Le Monde comme il va

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dimanche, février 11 2024

Un temps d'insubordination (1970-1974)

Philippe Artières et Franck Veyron (sous la direction de), Ripostes. Archives de luttes et d’actions 1970-1974, CNRS Editions, 2023.

Avec Ripostes. Archives de luttes et d’actions 1970-1974, publié par CNRS Editions, Philippe Artières, Franck Veyron et leurs acolytes nous plongent en images dans le tumulte politique et social de la France de l’après-1968. Images ne sous-entend pas photographies car dans ce beau livre en quadrichromie, ce qui domine, ce sont les reproductions de tracts, d’affiches et de une de presse.
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Ce livre accompagne une exposition proposée par La Contemporaine, vénérable institution nanterroise qui tient à la fois de la bibliothèque, du musée et du centre d’archives ; une exposition qui met en valeur les mille-et-un documents rassemblés depuis près d’un demi-siècle.

Les auteurs ont proposé à une vingtaine de contributeurs de choisir une pièce de l’exposition et de « s’en saisir pour restituer et analyser les événements évoqués, connus ou inconnus ».
La question de la violence, y compris quand elle n’est que discours ou soutien, était au coeur du militantisme d’alors. C’est ce qui ressort des six chapitres de l’ouvrage sobrement intitulé Informer, Soutenir, Dénoncer, Désobéir, Riposter et Débattre. Informer parce qu’il faut contrer la propagande d’État et défendre la liberté d’expression. Soutenir ceux qui affrontent le franquisme au risque du garrot, ou ceux qui, en Corse, pose la question de l’émancipation politique et culturelle. Il faut dénoncer le racisme et les conditions carcérales indignes dans lesquelles croupissent les victimes d’un ordre social injuste. Il faut désobéir et permettre aux femmes d’échapper à une maternité non désirée, aux paysans de défendre leurs terres, aux appelés du contingent de faire entendre leurs voix discordantes, aux Guadeloupéens de secouer le joug colonial. Il faut riposter, à l’usine et dans la rue, parce qu’on ne saurait se satisfaire de mots.
Certains événements relatés dans ces pages ont marqué l’histoire politique et sociale. Je pense ici à l’aventure du journal Libération et plus largement au développement d’une presse révolutionnaire, au martyr du révolutionnaire libertaire anti-franquiste Salvador Puig Antich, à l’imposante mobilisation de 1973 sur le plateau du Larzac, portée par les paysans-travailleurs ou à l’assassinat de Pierre Overney par un vigile d’extrême-droite embauché par la régie Renault. D’autres le sont beaucoup moins et méritent l’attention comme l’émergence d’un syndicalisme anticolonialiste en Guadeloupe, les mobilisations antiracistes, l’antimilitarisme révolutionnaire, la méfiance à l’égard de l’institution policière ou encore la grève avec occupation des ouvrières de l’usine textile Burton de Boulogne-sur-Mer.

Ces Archives de luttes et d’actions témoignent de la vigueur de la contestation politique, sociale et culturelle de l’immédiat après-68, dans laquelle les pratiques d’action directe avaient toute leur place. Un demi-siècle plus tard, « le débat sur la désobéissance civile et les formes légitimes de riposte(s) est toujours au centre de notre présent politique », et il l’est d’autant plus qu’un nauséeux parfum de fin de siècle s’invite trop souvent dans l’actualité.

dimanche, février 4 2024

Portugal 1974 : c'est le peuple qui commande !

Victor Pereira, C’est le peuple qui commande. La révolution des Oeillets 1974-1976, Editions du Détour, 2023.

Auteur il y a dix ans d’un excellent ouvrage sur l’émigration portugaise1, Victor Pereira nous propose aujourd’hui une histoire de la Révolution des Oeillets dont le titre illustre ce qui s’est joué un temps sur les rives du Tage : C’est le peuple qui commande2.

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Pendant près de 40 ans, le Portugal a vécu sous l’austère férule d’un juriste réactionnaire et fervent chrétien Antonio de Oliveira Salazar3 et de sa police politique. En 1970, la mort du dictateur ouvre inévitablement une période d’incertitudes. Le Portugal est un pays malade. Son industrie, peu développée, ne peut absorber les surnuméraires des campagnes qui prennent alors les chemins de l’émigration, notamment ceux qui mènent en France. Dans les colonies, essentiellement africaines, l’heure est à la lutte armée pour l’indépendance. Dans la jeunesse, on rêve de liberté et on se refuse à mourir pour défendre l’Angola et ses colons.

Les salazaristes rêvent d’un salazarisme sans Salazar, mais il est trop tard : la population qu’ils pensaient docile, servile ou en tous cas contrôlable, aspire à un changement profond. Preuve de la fragilité du pouvoir, c’est de l’armée que vient le coup de grâce : le coup d’État du 25 avril 1974 est l’oeuvre de jeunes officiers réunit autour de quelques idées fortes comme le règlement de la question coloniale, la démocratie et le progrès social.
Mais quel visage doit prendre le Portugal nouveau ? Tous les acteurs se déchirent sur cette question et Victor Pereira nous aide à mieux comprendre leurs divergences. L’extrême-gauche pousse à la révolution comme une fraction du prolétariat4, la bourgeoisie (terrienne, industrielle) aspire à l’ordre social et à la démocratie représentative, le puissant Parti communiste craint un scénario à la chilienne ce qui le pousse à modérer les ardeurs des travailleurs et à combattre le gauchisme, le jeune Parti socialiste rêve d’un avenir européen, les Etats-Unis ne veulent pas d’un Portugal « soviétisé », quant aux jeunes officiers du Mouvement des forces armées, véritable contre-pouvoir, ils ne vont pas tarder à se déchirer. Les tensions sont si fortes que beaucoup craignent que le pays sombre dans la guerre civile.

Osons un parallèle avec la France de 1848, une révolution en deux temps : changement de régime en février avec proclamation de la Deuxième République, élection d’un parlement en juin qui met au pouvoir les conservateurs et entraîne la liquidation de la dynamique radicale5.
Au Portugal, la dictature meurt en avril 1974 ; les élections d’avril 1975 portent au pouvoir une alliance de modérés mais les fractions ouvrières et paysannes radicalisées ainsi que l’extrême-gauche poursuivent la lutte émancipatrice ; l’échec en novembre 1975 du second coup d’État menée par l’aile radicale des jeunes officiers clot la séquence. A partir de ce moment, ce n’est plus le peuple qui commande mais la sanction des urnes...

Notes
1 Victor Pereira, La dictature de Salazar face à l'émigration - L'Etat portugais et ses migrants en France (1957-1974), Presses de Sc. Po, 2013.
2 A noter la sortie en 2018 de Raquel Varela, Un peuple en révolution. Portugal 1974-1975, Agone, 2018.
3 Sur la nature du régime et la personnalité de celui qui l’a incarné : Yves Léonard, Salazarisme et fascisme, Chandeigne, 2020. Réédition d’un ouvrage sorti en 1996.
4 Sur les mouvement sociaux portugais durant cette séquence, lire : Arno Münster, Révolution et contre-révolution au Portugal. L'histoire sociale, économique et politique du nouveau Portugal (1974-1976), Galilée, 1977 ; Francis Pisani, Torre Bela. On a tous le droit d'avoir une vie, Ed. Simoën, 1977 ; Danubia Mendes Abadia, Portugal : la révolution oubliée. Combate et les luttes sociales pour l’autonomie (1974-1978)', Editions Ni Patrie, ni frontières ; Collectif, Portugal l’autre combat. Classes et conflits dans la société, Spartacus, 1975.
5 Samuel Hayat, 1848 – Quand la République était révolutionnaire : citoyenneté et représentation, Seuil, 2014.

mercredi, janvier 31 2024

Mes lectures de janvier 2024

Victor Pereira, C'est le peuple qui commande. La révolution des Oeillets 1974-1976, Editions du Détour, 2023.
Béatrice Orès, Michèle Sibony et Sonia Fayman, Antisionisme. Une histoire juive, Syllepse, 2023.
Nikolaï Kostomarov, La révolte des animaux, Editions Sillage, 2023.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Un djihad sans foi ni loi. Ou la guerre contre le terrorisme à l'épreuve des réalités africaines, PUF, 2022.
Nicolas Bancel, Le postcolonialisme, Que sais-je ?, 2022.
Stéphane Lacroix, Le crépuscule des saints. HIstoire et politique du salafisme en Egypte, CNRS Editions, 2023.
Jean Charles, Naissance et implantation de la Confédération générale du travail unitaire (1918-1927), Presses universitaires de Franche-Comté.
Noam Chomsky, Vijay Prashad, Le retrait. Les fragilité de la puissance des Etats-Unis : Irak, Lybie, Afghanistan, Lux, 2024.
Claude Lelièvre, Histoire des institutions scolaires, Nathan, 2002.
Yann Richard, L'Iran de 1800 à nos jours, Flammarion, 2009.
Yves Léonard, Salazarisme et fascisme, Chandeigne, 2020.
Paul Vignaux, Traditionalisme et syndicalisme. Essai d'histoire sociale (1884-1941), Editions de la Maison française, 1943.
Michel Bakounine, La Commune de Paris (Trois conférences faites aux ouvriers du val de Saint-Imier / La Commune de Paris et la notion de l'Etat), Ed. CNT-RP, 2005.

jeudi, janvier 25 2024

Histoire du goulag chinois

Jean-Luc Domenach, Regard sur les mutations du goulag chinois (1949-2022), Fayard, 2022.

En 1992, l’historien Jean-Luc Domenach proposait Chine : l’archipel oublié, ouvrage pionnier sur les prisons et camps de travail de l’Empire du milieu. Trente ans plus tard, ce sinologue réputé s’est remis au travail, afin de savoir « si les autorités chinoises (fondaient) toujours la légitimité du travail forcé sur des justifications politiques » car, ne l’oublions pas, la détention avait officiellement pour fonction de remettre dans le droit chemin révolutionnaire les esprits égarés, de corriger les déviants.

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Pour faire l’histoire du système d’enfermement chinois depuis 1949, l’historien compte sur trois sources : les archives produites par l’État, la presse et les témoignages, notamment ceux des victimes. Problème : les premières sont très difficilement accessibles ; la seconde, sous contrôle, évoque guère ce qui se passe loin des regards, sinon quand cela sert les intérêts de la faction au pouvoir ; quant aux anciens détenus, la discrétion est une condition de leur tranquillité retrouvée. L’auteur l’avoue, son livre « est moins scientifique qu’il ne devrait l’être »… au point qu’il est aujourd’hui incapable de savoir le nombre véritable de détenus que compte le pays, de prisons, ou de camps de travail (les célèbres laogai et laojiao officiellement dissous depuis plus une décennie)

L’histoire du goulag chinois est intimement liée à celle du Parti communiste, donc aux rapports de force internes au Parti-Etat qui se sont traduits par des crises régulières et de brutales mises au ban. Jusqu’au milieu des années 1970, le détenu, politique ou de droit commun, est un prolétaire mis au service du développement du pays, dont la survie dépend de la direction des dits camps qui jouit alors d’une très grande autonomie de gestion, y compris concernant les condamnations à mort ; « jouir » n’est sans doute pas le mot le plus approprié, car il revient à la direction d’équilibrer son budget, or le travail forcé n’est pas automatiquement rémunérateur, et il vaut mieux gérer un camp de travail dans une région industrielle et exportatrice plutôt que dans une région reculée du pays.
Ensuite, nous assistons à un mouvement important de désincarcération, ainsi qu’à une timide réforme de la politique criminelle et carcérale. Mais l’éclaircie est de très courte durée : la situation économique et sociale est catastrophique, les campagnes et la jeunesse s’enflamment, la criminalité augmente, tout comme les migrations intérieures. Le Parti-Etat sort de nouveau le bâton, et ne l’a jamais remisé depuis, même si le nombre de Chinois incarcérés est bien inférieur à ce qu’il fut à la fin de la Révolution culturelle. Sont visés les démocrates, évidemment, mais ils sont en faible nombre, les syndicalistes et les avocats défenseurs des droits de l’homme, les croyants, qu’ils soient musulmans ouïghours, chrétiens ou adeptes de la secte Falungong, les paysans qui migrent en ville sans autorisation, les truands, les prostituées, les petits délinquants, mais aussi les cadres corrompus (la corruption étant si répandue que les purges régulières du parti au nom de la morale communiste sont très appréciées par les Chinois !). Bref, le goulag chinois est en fait devenu « un lieu de détention et d’exploitation de criminels de droit commun et, marginalement, et au gré des besoins, de répression de l’opposition ». L’enfermement est et demeure un business...

A la recherche de la « vraie république » (1870-1890)

Daniel Mollenhauer, A la recherche de la « vraie république ». Les radicaux et les débuts de la Troisième République (1870-1890), Le Bord de l’eau, 2023.

Avec A la recherche de la « vraie république » (1870-1890), l’historien allemand Daniel Mollenhauer revisite deux décennies d’affrontements au coeur de l’hémicycle.
Sur les décombres du second Empire, naît en septembre 1870, la Troisième République. Mais nous pourrions également la faire naître en mai 1871 sur les cadavres des Parisiens révoltés, tant la radicalité politique de la Commune de Paris et sa sanglante répression par le nouveau régime marquèrent les esprits, y compris voire surtout, le camp républicain.

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La France républicaine d’alors est une France dominée par les élites réactionnaires, catholiques et d’esprit monarchiste, mais dont certains membres commencent à évoluer politiquement : va pour la République si elle défend l’ordre social et la propriété !
Le camp républicain est tiraillé : doit-il tendre la main à cette droite politique en plein aggiornamento afin d’installer durablement l’idée républicaine dans le pays, notamment dans les campagnes, ou bien se battre avec intransigeance pour instaurer une « vraie » république, dans laquelle la souveraineté populaire ne serait pas qu’un mot. Les premiers, majoritaires prirent le nom d’opportunistes, les seconds, celui de « radicaux », et ce sont à ces derniers que Daniel Mollenhauer s’est intéressé.

Pour les radicaux, un homme incarne la trahison : Gambetta. Gambetta le boutefeu est devenu un réformiste prudent qui n’entend pas brusquer une population massivement conservatrice et effrayer ses alliés de droite. La France a besoin de stabilité et de certitudes, dit-il, et les revendications des radicaux, notamment celles appelant à une profonde révision constitutionnelle, ne lui apporteront ni l’une ni les autres. On s’affronte donc, avec violence et éloquence : faut-il amnistier tout de suite les communards ? Faut-il supprimer le budget du culte et séparer l’église de l’État ? Une réforme constitutionnelle doit-elle supprimer le Sénat, cénacle de notables non élus au suffrage universel et chargés de faire contrepoids à l’Assemblée nationale ? Et si le peuple est souverain, pourquoi le pouvoir exécutif a-t-il plus de pouvoir que le pouvoir législatif ? Les députés doivent-ils voter en conscience ou sont-ils tenus de respecter impérativement leur mandat ? Et s’ils trahissent leurs électeurs, n’est-il pas juste que ces derniers puissent les révoquer ?

Tout cela est au coeur des polémiques secouant le monde républicain, alors que pointe au mitan des années 1880 un nouveau péril : le socialisme. Péril car les radicaux se considèrent comme les défenseurs des ouvriers. Or, « une rhétorique extrémiste (côtoie) de plus en plus une pratique réformiste modérée », nous dit Daniel Mollenhauer. Les radicaux se déchirent entre une aile, surtout provinciale, qui a fini par se faire une belle place dans le monde politique, et un noyau d’intransigeants qui entend resté fidèle à la radicalité d’antan ; noyau qui, bientôt, ira se perdre dans l’aventure du Général Boulanger. On ne rêve plus d’une « vraie » république, on saisit les opportunités qu’offre celle en place… Quant à l’utopie, elle irriguera désormais la pensée syndicaliste-révolutionnaire.

samedi, janvier 13 2024

Paris, 1924 : règlement de comptes politico-syndical

Sylvain Boulouque, Meurtres à la Grange-aux-Belles. Quand les communistes flinguaient les anarchistes, Editions du Cerf, 2024.

Que s’est-il passé le 11 janvier 1924 à Paris, dans la Maison des syndicats ? L’histoire est connue de celles et ceux qui s’intéressent au syndicalisme de l’entre-deux-guerres. Résumons-la. Lors d’un meeting du tout jeune Parti communiste, une bagarre violente éclate entre communistes et anarchistes venus y apporter la contradiction. Dans le tumulte, des coups de feu sont tirés, faisant deux morts et de nombreux blessés. De chaque côté, on accuse l’autre d’être responsable de cette tragédie et on revendique tout ou partie des victimes. La police s’en mêle mais jamais elle ne parviendra à arrêter les auteurs des coups de feu. Les témoins se taisent par mépris de la justice bourgeoise…

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L’histoire est connue mais elle ne l’est pas tant que cela. D’où l’intérêt du travail de Sylvain Boulouque qui a réuni dans ce livre articles de la presse militante et rapports policiers.
Pour comprendre un tel drame, il faut en rappeler le contexte historique. A la scission politique de 1920 qui donne naissance au Parti communiste répond en 1922 une scission syndicale : l’aile révolutionnaire de la CGT fonde la CGTU1. Mais les tensions sont fortes entre les militants libertaires attachés viscéralement à l’indépendance du syndicalisme et ceux qui sont favorables à une liaison étroite avec le Parti communiste : à chaque congrès confédéral, cette question est au coeur des affrontements. Quand le Parti communiste décide d’investir la maison des syndicats pour y tenir un meeting, les libertaires font pression pour qu’en ce lieu les communistes n’abordent pas les questions syndicales. Lors dudit meeting qui rassemble plus d’un millier de personnes, les esprits s’échauffent entre une salle acquise au PC et un groupe de quelques dizaines d’anarchistes membres du syndicat du bâtiment. On s’insulte, on échange des horions, on se balance des sièges à la figure. Quand le rugueux Albert Treint, chef du PC, ancien militaire devenu instituteur, prend la parole, le tumulte est à son comble, et c’est à ce moment que les coups de feu éclatent. Qui a tiré ? Les anarchistes, répond le journal L’Humanité, ou bien des agents provocateurs qui se seraient glissés dans leurs rangs pour semer le trouble et faire ainsi le jeu de la bourgeoisie. Les communistes, réplique Le Libertaire, parce que les politiciens rouges ne supportent pas la contradiction, comme en atteste la politique répressive menée à Moscou. Et durant les semaines qui suivent, les deux organes de presse se disputent les victimes : les deux morts étaient anarchistes clame Le Libertaire ; non, l’un d’eux était lecteur de L’Humanité, répondent les communistes ! Tout ce que l’on peut dire, c’est que les libertaires assistèrent en masse à l’inhumation du malheureux Adrien Poncet, plombier et ancien déserteur vivant sous une fausse identité, tandis que les communistes appelèrent à participer aux obsèques de l’ajusteur Nicolas Clos.

Et la police dans tout ça. Elle essaie d’y voir clair mais elle n’est guère aidée par les militants qu’elles convoquent. La plupart disent n’avoir rien vu de précis, et puis, s’ils avaient vu quelque chose, ils n’iraient certainement pas moucharder ! Combien y a-t-il eu de tireurs ? Un, peut-être deux, voire quatre… nul ne le sait ! La police enquête tout en sachant qu’une commission d’enquête de la CGTU s’est mise en place et a fini par établir que les responsables sont deux communistes, sans doute membres du service d’ordre du PC. Ont-ils tiré à la demande d’Albert Treint ? Sylvain Boulouque l’affirme : ce 11 janvier 1924, l’objectif était de bien de faire taire « toute expression divergente dans le mouvement ouvrier ».


1. La CGTU est une organisation méconnue. Signalons la publication du travail de Jean Charles : Naissance et implantation de la Confédération générale du travail unitaire (1918-1927), Presses universitaires de Franche-Comté, 2023.

lundi, janvier 8 2024

Les Taliban et la justice : l'hégémonie par le droit

Adam Baczko, La guerre par le droit. Les tribunaux taliban en Afghanistan, CNRS Editions, 2021.

Le livre qu’Adam Baczko consacre aux tribunaux Taliban dans cet Afghanistan en guerre depuis quarante ans est plus que riche d’enseignements, quand bien même la situation d’aujourd’hui est fondamentalement différente de celle qu’il a connue quand il a mené son enquête : entre 2010 et 2013, le pays était sous occupation américaine et le pouvoir central entre les mains du très controversé Hamid Karzai.

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Inutile d’être juriste ou spécialiste d’Asie centrale pour trouver de l’intérêt à cette lecture qui répond d’une certaine façon à une question que beaucoup se posent : comment diable des Afghans peuvent-ils soutenir ou supporter ces fous de Dieu obscurantistes et barbares ?
Dans un pays ravagé par des décennies d’affrontements, sur un territoire où règnent des seigneurs de guerre mettant en coupe réglée les zones qu’ils contrôlent, où les élites sont autant militaires qu’économiques, où la corruption est omniprésente à tous les niveaux, savoir qu’en cas de problème des juges seront là pour rendre justice avec intégrité revêt une importance considérable… quand bien même, du fait de la guerre civile, la validité des actes juridiques dépend des rapports de force militaires. Comme le répètent des Afghans rencontrés par Adam Baczko, les juges Taliban, détenteurs d’une double légitimité (juridique et religieuse) jugent bien et mieux que les autres, ils ne sont pas corrompus comme les juges dépendant du pouvoir central à qui il suffit de graisser la patte pour gagner son procès, et ils l’affirment d’autant plus aisément qu’ils ne les soutiennent pas politiquement.

Les Taliban ont compris l’importance du droit pour se rendre légitimes notamment aux yeux d’une population essentiellement rurale et conservatrice, épuisée par tant de misère, de violence et d’injustice : une population peu argentée qui veut des réponses rapides à ses problèmes, qu’ils concernent les mœurs, la transmission des héritages, les conflits fonciers ou de voisinage, les querelles commerciales ; une population qui apprécie que les juges ne soient pas du cru (gage d’impartialité) et qu’ils soient régulièrement contrôlés par le mouvement lui-même, toujours inquiet à l’idée que des juges ou des commandants militaires se constituent des fiefs et s’autonomisent.
Pour nombre d’Afghans, la justice n’est pas qu’une affaire de procédures. Un jugement sera respecté à partir du moment où les deux parties auront la certitude que le juge a été impartial, neutre, sans préjugé ethnique et que son verdict sera suivi d’effet. Comme l’écrit l’auteur, la force du droit repose sur sa « capacité à faire reconnaître socialement les décisions des juges comme des actes juridiques – et non politiques – alors même qu’elles ont une dimension très politique ». Car les Taliban, à travers le droit, ne cherche qu’une chose : moraliser la société.

Avec la justice Taliban, qui a pour unique boussole la charia mais qui n’est pas hermétique aux us et coutumes locaux et aux accommodements, un problème se règle ainsi en une poignée de jours la plupart du temps. Mais les juges en conviennent : la loi du Talion facilite les choses ! Juger un meurtre est en effet moins chronophage qu’un litige foncier opposant deux communautés. Nonobstant, la justice expéditive répond aux préoccupations d’une population lassée des passe-droits et des incertitudes, et le système de justice mis en place par Mollah Omar et consorts « s’est imposé comme une des rares sources de prévisibilité dans le quotidien des Afghans ».

vendredi, décembre 29 2023

Lectures 2023

Paul-Loup Weil-Dubuc, L'injustice des inégalités de santé, Editions Hygée, 2023.
Laure-Hélène Gouffran, Etre marchand au Moyen-âge. Une double biographie (14e - 15e siècle), CNRS Editions, 2023.
Doris Buu-Sao, Le capitalisme au village. Pétrole, Etat et luttes environnementales en Amazonie, CNRS Editions, 2023.
Maurice Rajsfus, L'an prochain la révolution. Les communistes juifs immigrés dans la tourmente stalinienne 1930-1945, Editions du Détour, 2022.
Guillaume Lecoeur, Le travail comme performance. Critique d'une conception dominante du travail, PUR, 2023.
Sylvain Boulouque, Meurtres à la Grande-aux-Belles. Quand les communistes flinguaient les anarchistes, Editions du Cerf, 2024.
Jean-Luc Domenach, Regard sur les mutations du goulag chinois (1949-2022), Fayard, 2023.
Jean-PIerre Olivier de Sardan, L'enchevêtrement des crises au Sahel. NIger, Mali, BUrkina Faso, Karthala, 2023.
Politique africaine (Revue), n°169 (La Guinée depuis Condé), Karthala, 2023.
Collectif à l'Ouest, Protester à Rennes dans les années 1968. Mobilisations et trajectoires biographiques, PUR, 2023.
Les Etudes du CERI, n°264-265 (Amérique latine. L'année politique 2022), CERI, 2023
Tom Thomas, "Quoi qu'il en coûte" ou la fuite en avant du capitalisme, Editions Critiques, 2021.
Moyen-Orient (Revue), n°56 (Liban : un Etat en voie de disparition ?), 2022.
Moyen-Orient (Revue), n°60 (Les Palestiniens. Un peuple déchiré en quête de paix), 2023.
Roberto Nigro, Antonio Negri. Une philosophie de la subversion, Editions Amsterdam, 2023.
François Purseigle et Bertrand Hervieu, Une agriculture sans agriculteurs. la révolution indicible, Presses de SciencesPo, 2023.
Raphaël Picon, Emerson. Le sublime ordinaire, CNRS Editions, 2023. --- Ma chronique.
Tamara Boussac, L'Affaire de Newburgh. Aux origines du nouveau conservatisme américain, Presses de SciencesPo, 2023. --- Ma chronique
Georges Ribeill (Textes rassemblés et présentés), Bakounine, Marx. La grande discorde, Les Nuits rouges, 2023.
Georges Lefebvre, Quatre-vingt-neuf, Editions sociales, 2023.
Daniel Mollenhauer, A la recherche de la "vraie république". Les radicaux et les débuts de la Troisième République 1870-1890, Le Bord de l'eau, 2023.
Pascal Marchand, Volga. L’héritage de la modernité, CNRS Editions, 2023. --- Ma chronique.
Karine Parrot, Etranger, Anamosa, 2023.
Noam Chomsky, Un monde complètement surréel, Lux, 2023. --- Ma chronique.
Etienne Penissat, Classe, Anamosa, 2023. --- Ma chronique.
Jean-Philippe Martin, Des paysans écologistes. Politique agricole, environnement et société depuis les années 1960, Champ Vallon, 2023. --- Ma chronique.
Hirsch/Le Dem/Préneau, Résistance antinazie, ouvrière et internationaliste. De Nantes à Brest, les trotskistes dans la guerre (1939-1945), Syllepse, 2023. --- Ma chronique.
Collectif,James Guillaume. L'émancipation par les savoirs, Noir et rouge, 2021. --- Ma chronique.
Denis Cogneau,Un empire bon marché. Histoire et économie politique de la colonisation française, 19e - 21e siècle, Seuil, 2023.
Martin Cennevitz, Haymarket. Récit des origines du 1er mai, Lux, 2023. --- Ma chronique.
Antonio Gramsci, Cahiers de prison. Anthologie, Gallimard, 2021.
Stéphanie Soubrier, Races guerrières. Enquête sur une catégorie impériale 1850-1918, CNRS Editions, 2023. --- Ma chronique.
Jean-François Bayart, L'énergie de l'Etat. Pour une sociologie historique et comparée du politique, La Découverte, 2022.
Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini, L'oeuvre-vie d'Antonio Gramsci, La Découverte, 2023.
Alternatives Sud (Revue), Transition "verte" et métaux "critiques", Centre tricontinental, 2023.
Edouard Jourdain, Géopolitique de l'anarchisme. Vers un nouveau moment libertaire, Le Cavalier bleu, 2023.
Politique africaine (Revue), n°167 (Varia), Karthala, 2022.
Karl Jacoby, Crimes contre la nature. Voleurs, squatters et braconniers : l'histoire cachée de la conservation de la nature aux Etats-Unis, Anarcharsis, 2021.
Andreas Kappeler, Russes et Ukrainiens, les frères inégaux. Du Moyen âge à nos jours, CNRS Editions, 2022. --- Voir ma chronique.
Politique africaine (revue), n°168 (L'anti-genre en Afrique. Une catégorie globale en pratiques), Karthala, 2022.
Romain Jeanticou, Terres de luttes, Seuil, 2023.
Dominique Colas, Poutine, l'Ukraine et les statues de Lénine, Presses de SciencesPo, 2022. --- Ma note.
L'Economie politique (Revue), n°98 (Penser l'économie au-delà de la croissance), Alternatives économiques, 2023.
Laurent Joly, La falsification de l'Histoire. Eric Zemmour, l'extrême-droite, Vichy et les Juifs, Flammarion, 2023.
Jean-François Draperi, Le fait associatif dans l'Occident médiéval. De l'émergence des communs à la suprématie des marchés, Le Bord de l'eau, 2021.
Rachid Laïreche (sous la direction de), Morts avant la retraite. Ces vies qu'on planque derrière les statistiques, Les Arènes, 2023. --- Ma chronique.
Serge Quadruppani, Une histoire personnelle de l'ultra-gauche, Editions divergentes, 2023.
Alain Caillé, Extrême droite et autoritarisme partout, pourquoi ? La démocratie au risque de ses contradictions, Le Bord de l'eau, 2023. --- Ma chronique.
Nicolas Rouillé, T'as pas trouvé pire comme boulot ? Chronique d'u travailleur en maison de retraite, Lux, 2023. --- Ma chronique.
Manuel Cervera-Marzal, Résister. Petite histoire des luttes contemporaines, 10/18, 2022.
Christian Mahieux, Désobéissances ferroviaires, Syllepse, 2021.
Pierre Bourdieu, Impérialismes. Circulation internationale des idées et luttes pour l'universel, Raisons d'agir, 2023.
Philippe Artières, La mine en procès. Fouquières-lès-Lens, 1970, Anamosa, 2023. --- Ma chronique.
Pierre Lefebvre, Le virus et la proie, Ecosociété, 2023. --- Ma chronique.
Gilles Reckinger, Oranges amères. Un nouveau visage de l'esclavage en Europe, Raisons d'agir, 2023.
Laurent Gayer, Le capitalisme à main armée. Caïds et patrons à Karachi, CNRS Editions, 2023.
Besson / Ducret / Lancereau / Larrère, Le Puy du faux. Enquête sur un parc qui déforme l'histoire, Les Arènes, 2022.
Arthur Pouliquen, Georges Sorel. Le mythe de la révolte, Editions du Cerf, 2023. --- Ma chronique.
George Orwell, Le Quai de Wigan, Climats, 2022. --- Ma chronique.
Anne-Sophie Anglaret, Au service du maréchal ? La Légion française des combattants (1940-1944), CNRS Editions, 2023. --- Ma chronique.
Cahiers français, n°431 (L'agriculture à l'heure des choix), La Documentation française, 2023.
Lola Zappi, Les visages de l'Etat social. Assistantes sociales et familles populaires durant l'entre-deux-guerres, Presses de SciencePo, 2022. --- Ma chronique.
Véronique Daubas-Letourneux, Accidents du travail. Des morts et des blessés invisibles, Bayard, 2021. --- Ma chronique.
Joe Jacobs, Nouvelles du ghetto. Combattre le fascisme à Londres (1925-1939), Syllepse, 2023. --- Ma chronique.
Ralf Ruckus, La voie communiste vers le capitalisme. Luttes sociales et sociétales en Chine de 1949 à nos jours, Les Nuits rouges, 2022.
Pankaj Mishra, L'âge de la colère. Une histoire du présent, Zulma Essais, 2022.
Marcello Musto, Pour lire la Première Internationale, Editions sociales, 2023. --- Ma chronique.
Collectif, L'Usine. Parcours de femmes et d'hommes à Tréfimétaux, Une tour une histoire, 2022. --- Ma chronique.
Déborah Cohen, Peuple, Anamosa, 2023. --- Ma chronique.
Brendan McGeever, L'antisémitisme dans la Révolution russe (1917-1920), Les Nuits rouges, 2022. --- Ma chronique.
Jean-François Chanet, Clemenceau. Dans le chaudron des passions républicaines, Gallimard, 2021.
Bertrand Joly, Aux origines du populisme. Histoire du boulangisme (1886-1891), CNRS Editions, 2022. --- Ma chronique.
Peter McPhee, Robespierre. Une vie révolutionnaire, Classiques Garnier, 2022 --- Ma chronique.
Michaël Heinrich, Critique de l'économie politique. Une introduction aux trois livres du Capital de Marx, Smolny..., 2021.
Christophe Batardy et Matthieu Boisdron, 1977. Nantes bascule à gauche, Editions Midi-Pyrénéennes, 2022.
Laurent Joly, L'Etat contre les juifs. Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Flammarion, 2020.
Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani, Race et histoire dans les sociétés occidentales (15e - 18e siècles), Albin Michel, 2021.
Politique africaine (Revue), n°166 (France-Rwanda : rapports, scénes et controverses françaises), Karthala, 2022.
Estelle Deléage, Paysans alternatifs, semeurs d'avenir, Le Bord de l'eau, 2023. --- Ma chronique.
Faire (Revue), n°49 (Crise et avenir de la classe ouvrière), 1979.
Farid Ameur, Le Ku Klux Klan, Fayard, 2016.
Claude Fohlen, Histoire de l'esclavage aux Etats-Unis, Perrin, 1998.
William Morris, La civilisation et le travail, Le Passager clandestin, 2013.
Maxime Leroy, Les précurseurs français du socialisme de Condorcet à Proudhon, Editions du temps présent, 1948.
Guy Hermet, Les populismes dans le monde. Une histoire sociologique 19e-20e siècle, Fayard, 2001.
Augusto Forti, Aux origines de l'Occident : machines, bourgeoisie et capitalisme, PUF, 2011.
Charles MacDonald, L'ordre contre l'harmonie. Anthropologie de l'anarchie, Editions Petra, 2018.
Siblot/Cartier/Coutant/Masclet/Renahy, Sociologie des classes populaires contemporaines, Armand Colin, 2015.
Arguments, Révolution/Classe/Parti, 10/18, 1978.
Pierre Pichot, La société pure. De Darwin à Hitler, Gallimard, 2000.
Raoul Girardet, Le nationalisme français. Anthologie 1871-1914, Seuil, 1983.
Fariba Adelkhah, La révolution sous le voile. Femmes islamiques d'Iran, Karthala, 1991.
Robert Gerwarth, Les vaincus. Violences et guerres civiles sur les décombres des empires 1917-1923, Seuil, 2017.
Bernard Groethuysen, Origines de l'esprit bourgeois en France. L'église et la bourgeoisie, Gallimard, 1977 (1927).
Ferdinand Domela Nieuwenhuis, Le socialisme en danger, Stock, 1897.
Raphaël Liogier, La guerre des civilisations n'aura pas lieu. Coexistence et violence au 21e siècle, CNRS Editions,2016.
Pietro Nenni, Vingt ans de fascisme. De Rome à Vichy, Maspero, 1960.
Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie, Gallimard, 2017.
Roland Marx, Mort d'un amiral. L'IRA contre Mountbatten, Calmann-Lévy, 1985.
Sonia Dayan-Herzbrun et Maurice Goldring (sldd), Appartenances et ethnicité, Kimé, 1998.
Belissa, Bosc, Dalisson et Deleplace, Citoyenneté, république, démocratie en France 1789-1899, Ellipses, 2014.
Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique 1968-2018, Seuil, 2018.
Raquel Varela, Un peuple en révolution. Portugal 1974-1975, Agone, 2018.
Nicole Racine et Louis Bodin, Le Parti communiste français pendant l'entre-deux-guerres, Presses FNSP, 1982.
L'homme et la société (Revue), Les mille peaux du capitalisme (II), L'Harmattan, 2015.
Alain Testart, ''Les chasseurs-cueilleurs ou l'origine des inégalités, Gallimard, 2022 (1982).
Claude Lefort, La complication. Retour sur le communisme, Fayard, 1999.
Nicolas Werth, Histoire de l'Union soviétique, PUF, 1990.
Norbert Elias et John Scotson, Logiques de l'exclusion. Enquête sociologique au coeur des problèmes d'une communauté, Fayard, 1997 (1965).
Léon et Maurice Bonneff, Les métiers qui tuent. Enquête auprès des syndicats ouvriers sur les maladies professionnelles (1905), Editions Plein Chant, 2019.
Léon Poliakov, De l'antisionisme à l'antisémitisme, Calmann-Lévy, 1969.
François Hourmant, Les années Mao en France avant, pendant et après Mai 68, Odile Jacob, 2018.
Jean Favier, De l'or et des épices. Naissance de l'homme d'affaires au Moyen âge, Fayard, 1987.
Ahmet Insel, La nouvelle Turquie d'Erdogan. Du rêve démocratique à la dérive autoritaire, La Découverte, 2017.
Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières. Des tulipes aux subprimes, La Découverte, 2013.
Jean-Clément Martin, Les échos de la Terreur. Vérités d'un mensonge d'Etat 1794-2001, Belin, 2018.
George Orwell, La ferme des animaux, Folio, 1993.
Jean-Marie Mayeur, Les débuts de la Troisième République 1871-1898, Seuil, 1973.
Tal Bruttmann et Laurent Joly, La France antijuive de 1936, CNRS Editions, 2006.
Nicolas Machiavel et Simone Weil, La révolte des Ciompi. Un soulèvement prolétarien à Florence au XIVe siècle, CMDE/Smolny, 2013.
Maurice Dommanget, 1793 : les Enragés contre la vie chère / Les curés rouges : Jacques Roux, Pierre Dolivier, Spartacus, 1976.

Mes lectures de décembre 2023

Paul-Loup Weil-Dubuc, L'injustice des inégalités de santé, Editions Hygée, 2023.
Laure-Hélène Gouffran, Etre marchand au Moyen-âge. Une double biographie (14e - 15e siècle), CNRS Editions, 2023.
Doris Buu-Sao, Le capitalisme au village. Pétrole, Etat et luttes environnementales en Amazonie, CNRS Editions, 2023.
Maurice Rajsfus, L'an prochain la révolution. Les communistes juifs immigrés dans la tourmente stalinienne 1930-1945, Editions du Détour, 2022.
Guillaume Lecoeur, Le travail comme performance. Critique d'une conception dominante du travail, PUR, 2023.
Sylvain Boulouque, Meurtres à la Grande-aux-Belles. Quand les communistes flinguaient les anarchistes, Editions du Cerf, 2024.
Jean-Luc Domenach, Regard sur les mutations du goulag chinois (1949-2022), Fayard, 2023.
Jean-PIerre Olivier de Sardan, L'enchevêtrement des crises au Sahel. NIger, Mali, Burkina Faso, Karthala, 2023.
Faire (Revue), n°49 (Crise et avenir de la classe ouvrière), 1979.
Farid Ameur, Le Ku Klux Klan, Fayard, 2016.
Claude Fohlen, Histoire de l'esclavage aux Etats-Unis, Perrin, 1998.
William Morris, La civilisation et le travail, Le Passager clandestin, 2013.

lundi, décembre 18 2023

Russes et Ukrainiens, les frères inégaux

Andreas Kappeler, Russes et Ukrainiens, les frères inégaux. Du Moyen Age à nos jours, CNRS Editions, 2022.


L’historien allemand Andreas Kappeler fait œuvre utile en nous proposant Russes et Ukrainiens les frères inégaux, publié par CNRS Editions.
Si l’histoire russe et soviétique est connue, celle de l’Ukraine l’est beaucoup moins. En 300 pages, l’auteur nous invite à penser « l’histoire croisée russo-ukrainienne comme un jeu d’alternance entre interconnexion et déconnexion. » On y croise des Mongols, autrement dit des Tatars, et le prince Alexandre Nevski, les redoutés cosaques zaporogues et Ivan Mazepa, sans oublier Lénine, Staline, Stepan Bandera, fugitivement Nestor Makhno et tant d’autres. On y croise surtout des nobles et des bourgeois, des nationalistes exaltés et des petits paysans grégaires, des chrétiens fervents (orthodoxes, uniates ou romains), des Polonais et des Allemands.

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Comme le souligne le préfacier, le travail d’Andreas Kappeler « permet de comprendre que l’émergence des consciences nationales (...) est le résultat d’un enchaînement de contingences, plutôt que la suite logique d’un quelconque événement fondateur », comme le fut l’émergence à la fin du 10e siècle d’un royaume, la Rous » de Kyiv, revendiqué par les nationalistes russes et ukrainiens comme le berceau de la Russie actuelle… ou de l’Ukraine indépendante. Pour Poutine, la « nation russe » est, par son histoire, trinitaire : russe, ukrainienne et biélorusse. Pour les Ukrainiens, l’Ukraine a une histoire longue, distincte, qu’illustrent des révoltes contre toutes les tutelles qu’elles soient polonaise, suédoise, allemande ou russe. Car depuis 1000 ans, l’Ukraine, ses plaines à céréales comme son riche sous-sol, est convoitée. Et depuis mille ans, les élites ukrainiennes choisissent leur camps en fonction de leurs intérêts partisans… et de leur foi, car les conflits interne au camp chrétien ont joué un rôle central lors de certaines révoltes. Ce fut le cas en 1648 quand des Ukrainiens orthodoxes s’émancipent du royaume de Pologne en massacrant des nobles polonais, des catholiques et des juifs, créant une entité politique indépendante (l’hetmanat) qui, pour se protéger des représailles de Cracovie, va se mettre sous l’aile protectrice du Tsar. S’ouvre alors une nouvelle période durant laquelle la domination russe va s’affirmer… tout comme la volonté des élites ukrainiennes de s’émanciper culturellement et politiquement de la pesante tutelle tsariste puis communiste. La Révolution russe illustre ce double mouvement. Le pouvoir bolchevik reconnaît le droit à l’autodétermination du peuple ukrainien, mais redoute que les Ukrainiens, niés culturellement sous le tsarisme1, apporte leur soutien à la bourgeoisie nationaliste qui se rêve enfin à la tête d’un Etat indépendant. Dans le chaos du début des années 1920, il va alors reprendre la main, réprimer le mouvement séparatiste et satelliser ce territoire si important pour son économie déliquescente. Mais jamais il ne parviendra à anéantir le sentiment national ukrainien qui, tel la vieille taupe, a traversé les décennies.
Depuis l’implosion du bloc soviétique, l’Ukraine existe et s’affirme comme « un acteur autonome de l’histoire ». Mais autonome jusqu’où ? Car depuis les années 1990, ce qui se joue, pour les élites au pouvoir à Kiev, c’est la renégociation du partenariat ukraino-russe afin que les frères inégaux cessent de l’être. Le chauvinisme grand-russe, tancé jadis par Lénine, en a décidé autrement...


1. Dans la seconde moitié du 19e siècle, le tsarisme développa la russification des marges de l’Empire.

lundi, décembre 11 2023

L'émancipation par les savoirs

Jean-Charles Buttier, Charles Heimberg, Nora Kohler (sldd), James Guillaume. L’émancipation par les savoirs, Editions Noir et rouge, 2021.

« Ce n’est pas la science (...) que je redoute pour ces jeunes gens : c’est l’influence d’un certain milieu, (…) c’est l’embourgeoisement ». L’homme qui s’exprime ainsi se nomme James Guillaume. Il est au centre d’un ouvrage collectif intitulé James Guillaume. L’émancipation par les savoirs1 publié par les éditions Noir et rouge.

Avant d’acquérir la nationalité française en 1889, James Guillaume fut l’une des figures du mouvement ouvrier suisse. On lui doit notamment une imposante histoire de la Première Internationale2 dont il fut l’un des acteurs majeurs en tant que membre de la Fédération jurassienne et ami intime de Michel Bakounine. Géographe de formation, anarchiste de conviction, internationaliste, tel était James Guillaume. Fasciné par la Révolution française, il était aussi profondément francophile… et volontiers germanophobe, symptôme de quelques années de lutte violente au sein de la Première Internationale contre les prétentions hégémoniques de Marx, Engels et consorts, et leur mépris des Slaves et des Français3.

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Mais à ce portrait, il manque une dimension, celle du pédagogue, acteur de la mise en place de l’école républicaine française aux côtés de son ami Ferdinand Buisson, bras droit de Jules Ferry. En effet, l’histoire retiendra, non sans amusement, que c’est un anti-étatiste devenu fonctionnaire qui oeuvra à l’édition d’un imposant Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, la bible des hussards noirs de la République, sous l’amicale férule du républicain radical Ferdinand Buisson.
Guillaume et Buisson, étrange attelage qu’unissent quatre choses : ils furent tous deux membres de la Première Internationale ; ils ont été élevés dans le protestantisme libéral d’alors, ouvert à la pensée critique ; ils partagent une même conviction : l’instruction, débarrassée des dogmes théologiques, permet l’émancipation ; pragmatiques, ils veulent agir concrètement sur le monde sans attendre le Grand Soir.

Mais une chose distingue profondément Guillaume et les défenseurs des politiques éducatives républicaines, chose qui apparaît notamment en 1913 à l’occasion d’une réforme portée par Buisson visant à favoriser les études longues au sein des classes populaires : Guillaume s’y oppose parce qu’il ne veut pas « extraire du prolétariat ouvrier et agricole ses éléments les plus intelligents et les faire entrer dans la classe dirigeante ». Il ne veut pas d’une école « pour le peuple », chargée de former de bons citoyens, patriotes et électeurs, et de dégager de la masse des gueux une élite de méritants embourgeoisés. Il ne veut pas qu’on instruise le peuple pour mieux le museler. Compagnon de route de la CGT syndicaliste-révolutionnaire, Guillaume défend au contraire une « école du peuple », donnant à celui-ci des outils pour qu’il s’émancipe collectivement du capitalisme et de l’État. A l’heure de la Parcoursup et de l’individualisation des parcours scolaires au nom de la liberté individuelle, la position de James Guillaume pose une question : « Quelle réforme visant à étendre les possibilités de scolarisation de certains enfants issus de la classe des producteurs serait compatible avec le maintien d’une conscience collective et d’une solidarité propres à cette classe ? »

Notes
1 Ce livre a pour origine un colloque tenu à Genève en 2016.
2 James Guillaume, L’Internationale. Documents et souvenirs (volume 1, 1864-1872), Editions Grounauer, 1980. Ce livre est précédé d’un long texte de Marc Vuilleumier. Lire également Marcello Musto, Pour lire la Première Internationale, Editions sociales, 2022.
3 Sa détestation du Reich bismarckien et de la social-démocratie allemande ne l’abandonnera jamais… En 1914, à la façon d’un Kropotkine, il se rangea du côté de la France, terre des Lumières et de la Révolution de 1789.

dimanche, décembre 3 2023

Ralph Waldo Emerson, penseur tourmenté

Raphaël Picon, Emerson. Le sublime ordinaire, CNRS Editions, 2023

Je ne connaissais de Ralph Waldo Emerson que son amitié avec Henry David Thoreau et leur goût commun pour la nature. Avec Emerson. Le sublime ordinaire1, le philosophe et théologien protestant Raphaël Picon nous en dit plus sur ce penseur tourmenté qui a traversé le 19e siècle.
Qui était Ralph Waldo Emerson ? Un fils de pasteur, né en 1803, qui tînt un journal intime des décennies durant, écrivit livre et poèmes, et délivra moult sermons et conférences. Un des grands penseurs américains du 19e siècle qui se battait pour que l’Amérique redevienne « la terre promise ». Un être tourmenté, mélancolique, qui s’émancipa du calvinisme puritain pour se faire le « pourfendeur des conformismes ».

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Emerson a foi en l’homme. Alors que pour le calvinisme puritain, l’homme est un être dépravé, corrompu, destiné aux flammes de l’Enfer, des voix s’élèvent pour affirmer au contraire que l’homme est perfectible. Emerson est du lot. Il écrit « Un homme a tout ce qui lui faut pour se gouverner lui-même », et il ajoute : « Le but de la vie semble être la rencontre de l’homme avec lui-même ». A l’obéissance d’une loi divine doit succéder « la culture du soi à travers le développement de son propre sens moral ». Emerson le transcendantaliste enjoint ses contemporains à penser et agir en êtres vertueux, à avoir confiance dans leurs émotions : « Ne va pas où le chemin te conduit. Va au contraire là où aucun chemin ne mène ».

Idéaliste et romantique, Emerson voue un culte à la nature. Traversant l’Europe, il est subjugué par « la prodigalité des formes de vie possibles ». De retour aux Etats-Unis, il aime marcher seul dans les bois de sa propriété de Concord : « Mes bois sont le seul endroit où je ressens de la joie, écrit-il. Mon esprit s’élève dès que j’y entre ». Emerson est un solitaire. Mais un solitaire qui n’a jamais cessé d’intervenir publiquement. Le prếcheur d’hier est devenu « une des grandes voix de la cause abolitionniste ». Cependant, Emerson a un « certain dédain pour la chose publique et l’agitation militante », une agitation qui peut faire perdre cette « maîtrise de soi » à laquelle il tient tant. Dès les années 1830, il s’est fait l’avocat des Indiens et des esclaves. Une loi l’a particulièrement révulsé : la Fugitive slave law oblige les citoyens à capturer les esclaves fugitifs et à les restituer à leurs propriétaires. Pour Emerson, l’esclavage, c’est l’anti-Amérique. En prenant position lors de la guerre de Sécession pour les Nordistes, Emerson ne se bat pas seulement pour mettre fin à l’esclavage : il espère que de cette guerre civile naîtra une nouvelle Amérique ou plutôt que celle-ci redeviendra une terre de liberté.

La pensée d’Emerson, nous dit l’auteur, « déroute, agace, titille ». Vénéré par certains comme chantre d’une Amérique mythifiée, moqué par d’autres pour son mysticisme et ses pensées absconses, Emerson ne laisse personne indifférent. Et comme le dit Raphaël Picon, « c’est aussi parce qu’on ne le comprend pas entièrement qu’Emerson fascine tant ».

Note
1 Ouvrage initialement paru en 2015, un an avant la disparition de l’auteur.

samedi, décembre 2 2023

Mes lectures de novembre 2023

Politique africaine (Revue), n°169 (La Guinée depuis Condé), Karthala, 2023.
Collectif à l'Ouest, Protester à Rennes dans les années 1968. Mobilisations et trajectoires biographiques, PUR, 2023.
Les Etudes du CERI, n°264-265 (Amérique latine. L'année politique 2022), CERI, 2023
Tom Thomas, "Quoi qu'il en coûte" ou la fuite en avant du capitalisme, Editions Critiques, 2021.
Moyen-Orient (Revue), n°56 (Liban : un Etat en voie de disparition ?), 2022.
Moyen-Orient (Revue), n°60 (Les Palestiniens. Un peuple déchiré en quête de paix), 2023.
Maxime Leroy, Les précurseurs français du socialisme de Condorcet à Proudhon, Editions du temps présent, 1948.

dimanche, novembre 26 2023

Réformer l'aide sociale, châtier les pauvres

Tamara Boussac, L’affaire de Newburgh. Aux origines du nouveau conservatisme américain, Presses de SciencesPo, 2023.

Lorsque Joseph McDowell Mitchell apparaît à la télévision un jour de janvier 1962, il ne sait pas encore que ses mots vont provoquer un séisme politique d’ampleur nationale. Tamara Boussac nous en dit plus dans L’Affaire de Newburgh. Aux origines du nouveau conservatisme américain (Presses de SciencesPo).

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Qui est Joseph McDowell Mitchell ? Un fonctionnaire chargé de réformer l’aide sociale d’une petite ville du nord-est des Etats-Unis appelée Newburgh, une ville en déclin depuis quelques années, une ville qui cherche à se réinventer et qui considère que les parasites sociaux sont la cause de son malheur ; des parasites sociaux dont le portrait robot serait celui du migrant noir du sud aux mœurs relâchées et vivant des aides sociales versées sans contrepartie et sans véritable contrôle. Evidemment, tout cela n’est pas dit avec une telle franchise, mais cela ne trompe personne : c’est bien cette population d’implantation récente qui est visée par la municipalité républicaine, puisque la population noire a doublé en une décennie, bouleversant le visage de la ville.
Depuis six mois, McDowell Mitchell a donc en charge l’application de 13 nouvelles règles dont le but est bien de faire des économies en limitant le nombre d’allocataires. J’en relèverai trois : l’obligation de travailler 40 heures par semaine pour la ville quand on est chômeur en bonne santé ; la radiation de « toutes les mères d’enfants illégitimes (…) si elles donnent à nouveau naissance en dehors du mariage » ; tout nouvel allocataire doit prouver qu’il est venu « à Newburgh pour répondre à une offre d’emploi concrète » et non pour toucher les aides sociales.

Qu’importe si les journalistes soulignent que l’Afro-américain fainéant, fornicateur, vampirisant l’aide sociale n’existe pas à Newburgh, la rhétorique réactionnaire fonctionne : l’État-providence, c’est du socialisme déguisé qui déresponsabilise l’individu d’un côté et renforce le pouvoir de l’État fédéral de l’autre ; confier sa gestion aux autorités locales, c’est l’assurance d’en finir avec les abus, les paresseux, les tricheurs, en somme avec le laxisme et le sentimentalisme portés par la gauche, les syndicats mais aussi l’aile libérale du parti républicain. Seule une réforme profonde de l’aide sociale pourra convaincre le contribuable américain, honnête et travailleur, qu’il n’est pas victime du « racket de l’assistance », qu’il ne paie pas pour engraisser des fainéants, lubriques de surcroît !

Pour Tamara Boussac, nous ne faisons pas face à une révolte antifiscale car ces réformateurs acceptent de payer l’impôt mais ils veulent en avoir pour leur argent. Aider les pauvres est un investissement, d’où leurs appels répétés à une responsabilisation des pauvres qui a les traits d’une réhabilitation morale : contrôle social et mise au pas culturel font toujours bon ménage.
Cette offensive conservatrice portera ses fruits puisqu’elle influencera profondément la réforme de l’aide sociale proposée par le gouvernement démocrate de John Fitzgerald Kennedy. Et depuis, la pénalisation de la misère1 et le contrôle des assistés2 sont au coeur de toutes les réformes sociales.

mardi, novembre 14 2023

Accidents du travail : "C'est le métier qui veut ça"

Véronique Daubas-Letourneux, Accidents du travail. Des morts et des blessés invisibles, Bayard, 2023.

Chaque année, 700 travailleurs meurent au turbin, et l’on dénombre plus de 900000 accidents du travail. La sociologue Véronique Daubas-Letourneux nous en dit plus dans son livre : Accidents du travail. Des morts et des blessés invisibles (Bayard).

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L’autrice, en s’intéressant aux accidents du travail « ordinaires », nous invite à aller « au-delà du fait divers » pour prendre la mesure de cette catastrophe sociale. Que nous disent les statistiques ? Que ce sont les hommes qui sont massivement touchés par les accidents graves et mortels, mais depuis une vingtaine d’années, nous assistons à une montée en flèche du nombre de femmes victimes d’accidents du travail. Que les jeunes sont plus touchés que les anciens par les accidents, mais ce sont ces derniers qui sont les plus durement affectés. Deux phrases que l’on pourrait remplacer par une poignée de mot-clés : métiers du care, services, intérim, précarité, performance…

Métiers du care et services (comme le nettoyage) parce que les femmes y sont massivement présentes et que c’est là qu’elles s’y cassent le dos. Intérim et précarité parce que les jeunes sont envoyés au charbon dans des univers professionnels qu’ils ne maîtrisent pas ou peu ; ce qui pousse Véronique Daubas-Letourneux à parler d’un double marché de l’emploi, celui des salariés permanents d’un côté, mieux protégés, et celui des abonnés à l’intérim et à la sous-traitance. Performance et productivité parce que c’est en leur nom que le prolétaire prend des risques ou qu’on le pousse à en prendre pour « satisfaire le client ».

En donnant la parole aux victimes, Véronique Daubas-Letourneux nous rappelle que les chiffres ne disent pas tout de la catastrophe. Celle-ci est plus profonde : combien d’accidents non déclarés sous la pression de l’employeur ? Combien de travailleurs blessés vont au chagrin chaque jour de peur de perdre leur prime d’assiduité ? Ou de se faire mal voir : des collègues que leurs absences mettent dans l’embarras puisqu’ils vont devoir travailler plus, en effectif réduit ; de la hiérarchie, surtout, qui a vite fait de leur coller une étiquette de tire-au-flanc ou d’incompétents et de maladroits. Et puis il y a la peur, celle de perdre son travail si d’aventure on vous déclare inapte à sa poursuite. Véronique Daubas-Letourneux parle à ce propos de triple peine : peine physique lié au handicap et aux séquelles, peine financière (pertes des primes liés à l’emploi par exemple), peine sociale puisque « 95 % des déclarations d’inaptitude se soldent par un licenciement ».

En cassant les collectifs de travail, en fragmentant le salariat, gouvernements et patronat ont largement érodé la capacité de « nuisance » des syndicats ; et dans le secteur des services, où règnent la précarité et le turn-over, les syndicats sont largement absents…
« C’est le métier qui veut ça » déclare fataliste l’un des enquêtés, préparateur de commande au dos en vrac. C’est plus sûrement la logique du capitalisme qui l’exige...

dimanche, novembre 5 2023

La guerre et les races

Stéphanie Soubrier, Races guerrières. Enquête sur une catégorie impériale 1850-1918, CNRS Editions, 2023.

Il en va des soldats comme des chasseurs : il y a les bons et il y a les mauvais. Mais dans la France impériale de la 3e République, ce n’est pas l’individu que l’on juge ainsi mais l’ethnie. Avec Races guerrières. Enquêtes sur une catégorie impériale 1850-1918, l’historienne Stéphanie Soubrier nous plonge au coeur des stéréotypes coloniaux ; des stéréotypes, précisons-le d’emblée, qui ne sont pas une création française, et qui ne visent pas uniquement les peuples coloniaux (l’armée se méfiant tout autant des Méridionaux que des Bretons rustres et alcooliques).

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Qu’est-ce qu’une « race guerrière » ? Certains répondraient les Sénégalais puisqu’on en fît des tirailleurs ; sauf que la plupart d’entre eux ne l’étaient pas, et qu’il convient de prendre toujours en considération « le caractère instable des dénominations raciales ».
Lorsqu’en 1910 l’officier Charles Mangin écrit La Force noire, vibrant plaidoyer pour l’utilisation de troupes africaines sur le sol européen en cas de revanche contre l’Allemagne, cela fait plus d’un demi-siècle que militaires, médecins, fonctionnaires, anthropologues catégorisent les populations peuplant l’Empire. Il y aurait donc des peuples guerriers et des peuples non-guerriers. Le courage, la bravoure, l’endurance, l’esprit de discipline et de sacrifice, qualités indispensables pour faire un bon fantassin, deviennent alors des « attributs biologiques collectifs », tout comme la fourberie, l’arrogance ou la nonchalance. Il va sans dire qu’un sol trop fertile, qu’une nature trop généreuse, qu’un goût pour le commerce n’aident pas à forger des tempéraments portés à l’effort et au combat.

Une « race guerrière » n’a pas peur de la mort. De plus, souligne Mangin, reprenant l’avis de nombre de médecins, « le système nerveux du Noir est beaucoup moins développé que celui du Blanc » ; le Noir est moins sensible à la douleur parce qu’il n’est pas arrivé au même niveau de développement intellectuel. Le Noir guerrier est donc un sauvage qui a conservé ce que la race française a perdu, depuis que le coq est devenu un « chapon endormi », que l’égalitarisme républicain a fait du citoyen un raisonneur indocile et que la civilisation l’a ramolli. Si la France veut rester une grande Nation et non plus dégénérer, elle doit encadrer et discipliner la « sauvagerie » du guerrier noir qui, livré à lui-même, n’utiliserait qu’à demi ses qualités naturelles. C’est sous la férule paternelle du colonisateur que le Noir sous l’uniforme pourra se réaliser.
Rien de scientifique dans ces analyses souvent contradictoires qui n’ont qu’un but : orienter le recrutement. Car, pendant longtemps, l’armée française a recruté qui voulait bien la rejoindre, principalement des esclaves rachetés à leurs maîtres. Et sous la Troisième République, c’est bien davantage la prime d’engagement, l’assurance de manger à sa faim chaque jour et de nourrir sa famille, ainsi que le prestige de l’uniforme qui attira le jeune Africain plutôt qu’un quelconque atavisme pour le métier des armes. Ce n’est que dans un second temps que des sous-officiers africains se saisiront à leur avantage des discours faisant de leur groupe ethnique une société guerrière…

De races guerrières, on ne parlera plus après 1918, car, écrit Stéphanie Soubrier, « la Grande Guerre a révélé l’inadéquation de la catégorie coloniale de race guerrière aux nouvelles formes du combat ». Les armes de destruction massive ont rendu accessoires la baïonnette et le corps-à-corps, prépondérants lors des guerres coloniales….

vendredi, novembre 3 2023

Trotskistes en Résistance (1939-1945)

Robert Hirsch, Henri Le Dem, François Préneau, Résistance antinazie, ouvrière et internationaliste. De Nantes à Brest, les trotskistes dans la guerre (1939-1945), Syllepse, 2023.

Leurs noms ne vous diront rien. Certains ont échappé ou sont revenus de l’enfer, d’autres pas. Robert Hirsch, François Préneau et Henri Le Dem leur rendent hommage dans un passionnant ouvrage intitulé Résistance antinazie, ouvrière et internationaliste. De Nantes à Brest, les trotskistes dans la guerre (1939-1945) publié par les éditions Syllepse.

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Jeunes mais déjà aguerris, solidaires, audacieux, issus des milieux communistes, socialistes révolutionnaires ou des auberges de jeunesse, une poignée de prolétaires de la région nantaise se lance sans peur du lendemain dans la Résistance, mais une Résistance particulière. Contre l’Union sacrée, ils en appellent au défaitisme révolutionnaire. Considérant que la lutte armée est contre-productive puisque la répression qu’elle entraîne décime l’avant-garde ouvrière, désarmant de fait le prolétariat, ceux que les staliniens appellent les « hitléro-trotskistes », en viennent à écrire qu’en « déboulonnant les rails et en posant des bombes, on prépare la défaite de la classe ouvrière ».

Délaissant la lutte armée, ces jeunes partisans de la Quatrième Internationale se lancent en 1943 dans la confection et la distribution au sein des principales usines nantaises d’un bulletin clandestin : Front ouvrier. Un bulletin dont on ne connaissait que quelques numéros et dont les auteurs ont retrouvé une collection quasi-complète en se plongeant dans les archives policières.
Tiré à quelques centaines d’exemplaires, ce bulletin affirme que le second conflit mondial n’est que la répétition du premier (autrement dit un conflit entre puissances impérialistes1), et qu’il faut se ternir prêt et préparer la révolution mondiale qui, à n’en pas douter, éclatera à la fin des hostilités ; d’où la nécessité d’entrer en relations avec les soldats de la Wehrmacht pour créer en son sein des foyers antinazis qui en renversant Hitler rendront « possibles les Etats-Unis socialistes du monde qui tueront la misère et la guerre ». Ce travail de fraternisation sera mené, avec l’appui de quelques Nantais, à Brest pendant quelques mois de l’année 1943, mais trahi par un soldat allemand, le groupe finistérien sera décimé par la répression, tout comme les noyaux trotskistes parisiens. A Nantes en revanche, la plupart des militants échapperont par miracle à la Gestapo et continueront à faire vivre Front ouvrier jusqu’à la Libération. Mais ce bulletin clandestin ne se contentent pas de populariser les thèses trotskistes dans la classe ouvrière, il est aussi un outil pour mieux appréhender grâce à ces échos d’entreprises ce que fut le quotidien des travailleurs manuels sous la botte nazie. Etait-il lu largement dans les usines où il était diffusé ? Impossible de le savoir, mais selon certains témoins, son contenu a eu une influence non négligeable sur les pratiques et attitudes de certains collabos. Car les rédacteurs n’hésitent pas : outre les appels à la solidarité de classe contre les brimades et le STO, ils dénoncent nommément les petits chefs zélés qui font turbiner les prolos pour le compte de l’Allemagne nazie, ou ceux qui s’adonnent au marché noir en détournant les denrées alimentaires destinées aux restaurants d’entreprise.

En décembre 1944, Front ouvrier cesse de paraître, et ses animateurs participent à la création du Parti communiste internationaliste. Débute alors pour eux un nouveau combat : comment exister politiquement dans un univers dominé à gauche par le Parti des fusillés : le PCF ?

Note
1. Le racisme et la haine antisémite, qui sont pourtant au coeur de la pensée nazie, ne tiennent aucune place dans leurs analyses. Pour l’anecdote, ils installeront leur première imprimerie clandestine au sous-sol d’un magasin de fringues tenu par les parents d’un de leurs militants, des Juifs lituaniens réfugiés en France.

mercredi, novembre 1 2023

Mes lectures d'octobre 2023

Roberto Nigro, Antonio Negri. Une philosophie de la subversion, Editions Amsterdam, 2023.
François Purseigle et Bertrand Hervieu, Une agriculture sans agriculteurs. la révolution indicible, Presses de SciencesPo, 2023.
Raphaël Picon, Emerson. Le sublime ordinaire, CNRS Editions, 2023.
Tamara Boussac, L'Affaire de Newburgh. Aux origines du nouveau conservatisme américain, Presses de SciencesPo, 2023.
Georges Ribeill (Textes rassemblés et présentés), Bakounine, Marx. La grande discorde, Les Nuits rouges, 2023.
Georges Lefebvre, Quatre-vingt-neuf, Editions sociales, 2023.
Daniel Mollenhauer, A la recherche de la "vraie république". Les radicaux et les débuts de la Troisième République 1870-1890, Le Bord de l'eau, 2023.
Pascal Marchand, Volga. L’héritage de la modernité, CNRS Editions, 2023. --- Ma chronique.
Karine Parrot, Etranger, Anamosa, 2023.

samedi, octobre 21 2023

Haymarket, les martyrs de Chicago

Martin Cennevitz, Haymarket. Récit des origines du 1er mai, Lux, 2023.

On les appelle les martyrs de Chicago. Ils étaient militants ouvriers et révolutionnaires, et ils finirent au bout d’une corde. Martin Cennevitz en fait le portrait dans Haymarket. Récit des origines du 1er mai, publié par les éditions Lux.

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L’histoire est connue de beaucoup. A Chicago, fin avril 1886, la classe ouvrière naissante entre en action. A la faveur de la renégociation annuelle des contrats de travail, elle veut obtenir les huit heures. Le patronat ne veut évidemment pas en entendre parler. A l’issue d’un meeting de protestation contre les violences patronales, et alors que la foule commence à se disperser, une bombe est lancée sur les forces de l’ordre. La presse, aux mains des industriels, se déchaîne alors contre les syndicalistes et les anarchistes qu’elle rend responsables de l’attentat. La Police rafle huit hommes (Neebe, Lingg, Schwab, Fielden, Spies, Engel, Parsons et Fischer). Leur particularité : aucun n'était sur place lors de l'explosion, hormis Fielden, présent à la tribune. Le procès se tient dans la foulée, procès politique, truqué dont l’issue ne fait aucun doute : seul Neebe échappe à la peine de mort. Malgré les campagnes internationales de solidarité, quatre hommes sont pendus en novembre 1887, trois sont maintenus en détention ; le dernier, Louis Lingg, a préféré le suicide à la potence. deux ans plus tard, le mouvement socialiste international décidera de faire du 1er Mai un moment d’hommages à ces martyrs et d’affirmation des revendications ouvrières.

L’historien Martin Cennevitz mêle dans ce livre le récit des événements et le portrait de ces huit victimes de la justice de classe en tentant d’imaginer les sentiments qui les habitèrent. Huit hommes assez représentatifs de la jeune classe ouvrière américaine : un seul est né sur le sol américain, les autres sont des immigrants venus de la vieille Europe pour s’inventer une vie ou fuir la répression. Chicago est ainsi une Babel ouvrière où les nationalités se côtoient : Polonais, Irlandais, Tchèques et bien sûr Allemands. Chicago est une ville-phare où la presse révolutionnaire et syndicale est largement diffusée et les noyaux militants, nombreux.

Martin Cennevitz nous fait mieux connaître Louis Lingg, l’adepte de la propagande par le fait, Albert Parsons, homme de tous les combats à l’âme syndicaliste, Fischer et Engel les radicaux qui pensent que seule la dynamite émancipera le prolétariat, ou encore, Spies, l’intellectuel renégat qui, pour sauver sa peau, a fait acte de contrition… comme l’ont fait Fielden et Schwab. Martin Cennevitz ne juge personne, de la même façon qu’il ne met pas sur le dos des amis de Louis Lingg, anarchistes individualistes comme lui, l’organisation de l’attentat ; car on ne sait toujours pas si l’attentat fut leur œuvre ou le fruit d’une manipulation policière.
En conclusion, Martin Cennevitz nous emmène à Islamabad, le 1er mai 2020, où une femme a brandi « un grand panneau rouge sur lequel (s’étalaient) huit visages surgis du passé », ceux des martyrs de Chicago, « parce qu’au crépuscule d’un vendredi noir se dessine toujours l’horizon lumineux de formes de vie plus dignes à gagner ».

Volga, l'indomptable

Pascal Marchand, Volga. L’héritage de la modernité, CNRS Editions, 2023.

La Volga ne fut ni le Rhin, ni le Nil, et pourtant nombreux furent les pouvoirs à se pencher sur son lit pour lui imaginer un avenir grandiose. L’immense fleuve est au coeur du livre du géographe Pascal Marchand, Volga. L’héritage de la modernité, publié par CNRS Editions.

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La Volga ne fut pas le Rhin car son caractère capricieux, avec ses crues gigantesques l’empêcha d’accueillir sur ses berges des centres commerciaux d’envergure ; elle ne fut pas plus le Nil car aucune agriculture ne put profiter de ses crues fertilisantes, du fait des étés trop courts. L’immense Volga est ainsi : indomptable.
Tsars comme bolcheviks, tous rêvèrent de faire de la Volga autre chose qu’une réserve à poissons, notamment du plus célèbre d’entre eux : l’esturgeon et la richesse qu’il porte (le caviar).
Dompter le fleuve, en faire un moteur du développement économique et du socialisme grâce à l’hydroélectricité : tel fut le credo du pouvoir soviétique. Leur raisonnement, rappelle l’auteur, était simple : il suffit de retenir l’eau au moment de la fonte des neiges en créant d’immenses lacs-réservoirs liés chacun à une centrale hydroélectrique, puis de relâcher cette eau en fonction des besoins. Raisonnement simple n’implique pas une politique à la hussarde : Pascal Marchand souligne au contraire la profusion d’études, d’articles, de rapports sur les conséquences du projet « Grande Volga » pour la flore, la faune, l’économie de la pêche, l’érosion des berges… : « nulle part ailleurs dans le monde un projet aussi vaste n’avait été fondé sur une telle somme de recherches scientifiques » ; la « Petite Mère Volga » allait se mettre au service du communisme ! Mais dans un univers bureaucratisé où chacun doit répondre aux exigences du Plan, la méfiance est de rigueur : l’auteur cite le cas des alevins de carpe relâchés en masse pour stimuler le secteur de la pêche, et qui ont fait le bonheur, non des pêcheurs, mais des carnassiers...

« Sur les cinquante années (1933-1987) de la phase de construction (de cette Nouvelle Volga), rien ou presque ne s’est passé comme prévu », nous dit l’auteur. On peut évidemment en rendre responsable, et à raison, la bureaucratie soviétique, ou encore la décennie de sécheresse inédite qui frappa la zone au début des années 1930 et remit en question tant de certitudes. Mais il me semble que de la lecture de ce livre, au moins trois leçons peuvent être retirées. La première est que toute politique volontariste de développement est vouée à l’échec sans implication et formation des populations : l’échec des plans d’irrigation ou de développement de l’agriculture et de la pêche en attestent. La seconde est qu’il est périlleux de poursuivre plusieurs lièvres en même temps : difficile de concilier la construction de barrages et la production hydro-électrique, qui repose sur des lâchers d’eau importants, avec la survie/protection des frayères ou l’alvinage intensif qui redoutent plus que tout les variations de température ; difficile de retenir l’eau en amont sans conséquence pour les nappes phréatiques et l’apport en sédiments en aval ; difficile d’industrialiser sans polluer...

La troisième leçon, je vous laisse la tirer de cette citation de Pascal Marchand : « La Volga a toujours davantage inspiré la démesure que la mesure ».

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