Le Monde comme il va

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vendredi, janvier 22 2021

Chomsky, le climat et la bombe

Noam Chomsky
Danger d’extinction. Changements climatiques et menace nucléaire
Ecosociété, 2020.

L’historien et militant Howard Zinn perdit la vie à l’âge de 88 ans sur le chemin le menant à une énième conférence. J’ai peine à imaginer un autre destin pour Noam Chomsky qui, à 92 ans, continue à éveiller les consciences américaines avec le calme et la pugnacité qui le caractérisaient quand il se faisait le pourfendeur de l’american way of life dans les années 1960 et 1970.
Danger d’extinction, publié dernièrement par les éditions Ecosociété, rassemble une conférence et des entretiens du célèbre linguiste avec des activistes états-uniens. Aux Etats-Unis, Chomsky est une voix qui compte pour de larges secteurs de la gauche américaine, d’autant plus qu’il s’est toujours efforcé d’être compréhensible pour tous, ce qui n’est pas la qualité première de nombre d’intellectuels.

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Danger d’extinction donc. Pour Noam Chomsky, les deux dangers qui menacent la planète s’appellent menace nucléaire et dérèglement climatique. Il avait 17 ans quand deux bombes rayèrent de la carte les villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Et depuis, nous vivons avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Car, nous dit Chomsky, nous avons frôlé plus d’une fois la catastrophe, autrement dit la destruction de l’Humanité. La fin du monde bipolaire, l’implosion du bloc soviétique auraient dû signifier la fin de la menace nucléaire ; il n’en fut rien. Et Chomsky de pointer la politique belliciste, expansionniste de l’OTAN, autrement dit des Etats-Unis, qui ne pouvait que provoquer en retour la crispation du nouveau régime russe. Cette menace, il se refuse à la minorer et se désole de l’absence de grandes mobilisations citoyennes capables de forcer les puissants à de nouveau s’asseoir autour d’une table et à évoquer la destruction de leurs stocks d’armes de destruction définitive.

Depuis une à deux décennies, c’est le dérèglement climatique et ses conséquences très concrètes qui sont au coeur des discussions. L’anthropocène des uns, le capitalistocène des autres peuvent provoquer la sixième extinction de masse. Beaucoup en ont conscience, mais certains se refusent à y croire. Aux Etats-Unis, nous dit Chomsky, 40 % des Américains sont climatosceptiques ou persuadés que tous ces désagréments disparaîtront avec le retour du Christ sur terre. Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté, disait le philosophe Alain. Noam Chomsky acquiesce : « L’idée que le destin d’un pays et du monde soit entre les mains d’un bouffon sociopathe est particulièrement inquiétante. » Il parlait ici de Trump, mais si Trump n’est plus, le trumpisme lui n’a pas disparu. Chomsky s’accroche à l’idée que la majorité des individus sur terre ont un intérêt commun : sauver la planète. Il rejette le mépris dont font preuve certains secteurs dits radicaux à l’égard des électeurs attirés par les sirènes populistes, climatosceptiques ou les discours millénaristes ; il y voit des individus atomisés, isolés donc vulnérables, sans prise sur le réel et dont les églises sont les derniers refuges : « conscientiser la population demande des efforts considérables et soutenus, mais il s’agit d’un tâche incontournable », écrit-il.

Chomsky, éducationniste et pragmatique, ne croit pas ou plus au Grand Soir, à la révolution. Devant l’imminence du désastre, il met tous ses espoirs dans la capacité des gens à peser sur le cours de l’histoire par leur mobilisation, leur vote, et à lier leurs combats : contre la destruction de la planète, contre la misère sociale, compagne des politiques néo-libérales, contre le délabrement démocratique et l’émergence des « Etats autoritaires pervers ». Comme le soulignent les préfaciers, l’analyse de Chomsky est « sombre, quoique compensée par une foi profonde dans la résistance de la base ». Réformiste Chomsky ? Assurément. Il y a un siècle, certains pensaient que de la catastrophe pouvait/devait naître la Révolution, et alors ils partirent à l’assaut du Palais d’hiver. La nature de la catastrophe à venir offre-t-elle la même perspective ? A cette question, Chomsky a répondu non.

mercredi, janvier 20 2021

L'utopie contre la fatalisme

Thomas Bouchet
Utopie
Anamosa, 2021

Utopie. C’est à ce mot paré « dans l’histoire de couleurs diverses voire inconciliables » que Thomas Bouchet s’est attaché dans une brochure publiée par Anamosa en ce début d’année 2021.

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Utopie. Le mot apparaît pour la première fois sous la plume de Thomas More, auteur en 1516 d’un livre intitulé… Utopia. Thomas More y décrit un monde paisible où la propriété privée est inconnue, où les habitants prennent en commun leurs repas et ne consacrent qu'un temps mineur au travail. Mais ce livre est également une critique de l'Angleterre du temps des enclosures, autrement dit de l'appropriation par les propriétaires terriens d'espaces jusqu’alors utilisés par les petits paysans anglais. Thomas Bouchet a raison de souligner que pour comprendre l’utopie, il est « crucial de l’insérer dans l’histoire ».

L’utopie est révolutionnaire car elle nous dit que le malheur des hommes n’a pas de nécessité métaphysique, que nous ne sommes pas condamnés au malheur. L’utopie est révolutionnaire car elle pointe du doigt la cause du malheur humain : la passion malsaine pour l’argent et la propriété.
Cette utopie, quête d’un monde parfait, est tout autant rêve que cauchemar. Rêve du partageux au nom de l’égalité, cauchemar du possédant au nom de la liberté contre l’uniformité. Et quand le socialisme, au 19e siècle, se veut ou se fait science, il intente lui-aussi le procès de ces constructions intellectuelles, celles de Saint-Simon, Fourier ou encore Robert Owen, plus d’ailleurs que les robinsonnades d’un Thomas More ou d’un Morelly. Aujourd’hui, ce sont des publicitaires qui s’emparent du mot pour vendre un moment de bonheur, une bulle de quiétude dans un monde de turbulences. Ces « utopies pragmatiques, écrit Thomas Bouchet, résultent d’un patient travail d’édulcoration, de dévitalisation de toute velléité de pensée critique ». Mais elle résiste à tous les assauts, l’utopie, parce qu’elle « ne peut vivre en captivité ». Elle se fait pratique, elle se réinvente, parce qu’elle « porte en elle l’énergie d’un anti-fatalisme », dans un monde dominé par le « There is no alternative » thatchérien, les indicateurs quantitatifs, la rationalisation, les normes à respecter, la technophilie et ses fermes-usines. Puissent les expérimentations utopiques d’aujourd’hui aider celles et ceux qui ne se satisfont pas du monde tel qu’il va à « dessiner les visages d’une société autre ».

mercredi, décembre 30 2020

Lectures 2020

Frédéric Viguier, La cause des pauvres en France, Presses de Sciences Po, 2020. --- Ma note.
Angel Pestana, Soixante-dix jours en Russie (et autres textes, 1921-1924), Le Coquelicot, 2020. --- Ma note.
Noam Chomsky, Danger d'extinction. Changements climatiques et menace nucléaire, Ecosociété, 2020. --- Ma note.
Jean A. Chérasse, Noël 1920, à Tours. La grande déchirure... Le congrès fratricide, Editions du Croquant, 2020. --- Ma note.
Thomas Bouchet, Utopie, Anamosa, 2020.
Pierre Madelin, Faut-il en finir avec la civilisation ? Primitivisme et effondrement, Ecosociété, 2020.
Mirasol, Soulèvement. Premiers bilans d'une vague mondiale, Acratie, 2020.
Vladimir Pozner, Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939), Editions Claire Paulhan, 2020. --- Ma note.
Moyen-Orient (Revue), n°48 (Israël, une démocratie en question), 2020.
Françoise d'Eaubonne, Le féminisme ou la mort, Le Passager clandestin, 2020. --- Ma note.
Marc Belissa et Yannick Bosc, Le Directoire. La république sans la démocratie, La Fabrique, 2018.
Kristen Ghodsee, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, Lux, 2020. --- Ma note.
Alain Deneault, Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe, Lux, 2020. --- Ma note.
Boris Souvarine, La contre-révolution en marche. Ecrits politiques 1930-1934, Smolny..., 2020.
WEB du Bois, Les Noirs de Philadelphie. Une étude sociale, La Découverte, 2019. --- Réédition de ce classique de la sociologie américaine par un de ses pionniers. Remarquable préface de Nicolas Martin-Breteau.
IHS CGT Cheminots, Il y a 100 ans : les grèves de 1920, IHS Cheminots, 2020.
Marc Hédrich, L'Affaire Jules Durand. Quand l'erreur judiciaire devient crime, Michalon, 2020. --- Ma note
Sylvain Boulouque, Les anarchistes français face aux guerres coloniales 1945-1962, ACL, 2020. --- Ma note.
Donald Reid, L'Affaire Lip 1968-1981, PUR, 2020. --- Ma note.
Nicolas Delalande, La lutte et l'entraide. L'âge des solidarités ouvrières, Seuil, 2019. --- L'internationalisme ouvrier en actes (et petites coupures). Instructif sur les traditions ouvrières nationales.
Politique africaine (Revue), n°155 (L'Afrique carcérale), Karthala, 2019.
Sébastien Fontenelle, Les empoisonneurs. Antisémitisme, islamophobie, xénophobie, Lux, 2020. --- Un livre court sur nos intellectuels médiatiques réactionnaires : Ma note.
Mohamed Saïl, L'étrange étranger. Ecrits d'un anarchiste kabyle, Lux, 2020. --- Ma note.
Jeanne Aisserge, L'échec des politiques du premier Ministre Abiy Ahmed pour endiguer les conflits "ethniques" en Ethiopie, CERI, 2019.
Luigi Onnis, Franco Basaglia : 25 ans après, encore précurseur ? (suivi de YMD, Réponse d'un psychiatre au projet de Franco Basaglia), 2017.
Nicolas Poirier, Introduction à Claude Lefort, La Découverte, 2020.
George Woodcock, Orwell à sa guise. La vie et l'oeuvre d'un esprit libre, Lux, 2020. --- Ma note.
Les Utopiques (Cahier de réflexions), n°13 (Leurs violences, nos ripostes), Syllepse, 2020. --- Numéro consacré à la répression des luttes.
Johann Chapoutot, Libres d'obéir. Le management du nazisme à aujourd'hui, Gallimard, 2020. --- Passionnant ! A lire comme le Ingrao (Croire et détruire - Les intellectuels dans la machine de guerre SS).
Aïssa Kadri (sous la direction de), Algérie décennie 2010-2020. Aux origines du mouvement populaire du 22 février 2019, Ed. du Croquant. --- Si on oublie les innombrables coquilles et autres, un livre intéressant sur les multiples racines du mouvement populaire algérien contemporain (Hirak).
L'Economie politique, n°87 (Le multilatéralisme dans la tourmente), Alternatives économiques, 2020.
Geerkens/Vigna/Hatzfeld/Lespinet-Moret (sldd), Les enquêtes ouvrières dans l'Europe contemporaine, La Découverte, 2019.
Shlomo Sand, Une race imaginaire. Courte histoire de la judéophobie, Seuil, 2020.
Moyen-Orient (Revue), n°47 (Bilan géostratégique 2020. Des révolutions, et après ?), 2020.
Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, La Fabrique, 2019.
L'Economie politique (revue), n°86 (Etats-Unis : quel renouveau à gauche ?), Alternatives économiques, 2020.
Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 2019. --- Un classique (1944) de l'économie politique qui n'a rien perdu de sa pertinence.
Moyen-Orient (Revue), n°46 (Yémen. Vivre dans la guerre), 2020. --- Pour mieux comprendre le sanglant bourbier yéménite.
Sylvain Cypel, L'Etat d'Israël contre les juifs, La Découverte, 2020. --- Réquisitoire terrible (et terriblement documenté) sur l'extrême droitisation de la scène politique et de la société israéliennes.
James Q. Whitman, Le modèle américain d'Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis, Colin, 2018. --- Intéressant même si le livre pêche par trop de redondances.
Elliot Liu, Révolution et contre-révolution en Chine maoïste, Syllepse, 2017. --- Un livre court et synthétique sur la politique de Mao à la tête de l'Etat chinois.
Ronald Creagh, Les Etats-Unis d'Elisée Reclus, ACL, 2019.
Raphaël Doridant et François Graner, L'Etat français et le génocide des Tutsis au Rwanda, Agone/Survie, 2020. --- Synthèse des relations franco-rwandaises et critique argumentée de l'implication de Mitterrand et consorts dans le génocide de 1993.
Jérémie Lefranc, Cravirola. Une expérimentation politique alliant vie et travail, Editions du commun, 2020. --- Récit d'une expérience autogestionnaire en zone rurale.
Alternatives économiques, Hors-série n°120 (L'économie en 2020), Alter Eco, 2020.
Alternatives économiques, Hors-série n°119 (Quel monde en 2020 ?), Alter Eco, 2020.
Alternatives Sud (Revue), Asie : des pouvoirs et des luttes, Centre Tricontinental, 2019.
François Mégard, "Vous faites l'histoire !". Henri Chazé (Gaston Davoust), Henri Simon et quelques autres : correspondance 1 (1955-1962, de Socialisme ou barbarie à Informations correspondance ouvrières), Acratie, 2019. --- Si Chazé est décédé en 1984, Henri Simon continue à 98 ans à animer le bulletin Echanges et mouvement ! Cette correspondance (inégale, inévitablement) nous plonge dans le bain révolutionnaire des années 1950-1960.
Vanina, A bas le patriarcat ! Un regard communiste-libertaire, Acratie, 2018.
Matthew Desmond, Avis d'expulsion. Enquête sur l'exploitation de la pauvreté urbaine, Lux, 2019. --- Excellente enquête ethnographique sur la misère dans les ghettos, la gestion du logement aux States et une certitude : le ghetto (et ses pauvres), ça rapporte quand on est loueur de biens immobiliers. A lire !
Claire Richard, Young Lords. Histoire des Black Panthers latinos (1969-1976), L'Echappée, 2017. --- Passionnante plongée polyphonique dans l'histoire des "BP" porto-ricains.
Elen Le Chêne, La fabrique de l'asile sans le droit à l'asile. La gestion différentielle des exilés "non européens" en Turquie, FASOPO, 2019. --- Comment l'Etat turc gère les "migrants"...
Gabriel Martinez-Gros, L'Empire islamique VIIe-XIe siècle, Passés/Composés, 2019. --- L'histoire de l'expansion arabe revisitée à partir des écrits d'Ibn Khaldun et de sa grille de lecture singulière (l'opposition sédentaires/nomades, rôle de l'impôt...).
Léo Löwenthal et Norbert Guterman, Les prophètes du mensonge. Etude sur l'agitation fasciste aux Etats-Unis, La Découverte, 2019. --- Traduction française d'un classique (1949) de la sociologie US (la célèbre école de Francfort) qui décrypte le discours des agitateurs fascistes/populistes américains des années 1930-1940.
Mark Fortier, Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté, Lux, 2020. --- Un livre centré davantage sur l'air du temps que sur la pensée réactionnaire de MBC.
Jérôme Tubiana, La "transition" soudanaise vue de ses périphéries, Observateur Afrique de l'Est, 2019. --- Pour mieux comprendre le Soudan contemporain et les affrontements en cours (Etat, armée, milices, guérillas...).
Les Utopiques (Cahiers de réflexions), n°12 (Pour une protection sociale du 21e siècle), Syllepse/Solidaires, 2020.
Maximilien Rubel, Pages de Karl Marx pour une éthique socialiste. 1, Sociologie critique, Payot, 1970.
Octavio Alberola, La révolution entre hasard et nécessité, ACL, 2016.
Drizdo Losovsky, L'Internationale syndicale rouge (suivi de La troisième période d'erreurs de l'Internationale communiste, par Léon Trotsky), Maspéro, 1976.
Hichem Djaït, La Grande Discorde. Religion et politique dans l'Islam des orgines, Gallimard, 1989. --- Aux sources du chiisme. Erudit et d'une complexité à vous rendre athée...
Henri Chazé, Chronique de la révolution espagnole. Union communiste (1933-1939), Spartacus, 1979.
Henri Lefebvre, Sociologie de Marx, PUF, 1974.
Pierre Clastres, La Société contre l'Etat, Ed. de Minuit, 2011.
Marcelino Viera, Maxime Foerster et Yves Rouvière, Comprendre l'anarchisme, Max Milo, 2013.
Albert Memmi, Le racisme, Gallimard, 1982.
Rachel Silvera, Un quart de moins. Des femmes se battent pour en finit avec les inégalités de salaires, La Découverte, 2014.
David Rappe, La Bourse du travail de Lyon. Une structure ouvrière entre services sociaux et révolution sociale, ACL, 2014.
Collectif, Rosa Luxembourg et sa doctrine, Spartacus, 1977.
Marcel Ollivier, Les journées sanglantes de Barcelone (mai 1937). Le Guépéou en Espagne, Spartacus, nd.
Serge-Alain Rozenblum, Theodor Herzl. Biographie, Editions du Félin, 2001. --- Un pavé de 700 pages, souvent passionnant, sur le fondateur du sionisme politique.
Gilles Luneau, La Forteresse agricole. Une histoire de la FNSEA, Fayard, 2004. --- Remarquable et passionnante plongée dans l'histoire de l'omnipotente centrale syndicale agricole.
David Harvey, Brève histoire du néo-libéralisme, Les Prairies ordinaires, 2005/2014.
René Berthier, Etudes proudhonniennes. L'Economie politique, Ed. du ML, 2009.
Francis Pisani, Torre Bela. On a tous le droit d'avoir une vie, Ed. Simoën, 1977. --- Un pan de la vie d'une coopérative agricole portugaise en 1975-1976.
Peter Ustinov, Le désinformateur, Belfond. --- Un roman court et parodique sur le terrorisme international au pays de sa Très Gracieuse.
Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer, Gallimard, 1968. --- Effrayant récit sur le "nazisme spontané des presque-adolescents".
Jean-Loup Amselle, Les nouveaux rouges-bruns. Le racisme qui vient, Lignes, 2014.
Kenzaburo Ôé, Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, Gallimard, 1996.
Médiévales (Revue), n°60 (La Fitna. le désordre politique dans l'Islam médiéval), Presses universitaires de Vincennes, 2011.
Michelle Perrot, La vie de famille au 19e siècle, Seuil, 2015.
Violette et Juanito Marcos, Annie Rieu, Francisco Ferrer i Guardia. 1859-1909, une pensée en action, Le Coquelicot, 2009.
Giovanni MIccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII, Ed. Complexe, 2005. --- Remarquable travail sur le Vatican et le nazisme.
Nathan Weinstock, Terres promises. Avatars du mouvement ouvrier juif au-delà des mers autour de 1900 : Etats-Unis, Canada, Argentine, Palestine, Metropolis, 2001.
Georges Corm, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques 19e-21e siècle, La Découverte, 2016.
Cornelius Castoriadis, Le régime social de la Russie, Cahiers du Vent du ch'min, 1982.
Stéphanie Roulin, Un credo anticommuniste. La commission Pro Deo de l'Entente internationale anticommuniste ou la dimension religieuse d'un combat politique (1924-1945), Editions Antipodes. --- Histoire d'une structure interconfessionnelle de lutte contre le Diable rouge.
Michel Branciard, Syndicats et partis. Autonomie et indépendance 1879-1947 (Tome 1), Syros, 1982.
Collectif, Répression des luttes : des paysans parlent, Maspero, 1972.
Jiri Hajek, Dix ans après. Prague 68-78, Seuil, 1978. --- Hajek, dirigeant du PCT au moment du printemps de Prague, condamne la "doctrine Bejnev" au nom de la défense du communisme.
Le Mouvement social (Revue), n°95 (Aspects du socialisme allemand), Editions ouvrières, 1976. --- A noter un article passionnant sur le singulier Moïse Hess.
Monica Charlot (sous la direction de), L'effet Thatcher, Economica, 1989. --- Ensemble de contributions dont certaines passionnantes sur le syndicalisme et la conscience de classe des ouvriers britanniques.
Pierre Haubtmann, Marx et Proudhon. Leurs rapports personnels 1844-1847, Economie et humanisme, 1947.
Gabriel Jackson, Histoire de la guerre civile d'Espagne, Ruedo iberico, 1974.
Bertrand/Crowley/Labica (coord.), Ici notre défaite a commencé. La grève des mineurs britanniques (1984-1985), Syllepse, 2016. --- Excellent travail sur ce conflit social fondamental pour la classe ouvrière britannique et le néolibéralisme.
Adam Tooze, Le salaire de la destruction. Formation et ruine de l'économie nazie, Perrin, 2016. --- Près de 1000 pages au coeur de la machinerie économique nazie.
Denis Poulot, Le sublime ou le travailleur comme il est en 1870, et ce qu'il peut être, Maspéro, 1980. --- Un patron décrit le peuple ouvrier de Paris, notamment le "sublime", ce rebelle incontrôlable. Remarquable (et magnifique introduction d'Alain Cottereau).
René Gallissot, Marxisme et Algérie. Textes de Marx/Engels, 10/18, 1976.
Victor Griffuelhes, Voyage révolutionnaire. Impressions d'un propagandiste, Rivière, 1907. --- L'état du syndicalisme français vu par un syndicaliste révolutionnaire. Anecdotique.
Jean-Yves Potel, Scènes de grèves en Pologne, Stock, 1981.
Jasper Becker, La grande famine de Mao - 30 à 50 millions de morts, Dagorno, 1998. --- Le grand Bond en avant dans l'horreur et le dogmatisme.
Denise Avenas, La pensée de Léon Trotsky, Privat, 1975.
Max Adler, Démocratie politique et démocratie sociale, Anthropos, 1970. --- Un classique de l'austromarxisme.
Le Mouvement social (Revue), n°141 (Les Prudhommes 19e-20e siècle), Editions ouvrières, 1987.
Critique sociale, Les rapports de force électoraux dans la République de Weimar, 2013.
Critique sociale, Les vies de Boris Souvarine, 2008. --- Résumé de la vie tumultueuse de Souvarine, communiste anti-stalinien, auteur d'une remarquable bio de Staline.
B. Nicolaïevski et O. Maenchen-Helfen, Karl Marx, Gallimard, 1937. --- Un classique. On peut lui préférer celles de Mehring et de Rühle.
Paul Lévy, Histoire du Laos, PUF, 1974. --- Histoire générale (compliquée !) et une dernière partie consacrée au Laos des années 1960-1970, laminé par les bombes américaines.
Monica Charlot, Le Parti travailliste britannique, Montchrestien, 1992. -- Histoire du Labour d'avant le blairisme. Mais le ver social-libéral était dans le fruit depuis des lustres...
Paul Bernetel, Les enfants de Soweto. L'Afrique du sud en question, Stock, 1977. --- Radiographie de l'Afrique du sud aux lendemains du massacre de Soweto.
Francisco Juliao, Cambao (le joug). La face cachée du Brésil, Maspéro, 1968. --- Témoignage du fondateur de la Ligue paysanne dans le Nordeste misérable
Hubert Perrier, L'anticommunisme et la chasse aux sorcières aux Etats-Unis (1946-1954), Didier Erudition, 1995.
Eugen Kogon / Hermann Langbein / Adalbert Rückerl, Les chambres à gaz secret d'Etat, Ed. de minuit, 1970. --- Livre incontournable sur le génocide des juifs et tziganes. Les abrutis qui n'ont pas "d'avis" parce qu'ils n'ont "rien lu" sur la question savent ce qu'il leur reste à faire.
Bernard Hazo, Les anarchistes bleus. 1880-1914, le mouvement ouvrier à Saint-Nazaire et en Loire-Inférieure, Editions des paludiers, 1980.
Michèle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du 19e siècle en France, La Découverte, 2016. --- Un remarquable travail sur la Liberté vue par le "peuple travailleur" et en même temps (oups) une réflexion sur l'Histoire.
Patricio Arenas, Rosa Guttierez et Oscar Vallespir (Coord.), Salvador Allende. Un monde possible, Syllepse, 2004. --- Un ensemble de contributions sur le Chili d'Allende et la dictature.
L'Actualité de l'Histoire (Revue), n°16 (La Charte d'Amiens 1906-1956), IFHS, 1956. --- Bulletin qui précéda Le Mouvement social, toujours édité aujourd'hui.
Franco Lombardi, La pédagogie marxiste d'Antonio Gramsci, Privat, 1971.
Le Mouvement social (Revue), n°75 (Non-conformistes des années 90), 1971. --- Articles passionnants sur Pelloutier, Allemane/Brousse et le socialisme barrèsien.
Le Mouvement social (Revue), n°87 (Réformismes et réformistes français), 1974. --- Article remarquable sur le député-mineur Basly !
Ligue communiste, La guerre du lait, Rouge, 1972. --- Brochure sur la grève du lait qui a touché la Bretagne au printemps 1972.
Alfonso Leonetti, Notes sur Gramsci, EDI, 1974.
Harold Isaacs, La Tragédie de la révolution chinoise 1925-1927, Gallimard, 1967. --- Les responsabilités de la Troisième Internationale dans la liquidation du communisme chinois par le Kuomintang.
Jean Maitron, Le syndicalisme révolutionnaire, Paul Delesalle, Ed. Ouvrières, 1952. --- Belle biographie et beau portrait, sensible, d'une des figures centrales et méconnues de la CGT d'avant 1910.
Claude Willard, Jules Guesde. Textes choisis (1867-1882), Editions sociales, 1959.
Collectif, 1987-2007. Une histoire de la Confédération paysanne par celles et ceux qui l'ont vécue, Confédération paysanne, 2007. --- Excellente histoire critique de la Conf'.
Jean-Marie Bouissou, Seigneurs de guerre et officiers rouges 1924-1927. La Révolution chinoise, Mame, 1974. --- Les errements de la politique soviétique dans une Chine éclatée.
Alternatives économiques, La monnaie, HS n°45, 2000.
Anton Ciliga, Lénine et la révolution, Spartacus, 1948. --- Le regard critique sur la nature du régime soviétique de l'incontournable Ciliga.
Pierre du Bois, La guerre du Sonderbund. La Suisse de 1847, Editions Alvik, 2002. --- L'histoire de la guerre civile qui déchira la Confédération au nom de Dieu ou des Lumières.
Socialisme ou barbarie, Anthologie. Grèves ouvrières en France 1953-1957, Acratie, 1985. --- Textes importants pour appréhender le syndicalisme des années 1950.
Daniel Guérin, Le mouvement ouvrier aux Etats-Unis 1867-1967, Maspéro, 1968 --- Passionnante plongée dans l'histoire du syndicalisme US.
François Guedj et Stéphane Sirot (Textes réunis par), Histoire sociale de l'Europe. Industrialisation et société en Europe occidentale 1880-1970, Seli Arslan, 1997.
Henry David Thoreau, La désobéissance civile. Plaidoyer pour John Brown, Climats, 1992 --- Deux courts textes cinglants contre la servitude et le conformisme.
Itziar Madina Elguezabal et Sales Santos Vera, Communautés sans Etat dans la Montagne basque, Ed. du Temps perdu, 2014. --- Sur le fonctionnement des sociétés basques des montagnes (et réflexion sur les luttes contemporaines s'ancrant sur un territoire).
P.-L. Tomori, Qui succèdera au capitalisme ? Du paradoxe tragique de Lénine à L'Ere des organisateurs, Spartacus, 1947. --- Sur la nature de l'URSS.
Ben Reitman, Boxcar Bertha. Une autobiographie recueillie, 10/18, 1996. --- Alors que le film de Scorsese sur cette célèbre hobo ressort sur les écrans, j'ai relu la bio que lui a consacrée Ben Reitman. Rien de transcendant. On peut/doit lui préférer le Nels Anderson "Le hobo, sociologie du sans-abri" sorti en 1923.
Thornike Gordadze, Géorgie : un nationalisme de frontière, FASOPO, 2005. --- Une plongée dans l'histoire longue et récente de ce pays du Caucase. De la difficulté de se définir comme "géorgien" (langue, religion...).
Louis Ménard, Prologue d'une révolution. Février-juin 1848, La Fabrique, 2007. --- Témoignage très fort d'un témoin de la Révolution de 1848 et de sa violence finale : "On aurait pu nourrir tous les ouvriers de Paris pendant un an avec l'argent qu'on dépensa pour les fusiller".
René Mouriaux, Quarante ans d'histoire de la CFDT (1964-2004), Institut CGT d'histoire sociale, 2004. --- Pour mieux saisir les évolutions politiques et doctrinales de la centrale syndicale.
Laurent Batsch et Michel Bouvet, CGT, autour de la scission de 1921. La Charte d'Amiens, les rapports parti-syndicat, unité et démocratie syndicales, La Brêche, 1983. --- La CGT à l'heure des règlements de compte et des révisions doctrinales.
René Mouriaux, La CGT, Seuil, 1982. --- Un classique. Synthèse de l'histoire mouvementée de la centrale syndicale des années 1890 à l'arrivée de la gauche au pouvoir.
Patrick de Laubier, 1905 : mythe et réalité de la grève générale. Le mythe français et la réalité russe, Editions universitaires, 1989.
Emile Témime, La Guerre d'Espagne. Un événement traumatisme, Complexe, 1996.

Mes lectures de décembre 2020

Frédéric Viguier, La cause des pauvres en France, Presses de Sciences Po, 2020. --- Ma note.
Angel Pestana, Soixante-dix jours en Russie (et autres textes, 1921-1924), Le Coquelicot, 2020. --- Ma note.
Noam Chomsky, Danger d'extinction. Changements climatiques et menace nucléaire, Ecosociété, 2020. --- Ma note.
Jean A. Chérasse, Noël 1920, à Tours. La grande déchirure... Le congrès fratricide, Editions du Croquant, 2020. --- Ma note.
Thomas Bouchet, Utopie, Anamosa, 2020.
Pierre Madelin, Faut-il en finir avec la civilisation ? Primitivisme et effondrement, Ecosociété, 2020.%% Maximilien Rubel, Pages de Karl Marx pour une éthique socialiste. 1, Sociologie critique, Payot, 1970.
Octavio Alberola, La révolution entre hasard et nécessité, ACL, 2016.
Drizdo Losovsky, L'Internationale syndicale rouge (suivi de La troisième période d'erreurs de l'Internationale communiste, par Léon Trotsky), Maspéro, 1976.
Hichem Djaït, La Grande Discorde. Religion et politique dans l'Islam des orgines, Gallimard, 1989. --- Aux sources du chiisme. Erudit et d'une complexité à vous rendre athée...
Henri Chazé, Chronique de la révolution espagnole. Union communiste (1933-1939), Spartacus, 1979.

vendredi, décembre 25 2020

Tours 1920 : le congrès fratricide

Jean A. Chérasse
Noël 1920 à Tours. La grande déchirure… Le congrès fratricide
Editions du Croquant, 2020.

En ce mois de décembre 1920, près de 300 délégués socialistes se pressent dans la salle du Manège. Ils savent que ce congrès, le 18e, sera historique, et que les jeux sont faits. C’est cette histoire que nous raconte Jean Chérasse dans Noël 1920 à Tours. La grande déchirure… Le congrès fratricide, publié par les éditions du Croquant.
A quoi ressemble le Parti socialiste en cette année 1920 ? A une pétaudière. Plus grand-chose ne peut unir sous un même drapeau un ancien partisan de l’Union sacrée et un militant demeuré attaché à l’internationalisme d’antan, un défenseur de la Révolution russe et un partisan du socialisme à petits pas : « Notre unité n’est plus que le manteau de nos divisions » dira l’un d’eux, avec raison. Pour certains, la cause est entendue : il faut rompre, exclure ceux qui faillirent, et transformer le parti pour en faire une organisation disciplinée, prête au combat, et non plus une machine électorale aux mains de notables grands et petits, de socialistes embourgeoisés.

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Pour Jean Chérasse, un souffle particulier parcourt les allées de la salle du Manège, car l’euphorie révolutionnaire est de retour. Et cette euphorie lui rappelle ces journées intenses du printemps 1871 quand les Parisiens firent Commune et jetèrent les bases d’une république sociale, fédéraliste et libertaire. Il nous invite ainsi à « envisager Tours comme la résurgence partielle de l’illumination communeuse et de son rêve fou pour changer la vie »1.

Que veulent la majorité des congressistes qui bientôt prendront le nom de communistes ? En finir avec les compromissions et le modérantisme. Les trois quarts des délégués sont jeunes. Ils ont connu l’Union sacrée et l’abominable des tranchées, Ils ont vécu les frustrations sociales de l’arrière et la mise au pas du syndicalisme. Peuvent-ils se reconnaître dans ces députés dits socialistes vivant de leur sinécure et n’en faisant qu’à leur tête ? Non ! Ils ne veulent plus être des moutons conduits par de « mauvais bergers », ils veulent des élus contrôlés par les militants et un parti de combat.
Ont-ils tous conscience de ce que le bolchevisme va induire dans le fonctionnement du parti ? Non ! Ainsi, ils ne peuvent qu’être sourds aux appels d’un Léon Blum pour la liberté de pensée au sein du parti, pour son indépendance, celles des syndicats et coopératives2, contre la dictature de Moscou. Parce que ceux qui refusent d’adhérer à l’Internationale communiste portent en eux tous les travers de la social-démocratie : légalisme sclérosant, parlementarisme, opportunisme, chauvinisme. Choisir de se dire « communiste » est ainsi une façon de faire table rase d’un passé honteux si proche3.

Pour beaucoup de militants qui se rallièrent au bolchevisme, celui-ci était un état d’esprit plus qu’une doctrine et un vademecum. Pour ces hommes, la Russie, c’était les soviets, créations spontanées du peuple révolutionnaire, et non la dictature du parti sur le prolétariat au nom de sa défense. C’est pourquoi les années 1920 furent pour le PCF une décennie marquée par des crises récurrentes dues à l’indiscipline chronique de cette génération de militants, passée par le syndicalisme «révolutionnaire, incapables de se faire au centralisme, au caporalisme et au sectarisme. Si certains firent carrière, beaucoup prirent très vite leur distance avec le marxisme-léninisme en phase de béatification... ou furent sommés de le faire, car comme le rappelle l’auteur citant Saint-Just : « Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure ». Ce fut le cas en Loire-Atlantique, et je ne doute pas qu’il en fut ainsi dans bien d’autres endroits.

Je ne suivrai pas l’auteur quand il avance que le congrès de Tours a introduit « le poison de la division dans la doxa politique de la gauche », car le socialisme français fut dès l’origine un territoire bigarré qui ne parvînt que très rarement à faire son unité. Mais il est toujours utile à l’approche d’élections générales de se rappeler cette parole communarde placardée sur les murs : « Cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c'est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considéreront jamais comme vos maîtres. »

Notes :
1. Sur la place de la Commune dans l’imaginaire politique français, lire Eric Fournier, La Commune n'est pas morte : les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia, 2013. Ma note.
2. N’oublions pas que la CGT, une partie des coopératives ou encore des mutuelles sont entre les mains des réformistes.
3. Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du parti communiste en France, Libertalia, 2017.

A noter : les livres publiés par les Editions du Croquant sont disponibles sur le site des éditions du Croquant (editions-croquant.org) en version papier et en version numérique.

jeudi, décembre 17 2020

La cause des pauvres en France

Frédéric Viguier
La cause des pauvres en France
Presses de Sciences Po, 2020

Dans un livre demeuré célèbre (L’individu contre l’État, 1884), l’austère philosophe anglais Herbert Spencer appelait ses concitoyens à se méfier de leurs élans compassionnels et les enjoignait de ne pas plaider pour que l’État prenne en charge la misère sociale. Car le pauvre peut être « déméritant », sa déchéance n’étant alors que la conséquence de son imprévoyance. Il y avait également le risque que la solidarité organisée fasse émerger un monstre bureaucratique et budgétivore : l’État-providence, avec ses fonctionnaires toujours trop nombreux et ses impôts toujours trop élevés.
Herbert Spencer et son darwinisme social n’apparaissent pas dans le livre dense du sociologue Frédéric Viguier, La cause des pauvres en France, publié par les Presses de Sciences Po. Cependant, son ombre plane…

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L’auteur s’intéresse principalement à l’association ATD Quart-monde, fondée à la fin des années 1950 par le père Joseph Wresinski, personnage aussi charismatique que virulent dans sa défense des pauvres ; des pauvres qui ne peuvent se réduire à l’image du travailleur sans emploi et mal-logé défendu par le PCF ; des pauvres qui échappent à la Sécurité sociale ; des pauvres qui ne sont pas tombés dans la pauvreté, victimes des aléas de la vie, mais qui y sont nés : comme le souligne le sociologue Jean Labbens, « les déchéances sont plus que rares : la misère est un lieu fermé, plus fermé sans doute que celui de la haute aristocratie » ; des pauvres qui ont développé une « culture d’exclus du monde moderne ». Il faudrait donc bien plus qu’une politique axée sur le plein-emploi et le développement du logement social pour en finir avec cette misère-là.

Pour défendre le quart-monde, les structures liées au catholicisme social trouvent des relais au sein de la classe politique et, chemin faisant, remettent en question les us et coutumes des associations caritatives. La « cause des pauvres » s’institutionnalise. Frédéric Viguier nous met ainsi dans les pas de René Lenoir, haut-fonctionnaire catholique et humaniste, qui prend à bras-le-corps cette question de la misère et plaide pour un lien fort entre Etat et associations caritatives, à condition que celles-ci soient efficaces. Car dans la France giscardienne et libérale, il faut faire bon usage du « pognon de dingue » destiné aux pauvres. Des associations prennent ainsi le virage de l’institutionnalisation1, d’autant que la crise s’accroît, jetant dans la pauvreté une fraction non négligeable des classes populaires. Le pauvre devient « l’exclu », le monde du caritatif est bouleversé, et pas uniquement par l’inflation du nombre de travailleurs sociaux impliqués dans la correction des maux provoqués par les politiques néo-libérales. L’heure est à la gestion de l’urgence plus qu’à l’action curative de long terme, tandis que des voix spenceriennes se font de plus en plus entendre : derrière le pauvre à remettre au travail, se cacheraient l’assisté, le profiteur, le fraudeur ; pas d’aide sociale sans contrôle social et discours moralisateur. De nouveau, au grand dam des associations investies dans la lutte contre la misère, la pauvreté est en partie niée comme problème structurel, liée au capitalisme et aux inégalités sociales et discriminations qu’il produit ; elle redevient une affaire individuelle et renvoie les victimes à leurs incapacités personnelles… ou à leur refus de traverser la rue pour trouver un travail. Bilan amer donc, mais n’oublions pas que certains amortisseurs sociaux (RMI, couverture santé), indispensables à la survie de beaucoup, doivent beaucoup à la pugnacité des « avocats des pauvres ».

Il faut lire le livre de Frédéric Viguier, nous seulement par ce qu’il nous apprend sur l’histoire d’ATD Quart-monde et plus largement sur celle du caritatif, mais aussi pour mieux mesurer l’influence des réseaux catholiques dans la machine techno-bureaucratique et leur responsabilité dans la mise en place des dispositifs de solidarité nationale dont le haut-fonctionnaire sarkozyste et ancien président d’Emmaüs-France Martin Hirsch en est le plus beau représentant.

Note :
1. Sur cette problématique, lire Jean-Pierre Le Crom et Jean-Noël Retière, Une solidarité en miettes. Socio-histoire de l’aide alimentaire des années 1930 à nos jours, PUR, 2018.

samedi, décembre 12 2020

Anarcho-syndicalisme et communisme de caserne

Angel Pestana
Soixante-dix jours en Russie et autres textes 1921-1924
Le Coquelicot, 2020

Au printemps 1920, Angel Pestana, figure de l’anarcho-syndicalisme, abandonne l’Espagne. Sa mission : gagner Moscou afin de participer au second congrès de l’Internationale communiste, et voir de ses propres yeux la révolution bolchevique en action. Il en tirera un livre, Soixante-dix jours en Russie que les éditions toulousaines du Coquelicot viennent d’exhumer et de traduire pour la première fois en français.

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Angel Pestana fait partie de ces militants anarchistes qui n’entrèrent pas au panthéon : il n’est pas mort en martyr pendant la guerre civile comme Buenaventura Durruti ; il ne fut pas ministre au nom de l’unité antifasciste comme Garcia Oliver ou Federica Montseny. Pestana fit partie, comme son ami Joan Peiro, de ceux qui, en 1931, plaidèrent pour que la CNT-AIT se dote d’un bras politique et rompe avec l’antiparlementarisme, sans pour autant abandonner l’idéal communiste libertaire. Mais en 1920, Pestana est encore un anarchiste intransigeant, chargé par les congressistes de la CNT de confirmer ou infirmer la décision prise en décembre 1919 : adhérer à l’Internationale communiste.
Ces « 70 jours » tiennent bien plus du reportage que de l’essai théorique. Pestana, comme les anarchistes espagnols, a besoin de voir et de comprendre ce bolchevisme qui intrigue. Et ce qu’il voit le stupéfait, l’inquiète, le désole. Il sait que le blocus étrangle la jeune révolution mais rien, à ses yeux, ne peut justifier la grande misère des masses et l’opulence des chefs, le culte des leaders et la dictature sur le prolétariat, la violence de la répression et la liquidation des soviets, le bureaucratisme et l’État omnipotent : « le mastodonte de l’Etat aplatit de ses pattes énormes, le plus prometteur bourgeon de la spontanéité du peuple ». Il n’est pas dupe de l’accueil qu’on lui fait dans les usines qu’il visite : il voit les visages fatigués, il entend les applaudissements de circonstances. Il est écoeuré par le comportement des délégués étrangers qui se vautrent dans le luxe tandis que la population mange maigre.

« Quand on invoque la dictature du prolétariat pour justifier l’injustifiable et qu’on a devant les yeux le fameux code du travail russe, écrit-il, cela nous fait mal de devoir demander si tous les prolétaires russes ou des hommes représentatifs étaient fous lorsqu’ils rédigèrent ce document. Dans aucun pays capitaliste n’existe une législation aussi rigide et contraire aux intérêts de la classe ouvrière. » Et il ajoute : « Les bolcheviks aiment beaucoup les statistiques et les graphiques : ils ressentent une véritable attirance pour cette façon d’exposer les idées ; cependant nous ne pensons pas nous tromper en disant que jamais une statistique ne dira tous les assassinats commis, tous les villages rasés et brûlés, toutes les victimes sacrifiées à cette politique erronée. Le temps en sera témoin. »
Il croise un Kibaltchiche, alias Victor Serge, toujours libertaire, qui lui fait un portrait peu flatteur des anarchistes russes versant dans l’illégalisme et s’y complaisant ; un Victor Serge qui l’appelle à se méfier des bolchéviks si manipulateurs ; un Victor Serge qui, l’année suivante, se transformera en un fervent défenseur du bolchevisme1, au grand dam de Pestana (« Soit Kibaltchiche aujourd’hui n’est pas sincère, soit il a perdu l’esprit critique et rationnel qui le caractérisait alors »). Il rencontre l’incontournable Drizdo Losovsky qui tente, sans y parvenir, de le convertir à la conception léniniste du syndicalisme et le presse de faire adhérer la CNT à l’Internationale syndicale rouge en train de naître2.
De retour en Espagne après moults péripéties, Pestana défendra devant ses camarades de la CNT une position iconoclaste et inacceptable pour les communistes : l’entrée dans l’Internationale syndicale rouge sans en respecter la discipline et les principes ; le fédéralisme et la liberté contre le « communisme de caserne ». Les cénétistes choisiront une voie plus simple : rompre. Une courte page d’incertitude se ferme alors pour l’anarcho-syndicalisme espagnol.

Notes
1. Victor Serge, Les anarchistes et l’expérience de la Révolution russe, Librairie du travail, 1921.
2. Drizdo Losovsky, L'Internationale syndicale rouge (suivi de La troisième période d'erreurs de l'Internationale communiste, par Léon Trotsky), Maspéro, 1976.

mardi, décembre 8 2020

Démanteler le Canada ?

Alain Deneault
Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe
Lux, 2020

Avec son dernier ouvrage, Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe, le philosophe canadien Alain Deneault confirme qu’il est un bien mauvais citoyen ; mais je me doute qu’il n’en a cure. Depuis plusieurs années, ce féru d’économie pointait l’importance du Canada dans le « processus d'offshorisation du monde », soulignant que sable blanc et noix de coco n’étaient pas nécessaire à l’établissement de paradis fiscaux. Dans Bande de colons, il poursuit son travail de déconstruction en s’en prenant cette fois-ci au roman national canadien, cette construction idéologique qui permet de mettre dominants et dominés sur un même bateau... mais chacun à sa place. Pour Alain Deneault, le Canada est resté malgré les siècles un comptoir commercial qu’on « s’obstine à appeler pays ».

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Dans un travail célèbre sur le monde colonial, Albert Memmi opposait deux blocs, dont il fit le portrait en 1957 : le colonisateur et le colonisé, autrement dit l’autochtone1. Pour l’intellectuel juif tunisien, le colonisateur a aussi bien le visage de l’élite affairiste que celui du petit blanc. Afin d’éviter « d’absoudre tous les agents européens du projet colonial », nous dit Alain Deneault, il fait de tous des privilégiés. Or pour Deneault, il faut séparer le colonisateur, autrement dit cette minorité de possédants qui organise la mise en valeur économique du territoire conquis, du colon, cette petite main, ce rouage qui ne maîtrise en rien son destin, mais qui restreint malheureusement « sa conscience à celle de son maître ».

Pour appuyer sa thèse, il rappelle les premiers temps de la colonisation quand ce qui devînt le Québec n’était qu’un réseau de comptoirs commerciaux géré par une compagnie commerciale. Cette compagnie de la Nouvelle France avait fait des autochtones des partenaires commerciaux, savait jouer de leurs rivalités pour assurer son autorité, et elle avait noté avec un certain déplaisir l’attirance des premiers colons pour le mode de vie indien ; une attirance qui donna lieu à de nombreux métissages. C’est la domination britannique qui mit fin à cette expérience en séparant ethniquement le territoire, en imposant aux premiers colons de renoncer à leur « part indigène ». Ironie de l’histoire : « Le Canada qui se présente aujourd’hui comme le parangon du multiculturalisme, nous dit Alain Deneault, fut créé sur la base d’une hiérarchisation ethnique. »

Si « nul colon (…) ne fut maître du projet colonial », pourquoi diable ce colon s’identifie-t-il à la clique politico-affairiste qui a mis le pays en coupe réglée et continue à le dominer ? Est-ce parce que le roman national a fait de ces hommes et femmes du peuple des « pionniers vaillants et héroïques », alors qu’ils n’étaient que des dominés socialement et économiquement, sans prise sur leur destin ? Pour Alain Deneault, « le colon peut chercher à jouer les dominants, mais ce sera toujours en raison du pacte le liant à un pouvoir qui l’administre et le domine à son tour ».
Et quel pouvoir ! « « Les électeurs votent toujours pour les deux mêmes partis issus de la même classe sociale dominante », dont l’une des figures est le famille Irving, premier employeur de l’Est canadien, véritable Etat dans l’État, âpre au gain et, cela va sans dire, adepte du mécénat ; car la générosité fait oublier bien de choses...2

Comment en sortir ? En démantelant le Canada, cet « ensemble de terres que se disputent des propriétaires » dans le but d’en tirer le profit maximum, et de le remplacer par des « républiques plurinationales et démocratiques », fédérales et solidaires. Utopique ? Certes. Mais peut-on lui préférer l’extractivisme, le saccage de la nature, le racisme et le capitalisme néolibéral ?

Notes :
1. Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, Buchet/Chastel, 1957.
2. Sur la philanthropie, je vous renvoie à la lecture de Nicolas Guilhot, Financiers, philanthropes. Vocation éthiques et reproduction du capital à Wall Street depuis 1970, Raisons d’agir, 2004.

samedi, décembre 5 2020

Inde : la caste n'est pas la classe

En septembre 2020, un fait divers sordide a bouleversé la société indienne. Manisha Valmiki, une jeune fille, a été agressée, violée et tuée par quatre hommes. Elle était pauvre et Dalit, autrement dit c’était une intouchable. Eux appartenaient à une haute caste. Mais au-delà du crime odieux, c’est la façon dont les autorités ont agi qui a mis le feu aux poudres.

En France, ce sont les images qui permettent bien souvent de prouver que des policiers ont fait un usage non légitime de la force, puisque sans images, c’est leur parole qui fait foi. En Inde, c’est l’enregistrement d’une conversation entre la famille de la victime et un magistrat local qui a provoqué un tollé, puisque ce dernier insistait très fortement pour que la famille abandonne les poursuites pour viol et actes de barbarie.
Dans cette histoire, on pourrait y voir une nouvelle manifestation de la justice de classe, de l’éternel combat entre pauvres et bourgeois, pourtant citoyens égaux au regard de la loi indienne. Mais la caste, ce n’est pas la classe. D’une classe, on en sort, d’une caste, on ne peut pas.

Le capitalisme est passé par là, tout comme la civilisation urbaine et le brassage social qu’elle permet. Dans l’Inde contemporaine, insérée dans l’économie-monde capitaliste, dans cette Inde de tous les contrastes, on peut croiser des Dalit riches et des Brahmanes mendiants.
La caste fait partie de la sphère du religieux. Dans l’hindouisme, il y a les purs et les impurs, les Brahmanes d’un côté et les Intouchables de l’autre. Des Intouchables qui sont si bas dans l’échelle de la dignité qu’ils ne forment même pas une caste à proprement parler : ils sont dits « hors-castes ». Et entre ces deux pôles, on trouve une multitude de sous-castes et sous-sous castes.

On ne choisit pas sa caste, on naît dedans, par hérédité. L’hindouisme sanctifie la stratification sociale, occultant ainsi la véritable nature des rapports sociaux qui sont des rapports de classe. Le mérite ne peut corriger cette condamnation à vie : quoi qu’on fasse, on ne quitte pas sa caste, à moins de se faire bouddhiste, car musulmans, siks et chrétiens ont singé le système hiérarchique hindouiste. Le Dalit n’a donc pas de confession attitrée.
Le rapport des Indiens à la caste est toujours ambivalent. Il est stigmate et opportunité. Stigmate parce qu’il attribue un degré de pureté à chaque individu et que cela a des conséquences sur les relations sociales. Opportunité car lorsque des dispositifs de discrimination positive furent mis en place par la République indienne afin de faciliter la mobilité sociale des classes les plus défavorisées (en les faisant entrer dans la fonction publique par exemple), on vit alors nombre d’Indiens se revendiquer d’une plus basse caste pour pouvoir en bénéficier. Quant aux politiciens, issus essentiellement des hautes castes, ils ont compris l’intérêt de s’adresser aux basses castes et aux dalits puisqu’ils forment une partie importante du corps électoral.

Dans le mouvement nationaliste indien, le Mahatma Gandhi, dont beaucoup ici honorent l’ascétisme, le goût pour la non-violence et la désobéissance civile était opposé à une suppression des castes. Au nom de l’union dans la diversité et de la démocratie, tout Indien devait appartenir à une caste, mais aucune caste ne devait se sentir supérieure ou inférieure aux autres. Gandhi avait en horreur le concept d’intouchabilité qui pour lui était une corruption de l’hindouisme : il revenait à chaque Indien d’atteindre la pureté par l’action et la piété. Mais il considérait que l’abolition des castes entraînerait le chaos puisqu’elles formaient le socle sur lequel s’était construite la société indienne depuis la nuit des temps. A l’inverse le Docteur Ambedkar, un intouchable devenu avocat, insistait pour en finir avec les castes. Ambedkar disait qu’il ne fallait pas se focaliser sur la caste, prise isolément, mais sur le système qui lui donnait sens : une caste ne se comprend pas seule, elle n’a de sens qu’une fois encastrée dans un ensemble formant une chaîne d’inégalité ; une chaîne d’inégalité si graduée qu’elle empêchait les dominés de faire classe.

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De ce combat, Gandhi est sorti vainqueur : la Constitution de 1950 a aboli l’intouchabilité, principe religieux, au nom de l’égalité de toutes et tous, mais pas les castes ; cependant Ambedkar, qui joua un rôle majeur dans la rédaction de la constitution, ne perdit pas tout : sous son impulsion, les Intouchables d’hier devinrent les Dalits, autrement dit des opprimés. D’une dénomination à caractère religieux, on est passé à une dénomination économique, politique et sociale. Mais dans l’Inde d’aujourd’hui, la stigmatisation du Dalit comme être impur et quantité négligeable n’a pas disparu. « Chaque génération nouvelle, disait un vieux barbu du siècle dernier, trouve à son berceau tout un monde d’idées, d’imaginations et de sentiments qu’elle reçoit comme un héritage des siècles passés (…) L’homme ne crée pas la société, il y naît. Il n’y naît pas libre, mais enchaîné. » Manisha Valmiki, parce que femme et Dalit, l’a appris à ses dépens.

Sources : Christophe Jaffrelot, Dr Ambedkar. Leader intouchable et père de la Constitution indienne, Presses de Science Po, 2000 ; Christophe Jaffrelot (sldd), L'Inde contemporaine de 1950 à nos jours, Fayard, 1997.

mardi, décembre 1 2020

Mes lectures de novembre 2020

Mirasol, Soulèvement. Premiers bilans d'une vague mondiale, Acratie, 2020.
Vladimir Pozner, Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939), Editions Claire Paulhan, 2020. --- Ma note.
Moyen-Orient (Revue), n°48 (Israël, une démocratie en question), 2020.
Françoise d'Eaubonne, Le féminisme ou la mort, Le Passager clandestin, 2020. --- Ma note.
Marc Belissa et Yannick Bosc, Le Directoire. La république sans la démocratie, La Fabrique, 2018.
Kristen Ghodsee, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, Lux, 2020. --- Ma note.
Alain Deneault, Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe, Lux, 2020.
Boris Souvarine, La contre-révolution en marche. Ecrits politiques 1930-1934, Smolny..., 2020.
WEB du Bois, Les Noirs de Philadelphie. Une étude sociale, La Découverte, 2019. --- Réédition de ce classique de la sociologie américaine par un de ses pionniers. Remarquable préface de Nicolas Martin-Breteau.
IHS CGT Cheminots, Il y a 100 ans : les grèves de 1920, IHS Cheminots, 2020.
Henri Lefebvre, Sociologie de Marx, PUF, 1974.
Pierre Clastres, La Société contre l'Etat, Ed. de Minuit, 2011.
Marcelino Viera, Maxime Foerster et Yves Rouvière, Comprendre l'anarchisme, Max Milo, 2013.
Albert Memmi, Le racisme, Gallimard, 1982.
Rachel Silvera, Un quart de moins. Des femmes se battent pour en finir avec les inégalités de salaires, La Découverte, 2014.
David Rappe, La Bourse du travail de Lyon. Une structure ouvrière entre services sociaux et révolution sociale, ACL, 2014.
Collectif, Rosa Luxembourg et sa doctrine, Spartacus, 1977.
Marcel Ollivier, Les journées sanglantes de Barcelone (mai 1937). Le Guépéou en Espagne, Spartacus, nd.

dimanche, novembre 29 2020

Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme

Kristen Ghodsee
Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme
Lux, 2020

'' Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Tel est le titre accrocheur du dernier livre de l'universitaire américaine, spécialiste des pays de l’Est, Kristen Ghodsee publié par les éditions Lux. Accrocheur et provocateur, voire même scandaleux, non pour nous, pauvres Français vivant sous la férule marxiste depuis bien longtemps, mais pour les nord-Américains. Car c'est bien à eux que l'autrice s'adressait, en 2018, date de l’édition anglaise de ce livre. La récente élection présidentielle américaine l'a montré jusqu'à la nausée : pour une grande majorité de la population américaine, républicaine mais aussi en moindre part démocrate, le socialisme, même sous sa forme la plus droitière à nos yeux, est un totalitarisme, un égalitarisme, bref le « mal absolu ». Et si on ne peut que constater le développement des courants radicaux outre-Atlantique, notamment dans la jeunesse, il faut savoir raison garder : ce n’est pas le ticket Biden/Harris qui prendra d’assaut le Palais d’hiver !

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Ce livre n'est pas un écrit académique, un pamphlet, mais une invitation à aborder les expériences socialistes, entendez communistes et social-démocrates, en partant de l'expérience concrète des femmes. Plus qu’aux nord-Américains en tant que tel, c’est en effet aux femmes américaines que Kristen Ghodsee s’adresse. Elle ne nie évidemment pas la dimension autoritaire, liberticide des régimes « communistes » mais refuse qu’on ne les juge qu’à l’aulne des droits de l’homme : « Les atrocités du 20e siècle, écrit-elle, ne doivent pas être instrumentalisées pour taire les critiques du capitalisme contemporain. » Elle dit aux femmes américaines, des femmes qui se doivent d’être avant tout des mères : regardez ce que le capitalisme non régulé fait de vos vies ; n’y aurait-il rien de bon à retirer pour vous des expériences socialistes de jadis ?
Kristen Ghodsee ne soutient évidemment pas que le socialisme réel est parvenu à extirper machisme et sexisme du coeur du peuple. Elle sait, comme un vieux barbu avant elle, que « la tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants » (Karl Marx), et qu’il ne suffit pas de considérer la religion comme inexistante un beau jour de 1967 pour que les Albanais cessent de croire ! De même, elle n’oublie pas que les politiques favorables aux femmes subirent nombre d’entorses au Paradis socialiste, et que le Pouvoir demeura une affaire d’hommes avant tout. Cependant, elle rappelle que la plupart des pays socialistes ont mis en place des dispositifs favorisant l’insertion professionnelle des femmes, dispositifs qui permirent à celles-ci de s’émanciper de la tutelle masculine en gagnant leur indépendance économique. Et « lorsque les femmes gagnent elles-mêmes leur vie (…), écrit-elle, le prince charmant devient nettement moins attirant ». Congés maternité et paternité obligatoires, garderies nombreuses, accès à la contraception et à l’avortement, quotas de femmes dans les organes politiques, décret du politburo bulgare en 1973 appelant à rééduquer les hommes rechignant à participer aux tâches ménagères… Voici tout ce qui a concouru à faire des femmes en pays socialistes des individus plus libres, plus indépendants et, finalement, plus épanouies sexuellement ! De quoi développer bien des n’Ost-algies…

Aujourd’hui, nous dit Kristen Ghodsee, les femmes de l’Est sont redevenues des marchandises. La chute du bloc de l’est a signé la mort des dispositifs sociaux. Quant aux Etats-Unis, quarante ans de néolibéralisme et de rhétorique néoconservatrice ont rendu la situation « effroyable » pour les femmes. Sorti en 2018 aux Etats-Unis, ce livre se fixait un but très politique : convaincre les femmes à se mobiliser politiquement contre la réélection de Donald Trump puisque, comme le dit l’autrice, « les femmes ont un pouvoir politique immense lorsqu’elles rentrent dans l’isoloir ». Malheureusement, si j’en crois les sondages, le roi du tweet a obtenu davantage de voix féminines qu’il y a quatre ans. Le mythe de l’homme fort, misogyne et protecteur, a encore de beaux jours devant lui...

vendredi, novembre 20 2020

Le féminisme ou la mort

Françoise D’Eaubonne
Le féminisme ou la mort
Le Passager clandestin, 2020

La réédition par les Editions du Passager clandestin du livre Le féminisme ou la mort ne pourrait avoir qu’un intérêt historiographique : remettre à la portée de toutes et tous un classique du féminisme radical de la décennie 1970 dû à l’une des figures les plus singulières du MLF d’alors : Françoise d’Eaubonne. Mais cela ne serait pas rendre justice à un texte de 1974 qui, près d’un demi-siècle plus tard, n’a rien perdu de son actualité.

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On pourrait trouver cela désolant et, en effet, ça l’est, terriblement. Car la femme demeure cette « chair à viol », cette chose qui se doit d’être « belle comme le Juif se doit d’être riche » : « Il est peu de métiers féminins où une femme ne doive pas se vendre en effigie. » nous dit Françoise d’Eaubonne ; une chose prisonnière de la féminitude, ce carcan forgé par les mâles qui lui rappelle quelle est sa place dans un monde bien ordonné ; une chose abonnée à la double journée qui se doit, sans barguigner ni rémunération, travailler à la reconstitution de la force de travail de toute la maisonnée.

On aurait pu espérer que l’insertion professionnelle massive des femmes dans le monde de l’exploitation capitaliste leur ouvre la voie de l’émancipation. Ce ne fut qu’en partie vrai, constate l’autrice. Même si, « de moins en moins, les femmes cultivent le rêve du retour au foyer » et à l’esclavage domestique, la plupart d’entre elles sont abonnées au travail peu qualifié et symboliquement dévalorisé. Rappelons-le : lorsque Françoise d’Eaubonne dresse ce constat, cela fait dix ans que les femmes peuvent travailler, ouvrir un compte et disposer d’un chéquier sans au préalable obtenir l’autorisation de leur mari. Certes, la situation a évolué en un demi-siècle, il n’en demeure pas moins que les femmes demeurent sur-représentées chez les premiers de corvée, ces invisibles à ce point matinaux qu’on ne les voit guère...
Si Françoise d’Eaubonne ne ressent pas « tout mec comme oppresseur et menaçant », elle croit « au phallocratisme de chaque seconde », à l’omniprésence de la « culture mâle ». Cela l’amène à faire le lien entre exploitation de la nature et sexisme. Le capitalisme patriarcal, celui qui repose sur l’exploitation et l’épuisement des ressources, celui qui repose sur l’exploitation et l’asservissement du sexe dit faible : voilà l’ennemi ! Françoise d’Eaubonne est catégorique : pour la sauver, il faut arracher la planète au mâle d’aujourd’hui pour la restituer à l’humanité de demain, de la même façon que les femmes doivent arracher le droit de contrôler pleinement leur fécondité. Car l’auteur est aussi une néo-malthusienne, persuadée que saccage de la planète et croissance démographique forte ne peuvent mener qu’à la catastrophe. Rappelons pour mémoire qu’en 1974, pour le commun des mortels, l’écologie a le visage de René Dumont, l’agronome tiers-mondiste et antimilitariste tout de rouge vêtu, et celle du baba-cool fumeur de joints, et que les problématiques qu’elle porte ont alors le goût du catastrophisme sans fondement.

L’écoféminisme de Françoise d’Eaubonne n’est pas un réformisme qui se satisferait d’une abstraite égalité des sexes. Il n’est pas plus un spiritualisme, honorant Gaïa et la femme-nature dans les vapeurs d’encens : elle ne croit pas du tout à une « illusoire supériorité des femmes sur les hommes ». Militante du Parti communiste jusqu’en 1956 et la crise hongroise, portant un regard critique sur les limites de l’émancipation féminine dans les pays se réclamant du socialisme scientifique, Françoise d’Eaubonne est et demeure une révolutionnaire anticapitaliste qui fait, non du prolétaire de Karl Marx, mais de la femme, le sujet révolutionnaire du temps présent, celui dont les « intérêts personnels, en tant que sexe, recoupent ceux de la communauté humaine ». Encore faut-il qu’il s’en persuade...
A l’heure du green-washing, de l’écologisme social-libéral et des salons bio et new age, la plume radicale de Françoise d’Eaubonne n’a que plus de valeur et d’intérêt.

dimanche, novembre 15 2020

Un pays de barbelés : dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939)

Vladimir Pozner
Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France, 1939
Editions Claire Paulhan, 2020

En mai 1939, l’écrivain-journaliste Vladimir Pozner pose sa valise à Perpignan. Là et alentours, des centaines de milliers d’Espagnols fuyant l’avancée des troupes franquistes tentent de survivre. Missionné par le Comité d’accueil aux intellectuels espagnols, association dont le but est de « sauver l’intelligence de l’Espagne » selon les mots d’Aragon, Pozner a un but : faire sortir des camps autant d’intellectuels qu’il le peut. C’est cette histoire que nous raconte « Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939) », publié par les éditions Claire-Paulhan ; livre particulier puisqu’il ne s’agit pas d’un manuscrit inédit de Pozner mais d’un « puzzle documentaire » constitué à partir des lettres, notes, articles, rapports et autres commentaires retrouvés dans les archives de l’auteur.

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Dans son remarquable « Les Etats-Désunis », Pozner nous plongeait dans l’Amérique laminée par la Grande dépression. Avec ce pays de barbelés et de camps de concentration, nous voici au cœur de la débâcle, de l’incurie, de la désorganisation et de la xénophobie. La France de 19391 n’est pas celle de 1936, elle n’a que mépris pour cette masse pouilleuse et abattue qui a franchi les frontières ; masse dans laquelle se trouvent nombre de communistes, anarchistes et autres représentants de la canaille rouge. Pozner sait qu’il n’aura pas la tâche facile car le comité qui l’envoie est lié au Parti communiste français, autrement dit à Moscou. Lui qui n’a que mépris pour la plupart des militaires et bureaucrates qu’il rencontre doit donc se faire parfois bien flatteur pour se faire ouvrir les portes de l’horreur.
Car c’est bien l’horreur qui se dévoile. Argelès le terrifie. Ces camps de concentration, dont un chef de cabinet soutient qu’ils sont « trop bien » puisque personne ne songe à les quitter pour regagner l’Espagne franquiste, sont des cloaques et des mouroirs : nourriture indigente et indigeste (Pozner parle d’eau de vaisselle dans laquelle surnagent quelques lentilles), absence de médicaments, de vêtements et de couvertures, absence totale d’hygiène. Parqués comme du bétail, surveillés de près et bastonnés à l’occasion, les réfugiés se battent contre le froid, la faim, la gale, la dysenterie, la malaria, la typhoïde… et le désespoir. Car l’attente semble sans fin. Et Pozner d’évoquer ce vieux professeur devenu fou, donnant chaque jour des conférences incohérentes devant une poignée de ses anciens étudiants : « ils n’ont qu’un moyen d’aider leur vieux professeur : l’empêcher de redevenir lucide. »
Faire vite donc. Vladimir Pozner se démène pour sauver ces intellectuels de la Retirada : artistes, écrivains, mais aussi juristes, professeurs… Les faire sortir des camps en trouvant l’argent nécessaire (la liberté a un prix : 2000 F) ou les faire partir loin, au Mexique ou le gouvernement a promis d’ouvrir ses portes. En peu de temps, ce sont plus d’un millier d’intellectuels qui bénéficieront de l’aide du comité.

Dans un article de presse, réquisitoire implacable contre ces camps de la honte, ces « morceaux du sol français entourés de barbelés français », Vladimir écrit, et ces propos résonnent de façon terrible quand on voit comment l’Europe traite ou sous-traite les migrants : « Nous ignorons les intentions de ceux qui ont créé et qui dirigent les “centres d’accueil”. Mais s’il s’agissait, avec un minimum de moyens et dans un minimum de temps, de créer de toutes pièces, chez un demi-million d’êtres humains, la haine de la France, ce but a presque été atteint. » A méditer.

Note :
1. Le préfacier Alexis Buffet commet une erreur en indiquant que le gouvernement français du Front populaire fut pris de court par la Retirada, car il avait rendu les armes au printemps 1938, soit huit mois avant le début de l’exode.

mercredi, novembre 11 2020

L'Affaire Lip 1968-1981

Donald Reid
L’Affaire LIP 1968-1981
Presses universitaires de Rennes, 2020

Que représente Lip pour un baby-boomer ? Une montre de qualité, mais aussi une audace : occuper son usine, la remettre en route pour son propre compte et vendre sa production en faisant fi du droit de propriété et de la légalité. « On fabrique, on vend, on se paie » : cette revendication du printemps 1973 a marqué l’histoire de l’hexagone.
« Lip, ça n’intéresse que certains Parisiens et les intellectuels de gauche. La France s’en fout ». L’auteur de ces propos lapidaires, Georges Pompidou, se trompait sur l’importance que revêtait cette grève avec occupation en cet été 1973, et sur sa postérité. Les décennies ont passé et Lip incarne toujours cette France ouvrière insubordonnée, animée par l’esprit séditieux de mai 68 et l’idéal autogestionnaire. Et c’est avec gourmandise que l’on dévore L’Affaire Lip 1968-1981 que nous propose l’historien américain Donald Reid aux Presses universitaires de Rennes.

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N’accablons pas Pompidou et sa prophétie : qui pouvait imaginer un tel destin pour une entreprise basée à Besançon, éloignée donc des grands centres urbains et industriels où, dit-on, l’histoire ouvrière se fait ? Lip incarne tout en n’étant pas représentative. Les premiers chapitres sont passionnants. Ils nous font découvrir un patron hors-du-commun et des équipes syndicales qui le sont tout autant. Fred Lip, fils du fondateur Emmanuel Lipmann, est un audacieux qui va révolutionner l’affaire familiale et en faire le fleuron de l’horlogerie français. Fantasque, charmeur, autoritaire, pervers, manipulateur, paternaliste, rusé et déroutant, Fred Lip est un franc-tireur qui bouscule autant les milieux patronaux, dont il moque le conservatisme, que syndicaux, que son comportement déstabilise. Franc-tireur : on pourrait en dire autant concernant les équipes syndicales, CFDT surtout, dont les pratiques, favorisant assembléisme et démocratie ouvrière tranchent avec le verticalisme pratiqué massivement ailleurs.

Lip est un révélateur des fractures parcourant la société française : fracture au sein de la droite entre ceux qui veulent punir Lip d’avoir bafoué le droit de propriété et adeptes de la Nouvelle société de Jacques Chaban-Delmas ; fracture entre un patronat conservateur qui n’a pas digéré 1968 et un patronat social-chrétien qui considère que les temps ne sont plus au droit divin mais au partenariat social, qu’en somme il faut réformer l’entreprise si l’on veut sauver le capitalisme ; fracture au sein de la gauche, la vieille qui pense nationalisations, la nouvelle pour qui l’expérimentation, autrement dit l’autogestion, est au coeur du projet émancipateur ; fracture au sein de la galaxie « gauchiste » sur les enseignements à tirer de l’expérience en cours ; fracture au sein du syndicalisme entre les indociles de la base et les bureaucrates fédéraux et confédéraux soucieux de reprendre la main sur un conflit de dimension nationale ; fracture au sein du groupe ouvrier et des familles ouvrières car la grève étant un acte de guerre, si l’on suit Georges Sorel, on ne peut en sortir indemne.
Donald Reid consacre de longs développements d’une grande richesse aux relations interpersonnelles, notamment hommes/femmes dans un univers usinier où les premiers forment une aristocratie ouvrière et syndicale et les secondes occupent l’essentiel des postes non qualifiés. Relations rendues d’autant plus riches et difficiles que la grève et l’occupation ont mis en lumière le conservatisme dont sont porteurs nombre d’ouvriers et d’ouvrières de Lip, mais aussi ouvert pour ses dernières des voies d’émancipation individuelle et collective jusqu’alors insoupçonnées.
Dans une région fortement marquée par le christianisme social, le groupe ouvrier de Lip se veut également communauté humaine, charnelle. Dans le combat, il se fait corps. Dans le reflux, il refuse son démembrement alors que la crise économique jette à la rue des centaines de milliers de travailleurs, surnuméraires d’un jour, obsolètes pour toujours, et que Lip, usine symbole de 1973, n’est plus qu’une usine parmi d’autres, vouée à la destruction ou à la restructuration. Tous les conflits internes qui marqueront les années 1973 à 1981 auront comme enjeu principal la sauvegarde de ce corps qui avait l’audace de vouloir vivre et travailler autrement. C’est pourquoi la transformation de Lip en plusieurs coopératives ouvrières fut vécue comme une déchirure par beaucoup.
Rarement entreprise n’aura attiré autant les regards. Etudes universitaires, récits, témoignages, films, pièces de théâtre… Il manquait une synthèse, Donald Reid nous l’a offerte.

jeudi, novembre 5 2020

Anarchisme et décolonisation

Sylvain Boulouque
Les anarchistes français face aux guerres coloniales 1945-1962
Atelier de création libertaire, 2020

Il n’y en a pas un sur cent et pourtant ils écrivent, et beaucoup. C’est à partir essentiellement d’une analyse de la prolifique presse libertaire que l’historien Sylvain Boulouque nous invite à appréhender l’intervention des anarchistes français confrontés aux guerres coloniales de l’après second conflit mondial.
L’auteur dresse tout d’abord un tableau synthétique du mouvement libertaire sous la quatrième République. Depuis la Révolution russe, le courant anarchiste a vu son influence se réduire comme peau de chagrin, surtout dans les milieux populaires et syndicaux. A la Libération, les troupes ne sont guère vaillantes, surtout si on les compare à celles du PCF, sorti grandi de son implication dans la Résistance armée. Des troupes rares et de plus, éparpillées. S’organiser, d’accord, mais jusqu’où ? Si les individualistes s’accommodent fort bien d’une structure légère et peu contraignante, d’autres, notamment des jeunes, plaident au contraire pour la construction d’une organisation rigoureuse, combative, capable de se mesurer aux organisations d’extrême gauche et à l’omnipotent PCF. La Fédération anarchiste n’y résiste pas, pas plus que le vieux rêve synthésiste, (cette volonté de rassembler dans une même organisation tous les libertaires). Il en résulte une fragmentation profonde du mouvement (et des inimitiés qui ne le seront pas moins). Et la question coloniale en témoigne.

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Entendons-nous bien. Comme le souligne l’auteur, malgré leurs divergences, les anarchistes ont condamné fermement le colonialisme parce qu’il incarne l’alliance mortifère du sabre et du capital, l’alliance de la brutalité militaire et du banditisme colonial, dont le code de l’indigénat est une des manifestations. Mais lorsque l’émancipation sociale se fait projet identitaire et national, quand les anarchistes doivent penser le colonisé non plus seulement comme incarnation du prolétaire exploité mais également comme individu nié dans sa dimension culturelle et religieuse1, alors la polyphonie libertaire se fait davantage entendre.
Les guerres d’indépendance vietnamienne et surtout algérienne agissent comme des révélateurs. Si beaucoup de libertaires prennent parti et s’investissent dans l’anticolonialisme militant, ils ne le font pas de la même manière. Certains se jettent à corps perdus dans un soutien sans faille aux insurgés, quand d’autres rappellent l’exigence de poser un regard critique sur les mouvements de libération nationale, voire même soulignent l’impossibilité de concilier principes libertaires et nationalisme révolutionnaire ; des voix s’élèvent également et en appellent, fidèle en cela au pacifisme de leurs aïeux, à la paix puisque de la guerre, on ne peut rien attendre de bon. Les camps ne sont pas aussi tranchés que cela, évidemment, et les individus et organisations évoluent en fonction des événements. Dans un texte de 19252, Camilo Berneri pointait du doigt la difficulté du mouvement anarchiste à sortir de l’alternative : révolutionnarisme vs mythe populiste, « extrémisme verbeux » et confiance acritique dans les masses. Dans un second texte3 (1927), il écrivait : « Il n’y a pas de volonté révolutionnaire des masses, mais des moments révolutionnaires où les masses sont des leviers énormes. »

A la lecture du travail de Sylvain Boulouque, j’ai le sentiment que les libertaires auraient pu se retrouver dans ces mots. Certains ont défendu avant tout des principes (anti-étatisme, pacifisme, athéisme) et une posture morale. D’autres ont considéré que soutenir les luttes de libération nationale équivalait à soutenir les potentialités révolutionnaires dont elles pouvaient être porteuses ; qu’en somme les libertaires devaient se confronter au réel... s’ils voulaient offrir une alternative aux masses en lutte dans une période dominée par le stalinisme.

Notes :
1. Le préfacier Benjamin Stora a me semble-t-il raison de souligner la pauvreté de la « production anarchiste sur le processus de déshumanisation et de racialisation des colonisés, aboutissant à la figure de l’indigène », le contre-exemple étant bien sûr les écrits de Mohamed Saïl.
2. « Il faut sortir du romantisme » in Guerre de classes en Espagne et textes libertaires, Spartacus, 1977.
3. « La Plateforme » in Guerre de classes en Espagne et textes libertaires, Spartacus, 1977.

dimanche, novembre 1 2020

Mes lectures d'octobre 2020

Marc Hédrich, L'Affaire Jules Durand. Quand l'erreur judiciaire devient crime, Michalon, 2020. --- Ma note
Sylvain Boulouque, Les anarchistes français face aux guerres coloniales 1945-1962, ACL, 2020.
Donald Reid, L'Affaire Lip 1968-1981, PUR, 2020.
Serge-Alain Rozenblum, Theodor Herzl. Biographie, Editions du Félin, 2001. --- Un pavé de 700 pages, souvent passionnant, sur le fondateur du sionisme politique.
Gilles Luneau, La Forteresse agricole. Une histoire de la FNSEA, Fayard, 2004. --- Remarquable et passionnante plongée dans l'histoire de l'omnipotente centrale syndicale agricole.

mercredi, octobre 21 2020

L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime

Marc Hédrich
L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime
Michalon, 2020

Qui se souvient aujourd’hui de Jules Durand, ouvrier docker havrais et syndicaliste révolutionnaire, du temps d’une Belle Epoque qui ne l’était pas pour le prolétariat en haillons ? Qui se souvient de Jules Durand dont le destin tragique rappela à ses contemporains celui du Capitaine Dreyfus ? C’est à cet homme que Marc Hédrich, magistrat de profession, a voulu rendre hommage et justice dans un livre publié par Michalon : L’Affaire Jules Durand. Quand l’erreur judiciaire devient crime.

Nous sommes en 1910, sur les quais du port du Havre noircis par ce charbon que des centaines de pauvres diables traitent au quotidien. Le mot est fort certes, mais il souligne bien l’état de dépendance d’un prolétariat soumis à l’arbitraire des marchands d’hommes régnant sur le port : travail harassant, salaires de misère, soumis aux caprices du temps et à l’humeur des chefs qui composent les équipes. On ne sort pas de la misère en travaillant comme un docker, on l’évite le temps d’un shift, avant que chanceux et malchanceux du jour ne se retrouvent dans les multiples cafés qui accueillent leur misère ; car on boit énormément sur les quais, l’alcoolisme fait des ravages et Jules Durand s’était d’ailleurs mis en tête de combattre ce fléau.
En cette année 1910, les ouvriers charbonniers se mettent en grève. La mécanisation va rendre leurs bras en partie obsolètes et sous la houlette de Jules Durand, ils entendent négocier avec le patronat un partage des fruits de la croissance. Mais la Compagnie générale transatlantique, la mal nommée CGT, se refuse à toute négociation. Les esprits s’échauffent, et un soir, une violente bagarre éclate entre un groupe de grévistes et un contremaître non-gréviste, Louis Dongé. Ce dernier ne se relèvera pas de ses blessures.

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Mais de ce drame de la misère et de l’alcool1, la bourgeoisie et ses alliés vont en faire le procès du syndicalisme CGT et de la canaille rouge. Avec une rare célérité et au mépris du droit, ils font notamment de Durand le commanditaire du meurtre de Dongé. Celui-ci aurait, en pleine réunion syndicale, devant des dizaines de témoins, appelé à tuer Dongé « le jaune » ! C’est la thèse de la Compagnie générale transtlantique, reprise sans sourciller par la justice locale et la presse aux ordres, malgré les dénégations des accusés... et même de la Police qui jure que Durand est un syndicaliste pondéré et vertueux. Enquête bâclée, procès politique… Jules Durand est condamné à mort, alors que les auteurs des coups mortels échappent à la guillotine républicaine.
Dans une France qui n’a rien oublié de la toute récente affaire Dreyfus, cette condamnation scandaleuse enflamme l’opinion publique. Dreyfus, le bourgeois juif, victime de l’antisémitisme, Durand, le gueux anarchiste, victime du racisme de classe. Dreyfus, incarnation du juif vénal et sans patrie, Durand, porte-parole de la lie des faubourgs, de cette classe laborieuse autant que dangereuse2. Etablir le parallèle était évident. Mais cette affaire m’en a rappelé une autre : celle qui mena à la potence une poignée d’anarchistes américains en 1886 et au souvenir duquel nous défilons dans les rues le Premier Mai. Concordances : une enquête uniquement à charge, un jury recruté parmi les notables de la ville, une Justice désireuse de faire un exemple, une presse aux ordres réclamant le sang. Et un procureur déclarant : « Ces huit hommes ont été choisis parce qu'ils sont des meneurs. Ils ne sont pas plus coupables que les milliers de personnes qui les suivent. Messieurs du jury : condamnez ces hommes, faites d'eux un exemple, faites-les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société. » Condamner Durand, c’était aussi faire un exemple et une façon de remettre les dépossédés à leur place.

Le livre de Marc Hédrich n’est pas une simple recension des faits. Il est aussi une réflexion stimulante sur la justice pénale d’avant la Première guerre mondiale, sur l’affaire elle-même et sur la façon dont l’Histoire en a gardé la trace. L’affaire Durand fut pour lui un crime judiciaire, non un crime d’État ; ceci, non pas pour dédouaner ce dernier de ses responsabilités, mais pour souligner le rôle primordial joué par les élites locales dans la condamnation de Durand.
Condamné à tort, condamné à mort, réhabilité après des années de combat3, Jules Durand aurait pu connaître le destin d’Alfred Dreyfus et entré dans les livres d’histoire. Il n’en sera rien, au grand dam de Marc Hédrich. Dreyfus est rentré du bagne, affaibli mais vivant. Jules Durand est sorti du quartier des condamnés à mort pour gagner l’asile d’aliéné : la justice a rendu fou cet homme calme et posé, pacifique, marqué par son éducation chrétienne, syndicaliste révolutionnaire tenant plus d’un éducationniste comme Fernand Pelloutier que du « bouledogue », alias Georges Yvetot, tribun survolté, apôtre de la violence ouvrière et abonné des prétoires4. Les historiens et journalistes spécialisés dans les affaires criminelles l’ont oublié, et Jules Durand a peu attiré l’attention des historiens du mouvement ouvrier. Guillotiné, Durand aurait eu toute sa place dans le grand martyrologue de la cause ouvrière. Mais voilà, Durand est mort en 1926, dans un asile d’aliénés...
Aujourd’hui, une plaque honore sa mémoire, indiquant qu’il fut condamné à mort puis gracié. Cruel hommage puisque, nous rappelle l’auteur, Jules Durand ne fut pas gracié mais réhabilité, autrement dit innocenté.

Notes :
1. Tous les belligérants étaient si avinés que la police devra attendre qu’ils aient dessaoulé pour les auditionner.
2. « Le danger qui nous menace le plus est qu'une nouvelle invasion des barbares, née cette fois au sein même de la société, n'anéantisse le foyer de la civilisation et de la richesse ». Ces mots de 1850 sont l'oeuvre d'un socialiste modéré prussien aujourd'hui oublié : Johannes Karl Rodbertus.
3. Il fut établi que les accusateurs avaient produit de faux témoignages pour accabler Durand et les leaders du syndicat. On sait aussi qu’ils avaient été dès l’éclatement de l’affaire « pris en charge » par la Compagnie générale transtlantique. Celle-ci ne fut pas pour autant inquiétée par la suite, de même que les magistrats qui la soutinrent...
4. Sur le bouledogue.

vendredi, octobre 9 2020

Georges Orwell l'inclassable

George Woodcock
Orwell à sa guise. La vie et l’oeuvre d’un esprit libre
Lux, 2020

Je vous dois un aveu. De George Orwell, je ne connais que ses écrits politiques1 et ses récits de miséreux ou d’ancien de la guerre d'Espagne2. Jeune, sans doute, j’ai du lire 1984 et La ferme des animaux, mais il y a prescription, et pas d’hier… Du fait de ma faible appétence pour la littérature, je ne me risquerais pas à porter un jugement sur son œuvre, même si je serais sans doute moins sévère qu’Orwell lui-même.

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George Woodcock a bien connu l’écrivain anglais à la fin de sa vie quand celui-ci animait des émissions culturelles sur la BBC durant la Seconde guerre mondiale. La biographie qu’il lui consacre, intitulé Orwell à sa guise, édité en 1966 et republié aujourd’hui par Lux3, est marquée par le respect qu’il avait pour son aîné de dix ans. Car l’homme en impose, même si lors de leur première rencontre, il n’a pas encore écrit les deux chefs d’oeuvre cités plus haut.
Il en impose et il désarçonne car Orwell n’est pas facile à cerner. A son propos, nous pourrions multiplier les qualificatifs. Orwell était un solitaire, un intellectuel qui aimait le travail manuel et détestait les doctrinaires et les sentencieux, un homme pudique aux goûts simples, rustiques, un homme de principe et d’honneur, inadapté à la vie partisane, un socialiste radical profondément anti-stalinien mais aussi un « patriote sincère » et un défenseur de la famille, un révolutionnaire se refusant à faire du passé table rase, un moraliste, un homme également profondément pessimiste dans ces années 1930 si lourdes de menaces. Orwell était tout cela à la fois, alors que rien ne laissait entrevoir qu’il put en être ainsi.
Car il aurait pu être the right man at the right place quand il se met, jeune adulte, au service de l’Empire britannique en Birmanie. Il en sort au contraire définitivement bouleversé et écoeuré par la violence du rapport colonial. Expérience traumatique qui le convainc que sa place n’est pas là où il pensait la trouver, au sein de cette petite-bourgeoisie vulgaire, autosatisfaite. Mal dans sa tête et mal dans sa classe, ou plutôt dans sa caste tant « cette différence de classe qui se dresse devant vous estcomme un mur de pierre ». Lorsqu’il se lumpen-prolétarise et décide de vivre comme les laissés pour compte du capitalisme du laissez-faire, il ne le fait pas pour s’encanailler mais pour « échapper complètement au monde de la respectabilité ». Ce moi respectable, il n’en veut pas. Toute sa vie fut une quête pour se construire un autre moi.

Orwell n’était pas anarchiste mais s’il a gardé un souvenir si fort de son expérience espagnole, c’est parce qu’il avait trouvé là-bas dans les rues rouges et noires de Barcelone ou sur le front d’Aragon, des révolutionnaires idéalistes et des âmes pures, désintéressées. Car pour Orwell, le socialisme qu’il appelait de ses vœux ne pouvait être qu’éthique, et il redoutait que le socialisme contemporain apprenne « aux gens à penser en termes de bénéfices matériels » : dans un texte intitulé « Le socialisme et les intellectuels », il écrit que « le véritable objectif du socialisme n'est pas le bonheur mais la fraternité humaine (...) Si les hommes s'épuisent dans des luttes politiques déchirantes, se font tuer dans des guerres civiles ou torturer dans les prisons secrètes de la Gestapo, ce n'est pas afin de mettre en place un paradis avec chauffage central, air conditionné et éclairage (...) mais parce qu'ils veulent un monde dans lequel les hommes s'aiment les uns les autres au lieu de s'escroquer et de se tuer les uns les autres. »4. Une conclusion que l’on pourrait trouver très chrétienne pour un homme qui ne l’était guère. Mais Orwell, « homme bon et indigné », est ainsi : inclassable.

Notes :
1. Ecrits politiques (1928-1949). Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie, Agone, 2009. Signalons que l’éditeur marseillais avait édité précédemment le livre John Newsinger La politique selon Orwell (2006).
2. Dans la dèche à Paris et à Londres, Ivrea, 1993 ; Catalogne libre (Hommage à la Catalogne), Gallimard, 1955.
3. Sortie initialement en 1966.
4. Texte reproduit dans George Orwell, Ecrits politiques (1928-1946), Agone, 2009.%%

dimanche, octobre 4 2020

Container versus Liberté

Nous étions en plein été et France 3 Grand-Ouest consacrait un reportage à un jeune couple mayennais ou sarthois. Pourquoi ? Parce que celui-ci accédait à la propriété. Comme tant d’autres me direz-vous, certes, mais ces deux jeunes avaient décidé de bâtir leur résidence en transformant une poignée de containers en autant de pièces à vivre. L’intérêt économique était évident : le container, c’est moins cher !, mais il y avait également la certitude de disposer à l’issue des travaux d’un logement assurément atypique, original : bref, une sacrée plus-value esthétique !
C’est d’ailleurs ce que lui fit remarquer le journaliste. N’étaient-ils pas émus à l’idée de passer des années dans des containers ayant fait plusieurs fois le tour du monde ? Et le propriétaire concéda que oui, il y avait un petit goût de liberté qui se nichait entre ces parois métalliques.

Parce que j’ai mauvais esprit, je l’avoue, j’ai trouvé singulier d’associer container et liberté, à moins bien sûr de réduire cette dernière à sa seule dimension mercantile.
En effet, le container, the box en angliche, a une histoire édifiante que le journaliste et économiste Marc Levinson à raconter en son temps1. Si le container a une centaine d’années, ce sont les années 1960 qui l’ont mis sur le devant de la scène, et un entrepreneur audacieux, Malcolm McLean, transporteur routier à la tête d’une conséquente flottille de camions. McLean était audacieux et parfois assez peu scrupuleux, s’inscrivant ainsi dans la grande tradition des businessmen américains2. Il parvînt à convaincre le gouvernement américain de l’intérêt financier qu’il aurait à réorganiser sa façon de concevoir le ravitaillement des troupes engagées dans le conflit vietnamien. Transporter plus, à moindre coût : voilà ce que le fret par conteneurs pouvait offrir à la nation en guerre contre l'expansionnisme. Le gouvernement fut conquis et c’est ce qui fît la fortune de McLean car sa société a très largement profité des largesses du gouvernement américain.

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The box a changé la face de l’économie mondiale, car ce qui coûte cher à un armateur, ce n’est pas le temps passé sur l’eau par sa flotte, mais le temps passé à terre. Avec le container, le docker devient quasiment obsolète et le temps de manutention réduit au maximum : gains de temps et de main-d’œuvre signifient maximisation des profits. L’arrivée du container signe également l’arrêt de mort de tous les ports incapables de s’adapter ou dans l’impossibilité d’accueillir les mastodontes des mers. A Londres, la moitié des 150 quais exploités en 1967 fermèrent leurs portes en moins de quatre ans. Beaucoup de ports sont morts en une poignée d’années et des grands centres maritimes se sont constitués sur leurs décombres.

Evidemment, au début des années 1970, tout le monde s'empressa de moderniser leur flotte. Des centaines de porte-containers performants, autrement dit rapides, furent construits, donnant l’assurance au client que sa marchandise serait transportée vite et bien, et pour un coût modique. La crise pétrolière de 1973-1974 liquida une bonne partie de cette flotte rapide, certes, mais peu économe en carburant. Du coup, on se mit à construire des porte-containers moins rapides mais plus sobres. Problème : quand le prix du baril s’effondra dans les années 1980, ces mastodontes imposants cessèrent d’être attractifs. Fin 1986, McLean l’audacieux fit faillite… Pas de mondialisation capitaliste heureuse, sans containers globe-trotters ! Aujourd’hui, des porte-conteneurs gigantesques sillonnent les mers avec à leur bord non pas en majorité des produits finis, comme on l’imagine, mais des composants industriels permettant la production de marchandises, dont beaucoup sont, vous vous en doutez, indispensables à notre bonheur. Le container est donc au cœur de la machine industrielle capitaliste qui fait de la gestion des stocks un élément-clé de la compétitivité, car qui diminue ses stocks, diminue ses frais immobiliers etc., et donc accroît ses marges bénéficiaires.
Tout cela donne, vous en conviendrez, un goût particulier à la liberté, quand bien même on habite en Sarthe ou en Mayenne…

Note :
1. Marc Levinson, The box - Comment le conteneur a changé le monde, Max Milo, 2011.
2. Cf. Marianne Debouzy, Le capitalisme « sauvage » aux Etats-Unis (1860-1900), Seuil, 1972.

samedi, octobre 3 2020

Mes lectures de septembre 2020

Nicolas Delalande, La lutte et l'entraide. L'âge des solidarités ouvrières, Seuil, 2019. --- L'internationalisme ouvrier en actes (et petites coupures). Instructif sur les traditions ouvrières nationales.
Politique africaine (Revue), n°155 (L'Afrique carcérale), Karthala, 2019.
Sébastien Fontenelle, Les empoisonneurs. Antisémitisme, islamophobie, xénophobie, Lux, 2020. --- Un livre court sur nos intellectuels médiatiques réactionnaires : ma note.
Mohamed Saïl, L'étrange étranger. Ecrits d'un anarchiste kabyle, Lux, 2020. --- Ma note.
Jeanne Aisserge, L'échec des politiques du premier Ministre Abiy Ahmed pour endiguer les conflits "ethniques" en Ethiopie, CERI, 2019.
Luigi Onnis, Franco Basaglia : 25 ans après, encore précurseur ? (suivi de YMD, Réponse d'un psychiatre au projet de Franco Basaglia), 2017.
Nicolas Poirier, Introduction à Claude Lefort, La Découverte, 2020.
George Woodcock, Orwell à sa guise. La vie et l'oeuvre d'un esprit libre, Lux, 2020.
David Harvey, Brève histoire du néo-libéralisme, Les Prairies ordinaires, 2005/2014.
René Berthier, Etudes proudhonniennes. L'Economie politique, Ed. du ML, 2009.
Francis Pisani, Torre Bela. On a tous le droit d'avoir une vie, Ed. Simoën, 1977. --- Un pan de la vie d'une coopérative agricole portugaise en 1975-1976.

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