Kuomintang.
Jean Maitron, Le syndicalisme révolutionnaire, Paul Delesalle, Ed. Ouvrières, 1952. --- Belle biographie et beau portrait, sensible, d'une des figures centrales et méconnues de la CGT d'avant 1910.
Claude Willard, Jules Guesde. Textes choisis (1867-1882), Editions sociales, 1959.
Collectif, 1987-2007. Une histoire de la Confédération paysanne par celles et ceux qui l'ont vécue, Confédération paysanne, 2007. --- Excellente histoire critique de la Conf'.
Jean-Marie Bouissou, Seigneurs de guerre et officiers rouges 1924-1927. La Révolution chinoise, Mame, 1974. --- Les errements de la politique soviétique dans une Chine éclatée.

mercredi, avril 1 2020

Mes lectures de mars 2020

Jérémie Lefranc, Cravirola. Une expérimentation politique alliant vie et travail, Editions du commun, 2020. --- Récit d'une expérience autogestionnaire en zone rurale.
Alternatives économiques, Hors-série n°120 (L'économie en 2020), Alter Eco, 2020.
Alternatives économiques, Hors-série n°119 (Quel monde en 2020 ?), Alter Eco, 2020.
Alternatives Sud (Revue), Asie : des pouvoirs et des luttes, Centre Tricontinental, 2019.
François Mégard, "Vous faites l'histoire !". Henri Chazé (Gaston Davoust), Henri Simon et quelques autres : correspondance 1 (1955-1962, de Socialisme ou barbarie à Informations correspondance ouvrières), Acratie, 2019. --- Si Chazé est décédé en 1984, Henri Simon continue à 98 ans à animer le bulletin Echanges et mouvement ! Cette correspondance (inégale, inévitablement) nous plonge dans le bain révolutionnaire des années 1950-1960.
Vanina, A bas le patriarcat ! Un regard communiste-libertaire, Acratie, 2018.
Alternatives économiques, La monnaie, HS n°45, 2000.
Anton Ciliga, Lénine et la révolution, Spartacus, 1948. --- Le regard critique sur la nature du régime soviétique de l'incontournable Ciliga.
Pierre du Bois, La guerre du Sonderbund. La Suisse de 1847, Editions Alvik, 2002. --- L'histoire de la guerre civile qui déchira la Confédération au nom de Dieu ou des Lumières.
Socialisme ou barbarie, Anthologie. Grèves ouvrières en France 1953-1957, Acratie, 1985. --- Textes importants pour appréhender le syndicalisme des années 1950.
Daniel Guérin, Le mouvement ouvrier aux Etats-Unis 1867-1967, Maspéro, 1968 --- Passionnante plongée dans l'histoire du syndicalisme US.
François Guedj et Stéphane Sirot (Textes réunis par), Histoire sociale de l'Europe. Industrialisation et société en Europe occidentale 1880-1970, Seli Arslan, 1997.


dimanche, mars 1 2020

Mes lectures de février 2020

Noam Chomsky, La lutte ou la chute ! Entretiens avec Emran Feroz, Lux, 2020. --- Un court opuscule dans lequel Chomsky répète ce qu'il dit depuis longtemps. Anecdotique.
Henry David Thoreau, La désobéissance civile. Plaidoyer pour John Brown, Climats, 1992 --- Deux courts textes cinglants contre la servitude et le conformisme.
Itziar Madina Elguezabal et Sales Santos Vera, Communautés sans Etat dans la Montagne basque, Ed. du Temps perdu, 2014. --- Sur le fonctionnement des sociétés basques des montagnes (et réflexion sur les luttes contemporaines s'ancrant sur un territoire).
P.-L. Tomori, Qui succèdera au capitalisme ? Du paradoxe tragique de Lénine à L'Ere des organisateurs, Spartacus, 1947. --- Sur la nature de l'URSS.


mercredi, janvier 29 2020

Mes lectures de janvier 2020

Matthew Desmond, Avis d'expulsion. Enquête sur l'exploitation de la pauvreté urbaine, Lux, 2019. --- Excellente enquête ethnographique sur la misère dans les ghettos, la gestion du logement aux States et une certitude : le ghetto (et ses pauvres), ça rapporte quand on est loueur de biens immobiliers. A lire !
Claire Richard, Young Lords. Histoire des Black Panthers latinos (1969-1976), L'Echappée, 2017. --- Passionnante plongée polyphonique dans l'histoire des "BP" porto-ricains.
Elen Le Chêne, La fabrique de l'asile sans le droit à l'asile. La gestion différentielle des exilés "non européens" en Turquie, FASOPO, 2019. --- Comment l'Etat turc gère les "migrants"...
Gabriel Martinez-Gros, L'Empire islamique VIIe-XIe siècle, Passés/Composés, 2019. --- L'histoire de l'expansion arabe revisitée à partir des écrits d'Ibn Khaldun et de sa grille de lecture singulière (l'opposition sédentaires/nomades, rôle de l'impôt...).
Léo Löwenthal et Norbert Guterman, Les prophètes du mensonge. Etude sur l'agitation fasciste aux Etats-Unis, La Découverte, 2019. --- Traduction française d'un classique (1949) de la sociologie US (la célèbre école de Francfort) qui décrypte le discours des agitateurs fascistes/populistes américains des années 1930-1940.
Mark Fortier, Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté, Lux, 2020. --- Un livre centré davantage sur l'air du temps que sur la pensée réactionnaire de MBC.
Jérôme Tubiana, La "transition" soudanaise vue de ses périphéries, Observateur Afrique de l'Est, 2019. --- Pour mieux comprendre le Soudan contemporain et les affrontements en cours (Etat, armée, milices, guérillas...).
Les Utopiques (Cahiers de réflexions), n°12 (Pour une protection sociale du 21e siècle), Syllepse/Solidaires, 2020.
Ben Reitman, Boxcar Bertha. Une autobiographie recueillie, 10/18, 1996. --- Alors que le film de Scorsese sur cette célèbre hobo ressort sur les écrans, j'ai relu la bio que lui a consacrée Ben Reitman. Rien de transcendant. On peut/doit lui préférer le Nels Anderson "Le hobo, sociologie du sans-abri" sorti en 1923.
Thornike Gordadze, Géorgie : un nationalisme de frontière, FASOPO, 2005. --- Une plongée dans l'histoire longue et récente de ce pays du Caucase. De la difficulté de se définir comme "géorgien" (langue, religion...).
Louis Ménard, Prologue d'une révolution. Février-juin 1848, La Fabrique, 2007. --- Témoignage très fort d'un témoin de la Révolution de 1848 et de sa violence finale : "On aurait pu nourrir tous les ouvriers de Paris pendant un an avec l'argent qu'on dépensa pour les fusiller".
René Mouriaux, Quarante ans d'histoire de la CFDT (1964-2004), Institut CGT d'histoire sociale, 2004. --- Pour mieux saisir les évolutions politiques et doctrinales de la centrale syndicale.
Laurent Batsch et Michel Bouvet, CGT, autour de la scission de 1921. La Charte d'Amiens, les rapports parti-syndicat, unité et démocratie syndicales, La Brêche, 1983. --- La CGT à l'heure des règlements de compte et des révisions doctrinales.
René Mouriaux, La CGT, Seuil, 1982. --- Un classique. Synthèse de l'histoire mouvementée de la centrale syndicale des années 1890 à l'arrivée de la gauche au pouvoir.
Patrick de Laubier, 1905 : mythe et réalité de la grève générale. Le mythe français et la réalité russe, Editions universitaires, 1989.
Emile Témime, La Guerre d'Espagne. Un événement traumatisme, Complexe, 1996.

Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté

Mark Fortier
Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté
Lux, 2020.

A quoi m'attendais-je en me procurant ce livre ? A rire. A me gausser de la pensée vermoulue de cet intellectuel médiatique québécois, fort connu du côté du Saint-Laurent, mais aussi, l'ai-je appris, à Paris, où on accueille volontiers sa prose.

Je m'attendais donc à un pamphlet cinglant, sarcastique, d'autant que le sous-titre du livre fleurait bon le récit d'explorateur à grand tirage : certains affrontent l'Everest à mains nues, s'enfoncent dans la jungle en short à fleurs, d'autres lisent... Mathieu Bock-Côté (MBC) ; à chacun son Graal ! Raté… Je me suis dit alors que l'auteur s'était mis dans les pas d'un Gérard Noiriel s'employant, brillamment, à déchiffrer Zemmour et le zemmourisme dans Le venin dans la plume ? Pas vraiment : « Ce livre n'est pas une analyse de ses discours. Ce n'est pas non plus un pamphlet » prévient Marx Fortier, dès l'introduction. Alors qu'est-ce ?
C'est un essai sur le monde contemporain, un monde capable de produire des MBC, ce « Zemmour à visage humain », comme têtes de gondole intellectuelles. Car, à entendre certains, MBC est un penseur majeur de notre temps, qui n'a d'yeux que pour le travail (en tant que producteur de patrimoine individuel), la famille (traditionnelle), la patrie (ethnoconfessionnelle et francophone)... et De Gaulle, incarnation du Père et du Grand Homme (qui fait l'histoire, seul, évidemment).

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Dans le monde médiatique tel qu'il est aujourd'hui industriellement structuré, MBC est un bon client, car il pense à la façon d'un éditorialiste, autrement dit il produit du commentaire politique clivant. MBC pleure un monde qui n'est plus, si tant est qu'il le fut un jour, un monde où tout était à sa place : l'homme au travail, la mère au foyer, l'église au centre du village, et la francophonie aussi blanche que les premières neiges d'automne. Il clame, aux heures de grande écoute et sur tous les plateaux, qu'il est la voix d'un peuple bâillonné par des décennies de gauchisme culturel, de « politiquement correct » et de médias aux ordres. Il est la voix des sans-voix et il parle à leur place. Il se pose en prophète1, mais un prophète qui n'aurait pas grand-chose à dire : car « il est difficile de comprendre MBC, nous dit l'auteur, tant l'effort de ne pas dire les choses est gigantesque chez lui ». Certes, quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup, mais comme Mark Fortier le souligne, « les mouvements souterrains de la société, lents et difficiles à percevoir, échappent totalement à son attention », de même que la question des classes sociales ou du néolibéralisme ; ce qui est pour le moins singulier pour un… sociologue de formation ! Pour MBC, tout n'est qu'affaire de grands hommes (« En politique, je préfère les grands egos aux petits égaux » écrit-il), de (sainte) famille et de Nation mises en péril par le métissage et les funestes désirs émancipateurs des uns et des autres (maudit Mai 68 !) : dans ce schéma culturaliste (Nous contre Eux), les rapports sociaux de production n'ont pas leur place car ils érodent la puissance symbolique du Nous.

Notre monde va mal et MBC en est l'un des symptômes. Les replis identitaires accompagnent le néolibéralisme, les vendeurs de peur prospèrent, opposant aux bouleversements la nécessaire défense de cultures « authentiques », imperméables et a-dynamiques. Si l'auteur avoue ne pas avoir « compris quel est ce monde (que MBC) désire si violemment conserver », une partie de la réponse repose peut-être dans ces mots de Jean-François Bayart : « Au lieu d'exprimer le génie des « peuples » lové au plus profond de leur « culture populaire » - comme le veut la fable culturaliste -, les stratégies identitaires trahissent l'appétit d'élites nouvelles en mal d'intégration, de pouvoir et de richesse »2.


Notes :
1. Léo Löwenthal et Norbert Guterman, Les prophètes du mensonge. Etude sur l'agitation fasciste aux Etats-Unis, La Découverte, 2019.
2. Jean-François Bayart, L'illusion identitaire, Fayart, 1996, p. 95.

samedi, janvier 4 2020

Lectures 2019

Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du Parti communiste en France, Libertalia, 2017.
Masclet/MIsset/Poullaouec (sldd), La France d'en bas ? Idées reçues sur les classes populaires, Le Cavalier bleu, 2019.
Frédéric Lordon, Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent..., La Fabrique, 2019.
Manière de voir (Revue), Le peuple des ronds-points. Gilets jaunes et autres soulèvements, Le Monde diplomatique, 2019.
L'Economie politique (Revue), n°84 (Les migrations au-delà des fantasmes), Alternatives économiques, 2019.
Echanges (Bulletin), n°168, Eté 2019.
Alternatives Sud (Revue), Les nouveaux territoires de l'agrobusiness, Centre Tricontinental, 2019.
L'Economie politique (Revue), n°82 (Réveiller l'Europe), Alternatives économiques, 2019.
Gérard Noiriel, Le venin dans la plume. Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République, La Découverte, 2019.
François Gault, Trois grèves, Paris, Calmann-Lévy, 1971.
Claude Angeli et Nicolas Brimo, Une milice patronale : Peugeot, Maspéro, 1975.
Malcolm Menzies, Makhno, une épopée. Le soulèvement anarchiste en Ukraine (1918-1921), Belfond, 1972.
Pierre Teruel, 100e anniversaire de Lénine. Du Parti bolchevik au panzer-communisme, Unir-Débat, 1970.
René Berthier, De l'écrasement de la Commune à l'effondrement de l'Internationale marxisée, Cercle d'études libertaires GL, 2014.
René Berthier, Bakounine, Dieu et la religion, Cercle d'études libertaires GL, 2014.
René Berthier, L'héritage 1899-1914, Cercle d'études libertaires GL, 2014
Sophie Wahnich, La liberté ou la mort. Essai sur la Terreur et le terrorisme, La Fabrique, 2003.
Alberto Prunetti, Amianto. Une histoire ouvrière, Agone, 2019. --- Ma chronique.
Moyen-Orient (Revue), n°44 (Tunisie. Un destin démocratique ?), 2019.
Annie Thébaud-Mony, Travailler peut nuire gravement à votre santé. Sous-traitance des risques..., La Découverte, 2006.
Dan et Martov, La dictature du prolétariat, Ed. de la Liberté, 1947.
Alain Demurger, Vie et mort de l'ordre du Temple, Seuil, 1993.
Pierre Monatte, Lettres d'un syndicaliste sous l'uniforme 1915-1918. Lettres choisies et annotées par Julien Chuzeville, Smolny, 2018.
Ancelovici/Mouterde/Chalifour/Trudeau, Une gauche en commun. Dialogue sur l'anarchisme et le socialisme, Ecosociété, 2019. - Ma chronique
Murray Bookchin, Changer sa vie sans changer le monde. L'anarchisme contemporain entre émancipation individuelle et révolution sociale, Agone, 2019.
David Shub, Lénine, Gallimard, 1972.
Christophe Jaffrelot et Jules Naudet, Justifier l'ordre social, PUF, 2013.
Alain Ruscio, Le credo de l'homme blanc. Regards coloniaux français 19e-20e siècles, Complexe, 1995.
Christophe Jaffrelot, Inde, l'envers de la puissance. Inégalités et révoltes, CNRS Editions, 2012.
Emmanuel Henry, Amiante, un scandale improbable. Sociologie d'un problème public, PUR, 2007.
Eric Maurin, La fabrique du conformisme, Seuil, 2015.
Christophe Jaffrelot, Dr Ambedkar. Leader intouchable et père de la Constitution indienne, Presses de Science Po, 2000.
Ernest Mandel, La formation de la pensée économique de Karl Marx, Maspero, 1972.
Aline Helg, Plus jamais esclaves ! De l'insoumission à la révolte, le grand récit d'une émancipation (1492-1838), Le Découverte, 2016.
Claudie Weill, Marxistes russes et social-démocratie allemande 1898-1904, Maspero, 1977.
Louis Couturier, Les "grandes affaires" du Parti communiste français, Maspero, 1972.
Jean-Michel Berthelot, La construction de la sociologie, PUF, 1991.
Cajo Brendel et Henri Simon, De l'anti-franquisme à l'après franquisme. Illusions politiques et lutte de classe, Spartacus, 1978.
David Roediger, Le salaire du Blanc. La formation de la classe ouvrière américaine et la question raciale, Syllepse, 2018.
Dimitri de Boissieu, Bolivie : l'illusion écologiste, Ecosociété, 2019.
Nicos Poulantzas, La crise des dictatures. Portugal, Grèce, Espagne, Seuil, 1975.
Christian Laval et alii, La nouvelle école capitaliste, La Découverte, 2011.
Gavi / Sartre / Victor, On a raison de se révolter, Gallimard, 1974.
Mark Cohen, Sous le Croissant et sous la Croix. Les Juifs au Moyen Age, Seuil, 2008.
Eldridge CLeaver, Sur la révolution américaine. Conversation d'exil avec Lee Lockwood, Seuil, 1970.
Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau, Les créationnismes. Une menace pour la société française ?, Syllepse, 2008.
Gordon Golding, Le Procès du singe. La Bible contre Darwin, Complexe, 2006.
Victor-Daniel Bonilla, Serfs de Dieu et maîtres d'Indiens. Histoire d'une mission capucine en Amazonie, Fayard, 1972.
Patrick Braun et Jean Sanitas, Le Birobidjan. Une terre juive en URSS, Laffont, 1989.
Johann Most, La peste religieuse, Partage noir, 2010.
Collectif, Société et répression sexuelle. L'oeuvre de Wilhelm Reich, Liaison 20, 1968.
John Zerzan, Un conflit décisif. Les organisations syndicales combattent le révolte contre le travail, Echanges, 1975.
Lionel Richard, Le nazisme et la culture, Maspéro, 1978.
Hao Ren, Zongjin Li, Eli Friedman, La Chine en grève. Récits de résistance ouvrière, Acratie, 2018.
Anna Trespeuch-Berthelot, Guy Debord ou l'ivresse mélancolique, Le Manuscrit, 2017.
Les Utopiques (Cahier de réflexions), n°11 (Gilets jaunes, autour d'une crise sociale), US Solidaires, 2019.
Alternatives Sud, Etat des luttes Moyen-Orient et Afrique du nord, Centre tricontinental, 2018.
Alternatives Sud, Quêtes d'industrialisation au sud, Centre tricontinental, 2019.
Moyen-Orient (Revue), n°43 (Bilan géostratégique 2019 : la fin de Daech ?), 2019.
Moyen-Orient (Revue), n°42 (Afghanistan? Blessures de guerres, espoirs de paix), 2019.
L'Economie politique (Revue), n°83 (Quel avenir pour l'Etat-providence ?), Alternatives économiques, 2019.
Willy Gianinazzi, André Gorz. Une vie, La Découverte, 2019.
Edouard Lynch, Insurrections paysannes. De la terre à la rue, usages de la violence au XXe siècle, Vendémiaire, 2019.
Eric Hoesli, L'Epopée sibérienne. La Russie à la conquête de la Sibérie et du Grand Nord, Ed. des Syrtes, 2018.
Gérard Noiriel, Les Gilets jaunes à la lumière de l'histoire. Dialogue avec Nicolas Truong, Le Monde/L'aube, 2019.
Collectif, Les marxistes contre l'autogestion. Recueil d'analyses, d'articles et de documents écrits de 1962 à 1974 pour combattre l'intoxication autogestionnaire, SELIO, 1974.
Jean-Michel Ronda, Petit bréviaire syndical et politique, L'Insomniaque, 2005.
Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda, Rwanda, racisme et génocide. L'idéologie hamitique, Belin, 2016.
Ermanno Olmi, Enfant de faubourg, UGE, 1994.
Collectif, Réforme agraire au Maghreb. Colloque sur les conditions d'une véritable réforme agraire au Maroc, Maspéro, 1963.
Marc Hillel, Le massacre des survivants. En Pologne 1945-1947, Plon, 1985.
Osvaldo Bayer, Les anarchistes expropriateurs, ACL, 1995.
Philippe Vigier, La Monarchie de juillet, PUF, 1972.
Maurice Pianzola, Thomas Munzer ou la guerre des paysans, Ed. Héros-Limite, 2015
Pierre-Frédéric Charpentier, Les intellectuels français et la guerre d'Espagne. Une guerre civile par procuration (1936-1939), Editions du Félin, 2019. - Ma chronique
Louis Janover, Le testament de Lénine et l'héritage de Rosa Luxemburg, Smolny, 2018.
Alternatives Sud (Revue), Etat des résistances dans le Sud : Afrique, Centre tricontinental, 2019.
Gilles Dorronsoro, Le reniement démocratique. Néolibéralisme et injustice sociale, Fayard, 2019.
Janet Biehl, Ecologie ou catastrophe. La vie de Murray Bookchin, l'Amourier, 2018.
Michel Hébert, La voix du peuple. Une histoire des assemblées au Moyen Age, PUF, 2018.
Pierre Kende et Krzysztof Pomian (sous la direction), 1956 Varsovie-Budapest. la deuxième révolution d'Octobre, Esprit, 1976.
A. L. Morton et George Tate, Histoire du mouvement ouvrier anglais, Maspero, 1963.
Giovanni Zanoletti, "Le Djihad de la vache" au Mali. Deux (ou trois) choses que je sais de lui..., FASOPO, 2019.
Laurent Gayer, Qui gardera les gardiens ? Sécurité industrielle et production d'incertitude à Karachi, Etudes du CERI n°213, 2019.
Jill Liddington et Jill Norris, Histoire des suffragistes radicales. Le combat oublié des ouvrières du nord de l'Angleterre, Libertalia, 2018.
Charles Gide, Premières notions d'économie politique, Albin Michel, sd.
Politique africaine (Revue), n°151 (Gouverner par la fiscalité), Karthala, 2018.
Echanges (Bulletin), n°160, Echanges et mouvement, 2017.
Cahier d'histoire immédiate (Revue), Comprendre le 21e siècle (1991-2011), Université de Toulouse II, 2012.
Yves Meunier, La Bande noire. Propagande par le fait dans le bassin minier (1878-1885), L'Echappée, 2017.
Alternatives économiques, n°HS 117 (L'économie en 2019), Alternatives économiques, 2019.
Eric Berr et Léonard Moulin, "En marche" vers la destruction de l'université, Les Economistes atterrés, 2018.
Mohamed-Ali Adraoui, Les Etats-Unis et l'islam politique. Composer avec les Frères musulmans égyptiens dans les révolutions arabes, 2016.
Fariba Adelkhah, Elections et notabilités en Iran. Une analyse du scrutin législatif de 2016 dans quatre circonscriptions, Etudes du CERI n°230, 2017.
Noureddine Amara, Des histoires de petits riens. Les Algériens, des étrangers de contrebande : Rif et Jbala dans les années 1920, FASOPO, 2018.
Moussa Tchangari, Sahel : aux origines de la crise humanitaire. Conflist armés, crise de la démocratie et convoitises extérieures, Alternatives Espaces Citoyens, 2018.
Alain Bihr, 1415-1763, le premier âge du capitalisme. Tome 1 : l'expansion européenne, Syllepse, 2018.
Alain Demurger, Temps de crises, temps d'espoir. 14-15e siècle, Seuil, 1990.
Florence Brisset-Foucault, La cité radiophonique. Démocratie de chantier, domination technocratique et patriotisme bureaucratique en Ouganda, FASOPO, 2016.
Nancy Fraser, Sur les contradictions sociales du capitalisme contemporain : de la famille, du féminisme et de leurs relations avec le néo-libéralisme, Conférence Marc-Bloch, 2016.
Gilles Vandal, Donald Trump et la déconstruction de l'Amérique, Athéna Editions, 2018. --- Voir ma chronique.
Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 2018.
Frédéric Barbe, La Beaujoire, enquête sur un coup d'Etat urbain, A la criée, 2018.
Maurice Dommanget, Eugène Varlin (1839-1871), La Ruche ouvrière, 1976.
Nigel Barley, Un anthropologue en déroute, Payot, 2001.
Alain Accardo, Initiation à la sociologie de l'illusionnisme social, Le Mascaret, 1983.
Mahmout Makal, Un village anatolien. Récit d'un instituteur paysan, Plon/Terre humaine, 1963.
Christophe Charle, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Seuil, 1991.
Armand Cuvillier, L'Atelier, un journal d'ouvriers 1840-1850, Editions Ouvrières, 1954.
Gilles Candar et Guy Dreux, Une loi pour les retraites. Débats socialistes et syndicalistes autour de la loi de 1910, Le Bord de l'eau, 2010.
Jean-Claude Caron, L'été rouge. Chronique de la révolte populaire en France (1841), Aubier, 2002.
Manus McGrogan, Tout ! Gauchisme, contre-culture et presse alternative dans l'après-Mai 68, L'Echappée, 2018.
Moyen-Orient (Revue), n°40 (Algérie, un régime en panne, une société en éveil), 2018.
François Audigier et Pascal Raggi (sous la direction de), Les syndicats face à la violence militante des années 1980 à nos jours, Riveneuve, 2018.
Politique africaine (Revue), n°150 (Cameroun, l'Etat stationnaire), Karthala, 2018.
Alternatives économiques, Quel monde en 2019 ?, Hors-série, 2019.
Howard Fast, Mémoires d'un rouge, Agone, 2018.
Anne de Tinguy (sous la direction de), Regards sur l'Eurasie. L'année politique 2017, Etudes du CERI n°235-235, 2018.
Jean-Louis Rocca, Le récit de vie d'une génération : la trajectoire de Chinois nés avec la Chine socialiste, Etudes du CERI n°238, 2018.
Survie (Association), Cinq guerres pour un empire. L'interventionnisme militaire français en Afrique 2011-2016, Survie, 2017.
Miao Chi, Olivier Dard (sous la direction de), La Révolution culturelle en Chine et en France, Riveneuve Editions, 2017.
Echanges (Bulletin), n°165 (automne 1968), Echanges et mouvement, 2018.
Gabor Tamas Rittersporn, Simplifications staliniennes et complications soviétiques. Tensions sociales et conflits politiques en URSS 1933-1953, EAC, 1988.
Guy Bourdé, La défaite du Front populaire, Maspero, 1977.
Daniel Guérin, Sur le fascisme : la peste brune, Maspero, 1969.

mercredi, janvier 1 2020

Mes lectures de décembre 2019

Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du Parti communiste en France, Libertalia, 2017.
Masclet/MIsset/Poullaouec (sldd), La France d'en bas ? Idées reçues sur les classes populaires, Le Cavalier bleu, 2019.
Frédéric Lordon, Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent..., La Fabrique, 2019.
Manière de voir (Revue), Le peuple des ronds-points. Gilets jaunes et autres soulèvements, Le Monde diplomatique, 2019.
L'Economie politique (Revue), n°84 (Les migrations au-delà des fantasmes), Alternatives économiques, 2019.
Echanges (Bulletin), n°168, Eté 2019.
Alternatives Sud (Revue), Les nouveaux territoires de l'agrobusiness, Centre Tricontinental, 2019.
L'Economie politique (Revue), n°82 (Réveiller l'Europe), Alternatives économiques, 2019.
Gérard Noiriel, Le venin dans la plume. Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République, La Découverte, 2019.
François Gault, Trois grèves, Paris, Calmann-Lévy, 1971.
Claude Angeli et Nicolas Brimo, Une milice patronale : Peugeot, Maspéro, 1975.
Malcolm Menzies, Makhno, une épopée. Le soulèvement anarchiste en Ukraine (1918-1921), Belfond, 1972.
Pierre Teruel, 100e anniversaire de Lénine. Du Parti bolchevik au panzer-communisme, Unir-Débat, 1970.
René Berthier, De l'écrasement de la Commune à l'effondrement de l'Internationale marxisée, Cercle d'études libertaires GL, 2014.
René Berthier, Bakounine, Dieu et la religion, Cercle d'études libertaires GL, 2014.
René Berthier, L'héritage 1899-1914, Cercle d'études libertaires GL, 2014
Sophie Wahnich, La liberté ou la mort. Essai sur la Terreur et le terrorisme, La Fabrique, 2003.

dimanche, décembre 1 2019

Mes lectures de novembre 2019

Alberto Prunetti, Amianto. Une histoire ouvrière, Agone, 2019. --- Ma chronique.
Moyen-Orient (Revue), n°44 (Tunisie. Un destin démocratique ?), 2019.
Annie Thébaud-Mony, Travailler peut nuire gravement à votre santé. Sous-traitance des risques..., La Découverte, 2006.
Dan et Martov, La dictature du prolétariat, Ed. de la Liberté, 1947.
Alain Demurger, Vie et mort de l'ordre du Temple, Seuil, 1993.

lundi, novembre 11 2019

Amianto. Une histoire ouvrière

Alberto Prunetti
Amianto. Une histoire ouvrière
Agone, 2019

Je pourrais résumer ce livre en une poignée de mots en forme d'épitaphe : « Renato Prunetti (1945-2004). Ouvrier, il en est mort. »
Alberto Prunetti a pris la plume pour parler de son père, pour écrire « l'histoire ouvrière d'un type quelconque » étouffé par la machine. Renato n'était pas un de ces prolétaires happés par les grandes concentrations industrielles de Turin et d'ailleurs, ouvrier-masse soumis au chronométreur et à la froide discipline usinière. Renato était un ouvrier qualifié, soudeur-tuyauteur, fier de son savoir-faire et tout aussi fier que son fils échappe, par les études, à un avenir qui semblait tout tracé : étudier pour ne pas avoir à travailler plus tard…

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Renato le Livournais, un peu bagarreur, un peu fort-en-gueule, fan de football (qui ne l'était pas dans l'Italie ouvrière ?), syndicaliste de base, anticlérical affirmé, était un trimardeur, un ouvrier détaché. La moitié de son temps de travail, il le passait loin de chez lui, sur tous les chantiers qui requerraient ses compétences. Travail dur, salissant et qui peut tuer. A petit feu. Car Renato en a bouffé de ces poussières et particules. Il a bouffé de l'amiante, sans savoir que cette fibre, ce « serial killer » qu'il avait croisé à Casale Monferrato, Piombino et ailleurs, emprisonnait lentement mais sûrement ses poumons. Il savait que le labeur ouvrier s'en prendrait à son ouïe, ses yeux, son dos ; il ne se doutait pas qu'une tumeur le frapperait à 57 ans, après quatre ans de retraite. Renato n'était pas naïf, il avait eu en mains des tracts syndicaux et en fin de carrière, lui, le militant, s'était mobilisé pour épargner aux jeunes ouvriers d'être exposés comme il le fut aux substances chimiques, toxiques.
En 2004, Renato s'éteint, comme tant d'autres, victime de l'amiante, après deux années de souffrances. Pour la famille vient le temps du deuil puis celui du combat pour faire reconnaître le caractère professionnel de la maladie l'ayant frappé ; combat qui rend le deuil impossible. Pot de terre contre pot de fer. Contre les médecins et le patronat, murailles froides, incontournables. Puis vient le procès en septembre 2011. Epreuve surprenante et stupéfiante : six secondes pour s'entendre dire que l'affaire a été réglée en amont, que la famille recevra une indemnisation pour solde de tout compte. Six secondes et au suivant ! Six secondes pour un « type quelconque » qui a mené « une vie à risque, pleine d'ennui » et qui en est mort, dans l'indifférence générale. Toute la violence du système capitaliste tient en ces six secondes.

dimanche, novembre 10 2019

Une gauche en commun. Dialogue sur l'anarchisme et le socialisme

Marcos Ancelovici, Pierre Mouterde, Stéphane Chalifour, Judith Trudeau
Une gauche en commun. Dialogue sur l'anarchisme et le socialisme
Ecosociété, 2019.

Pour aborder ce livre et en discuter l'intérêt, je suggère de commencer la lecture à la page 159 par ces quelques mots de Pierre Mouterde, militant socialiste québecois. En une page, il nous dit trois choses : « On vit dans un monde où, comme jamais, on a besoin de révolutions » ; « La nécessité que nous avons de devoir collectivement agir vite » ; « On n'a jamais été aussi loin de la possibilité effective de mener aujourd'hui une véritable révolution. » Amer constat.
Pierre Mouterde le socialiste et Marcos Ancelovici le libertaire : deux militants de générations différentes (le premier a fait 68, le second est né en 1971) à qui les Nouveaux cahiers du socialisme de Chalifour et Trudeau ont proposé de dialoguer. Dialoguer pour voir si l'on peut concilier l'inconciliable et réconcilier ce que l'Histoire a déchiré tant de fois.
L'ambition n'est pas nouvelle. A la fin du 19e siècle, Merlino entra dans une vive polémique avec Malatesta à propos de l'abstentionnisme. Dans les années 1920, synthésistes et plateformistes s'affrontèrent violemment sur les questions organisationnelles. Dans les années 1960, Daniel Guérin se mit en tête de faire la synthèse entre le marxisme révolutionnaire et l'anarchisme social. Plus récemment, Besancenot et Lowy ont évoqué les « affinités électives » entre les deux courants1. J'aurais pu y ajouter les violentes polémiques qui secouèrent le « marxisme » tout au long du 20e siècle, et évoquer aussi bien Georges Sorel qu'Antonio Gramsci, Pannekoek que Poulantzas, Castoriadis, les conseillistes que les situationnistes qui tous, à leur façon et dans la dissonance, questionnèrent le rôle et la forme du parti, la rupture révolutionnaire ou encore le crétinisme parlementaire.
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Le dialogue est courtois car les deux militants sont désireux de faire « cause commune », de trouver les chemins d'une convergence qui ne soit pas tactique et instrumentale. Il l'est d'autant plus que « nous sommes hantés par les solutions politiques du passé » (Mouterde) alors que le monde a été profondément bouleversé depuis une poignée de décennies, autrement dit depuis les mouvements sociaux révolutionnaires/transgressifs des années 1960-1970. Tout le monde en est donc au même point et se pose les mêmes questions : l'ouvrier (celui des grandes concentrations industrielles) demeure-t-il le sujet révolutionnaire par excellence alors que la fragmentation du salariat a liquidé son homogénéité (d'ailleurs plus fantasmée que réelle) ? Les pratiques assembléistes sont-elles de nature à régler la question des relations de domination au sein des mouvements de masse ? Comment intégrer les problématiques intersectionnelles/identitaires sans satelliser la question des classes sociales ? Face à l'individualisme, peut-on se référer au « peuple » et à la nation2 ? Quid de la violence ou de la contre-violence populaire ?
Des questions donc, des réponses et des interrogations, et surtout un sentiment relevé par Chalifour et Trudeau : « Personne aujourd'hui ne prétend détenir la ligne juste ». Sentiment qui pourrait laisser penser que nous serions entrés dans un « nouvelle ère de la gauche, une gauche à la fois plus ouverte, mais aussi moins assurée », une gauche à la fois utopique et réaliste qui, pour le dire avec ces mots de 1922 de l'anarchiste italien Camillo Berneri, grefferait « des vérités nouvelles sur le tronc de ses vérités fondamentales, tout en sachant tailler ses vieilles branches. »3 Y'a plus qu'à...

Notes
1. Pour une critique non de la démarche mais de son contenu, lire René Berthier, Affinités non électives. Pour un dialogue sans langue de bois entre marxistes et anarchistes, Editions du Monde libertaire, 2015.
2. La question nationale fut centrale et demeure importante au Québec.
3. Camillo Berneri, Oeuvres choisies, Editions du Monde libertaire, 1988, p. 67-71. Berneri évoquait ici le mouvement anarchiste dont il critiquait l'immaturité, s'en prenant à la « mentalité mesquine et paresseuse de beaucoup de camarades qui trouvent plus commode de ruminer l'enseignement des maîtres que de s'engager dans les problèmes vastes et compliqués de la question sociale telle qu'elle apparaît aujourd'hui. »

samedi, novembre 9 2019

Les intellectuels français et la guerre d'Espagne

Pierre-Frédéric Charpentier
Les intellectuels français et la guerre d'Espagne. Une guerre civile par procuration (1936-1939)
Editions du Félin, 2019, 696 p.

Il est des coquilles plus éclairantes que d'autres : « La bataille fait rage dans tous les lecteurs » nous dit ainsi Le Mercure de France du 15 décembre 1937 ; coquille relevée par l'auteur pour qui elle illustre à quel point la guerre d'Espagne a passionné et tourmenté les esprits de ce côté-ci des Pyrénées. Je ne suivrai cependant pas Geneviève Tabouis affirmant en 1942 « qu'autour de la question d'Espagne, il se créa, dans notre pays, pour la première fois une division profonde entre Français. Une sorte de véritable guerre civile sourde et sournoise plana alors sur la vie de la nation. » ; c'est oublier à quel point l'affaire Dreyfus vît s'affronter, violemment, deux France et deux intelligentsia. Mais il était sans doute difficile d'évoquer le Capitaine dans la France du Maréchal…
La bataille fit rage, oui, et chacun fut sommé de prendre parti. S'appuyant sur une solide bibliographie, Pierre-Frédéric Charpentier nous met dans les pas de ces intellectuels, journalistes, pamphlétaires, artistes qui, depuis Paris ou la Péninsule, défendent leur Espagne : la républicaine, rouge et noire, indocile, généreuse et utopique ; la cléricale, austère où chacun reste à sa place, condition sine qua non pour éviter que la sauvagerie ne l'emporte.
Ils ont pour noms André Malraux, Paul Nizan, Simone Weil, Benjamin Péret, Georges Soria, Robert Louzon ou encore Pierre Brossolette. Ils sont marxistes de toutes écoles, anarchistes, syndicalistes révolutionnaires. Ils s'appellent Lucien Rebatet, Georges Oudard, Paul Claudel, Charles Maurras ou encore Bertrand de Jouvenel. Monarchistes, anti-communistes, catholiques, antisémites, tout le spectre de la droite fait corps pour conspuer l'Espagne rouge. Certains ont agi par la plume, d'autres par les armes, d'autres encore firent les deux et parfois y perdirent la vie au nom d'une Espagne dans laquelle ils investissaient leurs espérances politiques.
Deux camps et deux visions inconciliables. Les Golpistes ? Ils ne sont que l'expression armée d'une Espagne refusant la dictature des rouges, car c'est l'avenir de la Civilisation chrétienne qui se joue à Barcelone et Madrid. Les Franquistes ? Des factieux, défenseurs d'une Espagne réactionnaire, alliance du sabre et du goupillon, liquidant au besoin gueux des champs et prolétaires indociles. Chacun défend son camp sans céder un pouce de terrain à l'adversaire.
A droite et à l'extrême droite, on oppose le pays « réel » au pays « légal », ce « Frente crapular » soutenu par les brigands et les brutes. Pour preuves, ces incendies d'églises, ces meurtres de curés et de nonnes, ces squelettes que l'on expose. Terreur rouge, donc. Mais que penser de Guernica ou de ces deux mille prisonniers républicains liquidés un 15 août à Badajoz ? Cette « terreur blanche », le pieux Mauriac, Bernanos, Maritain la refusent, et François Veuillot (La Croix) s'indigne : « Ce n'est pas ainsi que l'on fait triompher la religion ». Rares dissidences à droite, mais tout aussi rares furent celles qui, à gauche, condamnèrent les exactions commises par le camp républicain à Valence, Barcelone ou ailleurs…

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Déchirement à droite, fractures à gauche. La première, immédiate : peut-on sans réagir laisser la république espagnole succomber sous les coups des séditieux ? Très vite, Léon Blum tranche : pour sauver la paix, il faut sacrifier l'Espagne ; la non-intervention fracture la gauche. Autre motif puissant de dissensus : l'implication du Komintern (via les Brigades internationales ou la vente d'armes) dans le conflit. Certains applaudissent le soutien soviétique quand d'autres fustigent le poids des « moscoutaires » dans le gouvernement et leur politique de neutralisation des anarcho-syndicalistes et des « trotskystes » du POUM. Conflit idéologique qui prend un tour militaire et tragique en mai 1937 dans les rues de Barcelone. Soulignons que les collectivisations agraires, la reprise en mains des usines ne semblent guère avoir motivé les intellectuels car l'auteur n'en parle pas ou fort peu ; il faut y voir sans doute le faible poids des libertaires sur la scène médiatique…

Maurras peut aller parader en Espagne. La république, cette gueuse sous contrôle bolchevik, est en sursis. Madrid se soumet, l'avancée franquiste pousse des centaines de milliers de personnes à fuir et tenter de franchir les Pyrénées. La gauche plaide pour que la France accueille les vaincus, la droite triomphante exige que l'on fasse le tri afin de se préserver de la canaille.
Car la droite a gagné cette « guerre civile par procuration ». Mais ce fut, nous dit l'auteur en conclusion de cette imposante synthèse, une victoire sans lendemain car la mémoire collective n'a retenu de ces trois ans de sang et de larmes que les œuvres d'un Malraux, Hemingway, Orwell ou Picasso… au point de laisser penser que la France d'alors fut unanime à défendre la liberté.

Note de lecture publiée dans le n°1087-1088 (11/2019, Spécial Joseph Roth et Adalbert Stifter) de la revue littéraire mensuelle Europe.

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