Le Monde comme il va

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lundi, mars 1 2021

Mes lectures de février 2021

Alessandro Stanziani, Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale 18e-19e siècles, Presses de SciencesPo, 2020.
Célestin Bouglé, Sociologie et action politique, EHESS, 2019. --- Sélection de conférences militantes du célèbre sociologue.
Guillaume de Gracia, Peron contre le populaire. Naissance d'un populisme, Editions sans nom, 2020.
Clara Zetkin, Je veux me battre partout où il y a de la vie, Editions Hors d'atteinte, 2021.
Anne-Cécile Robert, Dernières nouvelles du mensonge, Lux, 2021.
Julien Duval, Le mythe du "trou de la Sécu", Raisons d'agir, 2020.
Jean-Bernard Gervais, Au royaume de la CGT. La résistible ascension de Philippe Martinez, Michalon, 2021.
Carlos Eduardo Mora et Guylaine Roujol Perez, Mortels barrages. Le récit du caporal qui a dénoncé les assassinats de civils en Colombie, Fauves Editions, 2021.
François Jarrige et Alexis Vrignon (sldd), Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l'âge industriel, La Découverte, 2020.
Jacobo Grajales et Romain Le Cour Grandmaison (sldd), L'Etat malgré tout. Produire l'autorité dans la violence, Karthala, 2019.
Jean-Pierre Le Glaunec, L'armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti, Lux, 2021.
Pierre-Antoine Bernheim, Jacques, frère de Jésus, Albin Michel, 2003.
Eric Panthou / Tran Tu Binh, Les plantations Michelin au Viêt Nam. Une histoire sociale / Phu-Rhiêng : récit d'une révolte, La Galipote, 2013.

vendredi, février 19 2021

Le Mexique et la violence d'Etat

John Gibler, L’évasion d’un guérillero. Ecrire la violence, Ici-bas, 2021.


Il s’appelle Andres Tzompaxtle Texpile, alias Rafael, et longtemps on le crut mort. C’est à cet Indien anonyme que le journaliste John Gibler s’est attaché dans L’évasion d’un guérillero, publié par les Editions toulousaines Ici bas.
Nous sommes alors dans le Mexique des années 1990, un pays miné par la violence sociale et politique, dans lequel le Parti révolutionnaire institutionnel, parti-Etat à la tête du pays depuis plus d’un demi-siècle, est de plus en plus contesté. Face à la colère, le pouvoir retrouve ses réflexes d’antan : on tabasse, on liquide, on fait disparaître. A vrai dire, rares sont les périodes durant lesquelles l’armée ou les groupes para-militaires n’ont pas semé la terreur1. Leurs cibles : étudiants d’extrême-gauche, militants ouvriers, défenseurs des droits de l’homme mais aussi paysans indiens.

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Rafael était alors membre d’une guérilla active au sud du Mexique, dans une région massivement indienne où le non-droit, la corruption, la misère sociale et le racisme sont au menu chaque jour. En 1996, alors que son groupe tente d’organiser une conférence de presse clandestine, il est arrêté par l’armée et… disparaît.
Beaucoup le pensent morts car ils savent que le pouvoir ne s’embarrasse pas avec ceux qui le défient. Mais Rafael n’a pas été liquidé froidement : il est tenu au secret dans une prison clandestine au sein d’une zone militaire. Il va y rester quatre mois, subissant privations et tortures physiques et psychologiques. Mais il se tait, il tient malgré la violence des coups. Il tient parce que toute son existence fut un combat pour rester debout, parce que les Indiens ne sont au Mexique que des « statistiques de misère et de pauvreté », parce que les Indiens « ne se (battent) pas (seulement) contre la faim mais contre la guerre d’extermination » que le pouvoir leur impose. Réduit à l’état de loque humaine, il parvient pourtant à s’échapper et à témoigner. Il a subi entre-temps une autre forme de violence puisqu’il a dû affronter la méfiance de ses camarades de lutte qui craignaient qu’il ait été retourné par l’armée. Mais comme le dira son épouse, avec des mots simples mais qui renvoie à une tradition de résistance, vieille de cinq siècles : « Il n’est pas né pour être un traître ».

Journaliste engagé et qui revendique de l’être, John Gibler ne nous offre pas seulement avec ce livre un récit de plus sur la violence d’État au Mexique et sur le recours (massif aujourd’hui !), par l’armée et ses supplétifs, des disparitions et des assassinats pour maintenir l’ordre politique et social2 et ce, en toute impunité, cette « liberté d’expression des assassins ». John Gibler nous propose également une réflexion sur le pouvoir de l’écriture, cette arme du possédant, et donc de l’auteur sur le témoin et sa parole : comment rendre compte sans trahir, sans travestir et sans transformer le lecteur en voyeur ? L’évasion d’un guérillero est un récit polyphonique qui, comme le dit Gibler, a la volonté d’« offrir une sorte d’étreinte – une étreinte rebelle – entre les mots parlés et écrits qui forment les littératures de lutte. » Une étreinte rebelle et chaleureuse, et un hommage respectueux rendu à celles et ceux qui luttent.


Notes
1 Laura Castellanos, Le Mexique en armes – Guérilla et contre-insurrection 1943-1981, Lux, 2009.
2 Il y aurait des dizaines de milliers de disparus depuis le début du 21e siècle au Mexique, disparitions que le pouvoir attribue à la guerre que se livrent les narco-trafiquants… Mais pour nombre d’observateurs, la police, gangrenée par le crime organisé, est impliquée dans nombre de ces affaires.

lundi, février 15 2021

Le travail et l'Islam

Hicham Benaissa
Le travail et l’Islam. Généalogie(s) d’une problématique, Editions du Croquant, 2020

« Pourquoi (...) ce qui semble se constituer aujourd’hui comme un « problème » ne l’a pas été (précédemment) ? » C’est à cette question classique des sciences sociales qu’Hicham Benaissa nous propose de réfléchir avec Le travail et l’Islam. Généalogie(s) d’une problématique, livre publié par les Editions du Croquant ; un livre qui comprend deux parties, l’une centrée sur les salariés, la seconde sur le patronat de culture arabo-musulmane1. C’est sur la première partie que je vais me concentrer.

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En ces temps troublés où les questions identitaires occupent le devant de la scène, où la laïcité est brandie comme un étendard par des forces politiques qui n’en furent jamais dans l’histoire les promoteurs, où « la frénésie juridique (…) s’est emparée du sujet de la laïcité et de la religion au travail », il est bon d’accompagner l’auteur au coeur des lieux d’exploitation pour y voir comment la question du voile, du halal ou de la prière fut appréhendée depuis les années 1970.

Nous voici donc dans une citadelle industrielle, un univers peuplé d’ouvriers spécialisés marocains, de confession musulmane, sans qualification ni culture politique et syndicale. Venus sans famille et destinés dit-on à repartir, ils ne sont que des bras à suer de la plus-value. L’enjeu, pour le patronat, dans cette décennie d’insubordination ouvrière, est d’empêcher que l’esprit contestataire post-68 ne gagne cette fraction du prolétariat. Ouvrir des salles de prière et les confier à des imams conservateurs doit favoriser la paix sociale et l’entre-soi2. Du côté des syndicats, prendre en considération les revendications religieuses des ouvriers musulmans est un moyen de nouer des relations avec ces travailleurs éloignés de l’action de classe. La bascule intervient au début des années 1980 quand la révolte des OS secoue Citroën et Talbot, et voit un Premier ministre socialiste transformer un conflit social3 en conflit politico-religieux. L’OS musulman pratiquant devient un agent conscient ou manipulé des islamistes iraniens. Pour Hicham Benaissa, « la construction sociale du problème musulman en France ne démarre (donc) pas avec les affaires du foulard de 1989 mais bien dans le cadre des grèves de l’automobile de 1982-1984 ». C’est que le monde a changé : l’immigré n’est pas reparti, il s’est installé avec femme et enfants ; destiné à n’être qu’un OS interchangeable, il est aussi la première victime des restructurations industrielles et, avec ou sans travail, il incarne de façon massive le précariat, ces classes laborieuses qui sont également des classes dangereuses. Dans un livre sorti en 1991, L’immigration prise aux mots, Simone Bonnafous avait déjà fait de 1984 la date à partir de laquelle, le « discours « social » sur les immigrés (avait basculé) dans le discours de crise typique, celui de la gêne quotidienne et de l’incompatibilité des cultures4. ». Aujourd’hui, pieux ou pas, l’Arabe est et demeure un musulman, de la même façon que son gamin qui marche pour l’Egalité en 1984 est renvoyé à son identité « ethnique » : il sera un Beur, non un rejeton du prolétariat réclamant de la République qu’elle tienne ses promesses.

Oui, le monde change. Avec le 21e siècle, le néolibéralisme triomphant célèbre l’individu libre, autonome, délié. Il célèbre la diversité et les trajectoires exceptionnelles qui laissent penser que la réussite individuelle est à la portée de tous, à l’heure où l’ascenseur social est en panne, que les structures de défense des classes populaires sont en crise profonde et que les problématiques portées par l’extrême-droite se sont imposées avec force dans le débat public.
De quels moyens de défense disposent les plus dominés d’entre les dominés pour se faire entendre ? La religion parce qu’elle est vecteur d’identité collective et source de solidarité en est un. Ainsi, l’Islam, nous dit l’auteur est « le moyen de se construire un « nous » quand on sait, en raison des faits, de l’expérience de chaque jour, quand on nous le rappelle au quotidien, que nous sommes exclus de mille et une manières du grand Nous » autrement dit de la communauté nationale. Revendiquer une salle de prière ou de l’alimentation halal est une façon de résister à l’atomisation et à la soumission, de dire que ce Nous existe.

J’ai particulièrement apprécié une anecdote racontée par l’auteur. Hicham Benaissa intervenait dans une entreprise privée dans laquelle un malaise était apparu depuis qu’une cadre avait décidé de se voiler. Cela déplaisait fortement à certains collègues qui au nom d’une conception erronée de la laïcité5 considérait qu’elle se devait de l’enlever. Après son intervention, il s’apprête à quitter les lieux quand il croise une femme de ménage, voilée, qui travaille ici depuis longtemps et à qui personne n’a reproché de bafouer la laïcité. Hicham Benaissa a raison quand il en conclue que si le foulard de la femme de ménage est invisible alors que celui porté par une cadre saute aux yeux, c’est qu’il est « à sa place symbolique, à la place sociale à laquelle il est structurellement renvoyé dans les représentations. » L’immigré est accepté au banquet mais à la condition de rester à la place qu’on lui a assignée6. Car beaucoup font de la race (et de la religion qu’on peut lui associer) « une forme biologique d’exclusion sociale (…) à seule fin de distinguer, discriminer, mettre à part7 ».

Notes
1 Hicham Benaissa nous montre les mille-et-une façons de vivre sa foi, d’en tirer profit ou d’en maîtriser les possibles conséquences économiques. Cela m’a rappelé ces mots de Maxime Rodinson : « L’attitude des individus est un compromis variable entre les impératifs de cette morale pratique et leurs réactions aux suggestions de la rationalité économique, c’est-à-dire aux opportunités de maximisation des biens et avantages dont chacun peut jouir en fonction de la même praxis sociale » (Islam et capitalisme, Seuil, p. 249). Sur la religiosité entrepreneuriale, lire Patrick Haenni, L’Islam de marché. L’autre révolution conservatrice, Seuil, 2005.
2 Le patronat fit de même avec les immigrés polonais des années 1920. Dans la ville industrielle de Couëron (Loire-Atlantique), les Polonais avaient leur cité, leur curé et leur église.
3 La question de la dignité était également centrale dans ce conflit car Citroën et Talbot étaient réputés pour leur encadrement raciste et militariste.
4 Simone Bonnafous, L’immigration prise aux mots. Les immigrés dans la presse au tournant des années 80, Kimé, 1991.
5 La neutralité ne s’impose qu’au secteur public.
6 Sur le racisme en milieu populaire, je vous conseille Cartier/Coutant/Masclet/Siblot, La France des « petits-moyens. Enquête sur la banlieue pavillonnaire, La Découverte, 2008 ; Masclet/Misset/Poullaouec, La France d’en bas ? Idées reçues sur les classes populaires, Le Cavalier bleu, 2019.
7Cf. Colette Guillaumin, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Gallimard, 2002 (1972).

samedi, février 6 2021

Le Pen et le syndicalisme révolutionnaire

Sylvain Boulouque
Julien Le Pen, un lutteur syndicaliste et libertaire
ACL, 2020.

Il est des Le Pen plus fréquentables que d’autres. Julien Le Pen est de ceux-là. C’est à ce personnage peu connu du syndicalisme révolutionnaire français que l’historien Sylvain Boulouque a consacré son dernier livre édité par l’ACL : Julien Le Pen, un lutteur syndicaliste et libertaire. Ce Morbihanais de naissance installé à Paris, travailleur dans le bâtiment, n’est pas devenu anarchiste dès ses premiers pas dans les bagnes capitalistes. Pour l’auteur, son adhésion au mouvement libertaire survient vers ses trente ans, et c’est surtout la Première Guerre mondiale qui affermit ses convictions anti-autoritaires, et avant-tout syndicalistes révolutionnaires. Cette anthologie court sur une vingtaine d’années, des espoirs révolutionnaires de 1919 aux sombres perspectives de 1940, rassemblant des textes destinés à la presse anarchiste et des interventions lors de congrès syndicaux. Et c’est passionnant.

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Julien Le Pen n’est pas un théoricien, un doctrinaire ou un donneur de leçons sectaire. C’est un ouvrier révolutionnaire profondément attaché aux valeurs défendues par le syndicalisme révolutionnaire, dont l’itinéraire est révélateur : en 1921, il quitte la CGT parce qu’elle est réformiste ; il fonde la CGT-Unitaire mais s’en sépare en 1924 parce qu’elle est phagocytée par le Parti communiste ; il refuse de s’engager en 1926 dans la CGT-SR (syndicaliste révolutionnaire) parce qu’il ne désire pas plus que le syndicalisme soit « absorbé par l’anarchie » ; il retourne alors à la CGT où il combat avec âpreté la collaboration de classes et le syndicalisme de délégation. Tel est Julien Le Pen, un personnage singulier au « carrefour de deux cultures sociales, politiques contradictoires : réformistes chez les révolutionnaires et révolutionnaires chez les réformistes. »

Le Pen défend avec pugnacité le syndicalisme contre ce qui le menace : son intégration dans les rouages démocratiques bourgeois, sa soumission aux partis politiques et aux sectes, son éparpillement et son affadissement. Il critique sévèrement la politique de présence de la direction de la CGT qui doit lui rappeler les années sombres de l’Union sacrée, il n’a pas de mots assez durs pour fustiger les communistes, leur absence de moralité et leur servilité à l’égard de Moscou. Il défend un syndicalisme qui ne soit pas une « sélection d’individus » ayant les mêmes convictions idéologiques mais un « ensemble d’individus que l’exemple, l’éducation, la propagande doivent instruire et améliorer pour les émanciper ». Et s’il est attaché à l’idée d’une « CGT unique de classe », il la veut reposant sur au moins deux principes : indépendance à l’égard de tous les partis et action directe. C’est pourquoi la réunification de la CGT le laisse dubitatif car il n’a aucune confiance dans la capacité des communistes à respecter l’autonomie du syndicat et le droit à la libre expression. Quant à l’action directe, rappelons-le, elle n’est nullement une apologie de la violence mais, comme le disait Emile Pouget, un anti-démocratisme, un rejet de la démocratie bourgeoise, du parlementarisme et de la délégation de pouvoir1. Le Pen, qui se définit comme « syndicaliste intégral », veut des travailleurs debout, non des moutons et des suiveurs, il veut des syndicalistes et non des syndiqués, et il veut que Le Peuple, le journal confédéral de la CGT, soit à cette image : combatif, offensif, éducateur, de façon à ce qu’il concurrence la presse politique. Car le syndicalisme peut se suffire à lui-même...

Révolutionnaire, il l’est. Et s’il a le sens de la formule, ce n’est ni un boute-feu, ni un braillard. Rares sont les textes où sa plume se fait pamphlétaire, même quand il combat la syndicalisation des fonctionnaires de police par la CGT ou règle ses comptes avec les communistes. En nous proposant ces écrits de Julien Le Pen, Sylvain Boulouque nous plonge dans ce tumultueux entre-deux-guerres qui vît le syndicalisme ouvrier connaître pour la première fois la division, et donc la concurrence. Division et concurrence don nous ne sommes jamais sortis.

Note :
1. Emile Pouget, L’action directe et autres écrits syndicalistes (1903-1910), Agone, 2010.

dimanche, janvier 31 2021

En finir avec la civilisation ?

Pierre Madelin
Faut-il en finir avec la civilisation. Primitivisme et effondrement
Ecosociété, 2020.

Caricaturons. Il fut un temps, lointain, où l'homme, ce sauvage qui était bon, vivait en harmonie avec la nature. Il traversait plaines et forêts, et prélevait ce qui lui était nécessaire pour vivre, sans se soucier du surlendemain. Puis, O malheur !, le chasseur-cueilleur nomade se fit agriculteur. Il inventa alors la sédentarité, la civilisation, la domination et l’aliénation. C’est à ce discours auquel s’attaque le philosophe Pierre Madelin dans Faut-il en finir avec la civilisation. Primitivisme et effondrement, publié par Ecosociété.
Sans mépris ni agressivité, s’appuyant sur les travaux de préhistoriens et d’archéologues, et après avoir souligné que « jamais nous ne saurons avec une exactitude sans faille quels étaient les rapports sociaux au sein des groupes humains du paléolithique », Pierre Madelin indique que rien ne permet d’affirmer que les sociétés de chasseurs-cueilleurs étaient, du fait de leur mode de vie et de subsistance, pacifiques et égalitaires. On sait ainsi, par l’analyse des squelettes, qu’on y mourrait fort jeune et bien souvent de mort violente ; le « vagabond romantique » était un guerrier avant tout. Dans la foulée des travaux d’Alain Testart, il nous invite à rechercher les racines de la différenciation sociale non dans le passage à l’agriculture, mais antérieurement dans le choix opéré par certaines sociétés de stocker la nourriture. En conséquence, au lieu de « révolution néolithique », il vaudrait mieux parler d’évolution lente des sociétés de chasseurs-cueilleurs passant du nomadisme à la sédentarité, tout en gardant en mémoire la pluralité des trajectoires d’adaptation des groupes humains aux conditions qu’ils rencontrent.

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Pour Pierre Madelin, le primitivisme s'inscrit dans la tradition américaine de l'éloge du monde sauvage, ce que les Américains appellent le culte de la « wilderness » ; un culte né comme une réponse à la société industrielle et au capitalisme qui réduit « la nature à un entrepôt de ressources ». Mais ce culte prit la forme, dès la fin du 19e siècle, de politiques de sauvegarde lourdes de sens et de conséquences. Car ces territoires présentés comme sauvages et indomptés, à préserver de la Civilisation et du capitalisme, à transformer en parcs ou à sanctuariser, furent conçus épurés de toute présence humaine. Au nom de leur préservation, les Amérindiens qui les parcouraient furent sommés de déguerpir. Au nom de la sacralisation de la nature sauvage, de la « vraie nature », ceux pour qui elle n’était en rien sauvage furent considérés comme des intrus ; voilà ce qui peut arriver quand on fait de l’Homme, et non d’un mode de production ou d’une philosophie particulière, un « ennemi » de la nature. Depuis, ces politiques d’expulsion/d’expropriation des populations locales ont fait des émules sur tous les continents comme s’il était inenvisageable ni souhaitable de penser la sauvegarde de la « nature » en s’appuyant sur les pratiques et les savoirs locaux. Les décennies passant, ces espaces, incarnations fantasmées de la beauté originelle du monde, sont devenus des spots touristiques incontournables, des lieux de récréation pour le travailleur abonné aux lieux de production.

N’accablons pas les défenseurs de la « nature sauvage ». La plupart d’entre eux célébraient tout autant la beauté des paysages que la capacité des populations autochtones à s’y mouvoir en les respectant ou la nature-refuge pour tous les dominés, dont le marronnage des esclaves fut l’une des expressions1. Ils n’étaient ni racistes, ni colonialistes, à l’image d’un Henry David Thoreau, et leur défense de la nature n’était qu’une des facettes de leur critique du monde capitaliste. Ils n’ont rien de commun avec ces multi-milliardaires installés au Wyoming qui ont donné leurs terrains à l’État pour qu’il en fasse un parc, contre déductions fiscales et, du fait de la réduction du nombre de terrains à bâtir, promesse d’y vivre dans l’entre-soi2.

Pour Pierre Madelin, face au désastre écologique actuel, il ne sert à rien de fantasmer, comme le font certains, un « passé lointain et inaccessible » qui pousse les individus à chercher « dans la nature une échappatoire à l’histoire et à ses insolubles contradictions, une plénitude et une perfection que la société ne peut pas lui offrir. » Le combat est à mener ici, pour sauver ce qui peut l’être encore. Et si le primitivisme peut avoir une utilité, nous dit l’auteur, c’est parce qu’il nous pousse à nous demander « quelle est la racine historique et anthropologique des désastres socio-écologiques auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui ».

Notes
1. Cf. Aline Helg, Plus jamais esclaves ! De l'insoumission à la révolte, le grand récit d'une émancipation (1492-1838), Le Découverte, 2016 ; James C. Scott, Zomia ou l'art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013.
2. Je vous renvoie à l’article de Gilles Laferté « Le rodéo des milliardaires » (https://laviedesidees.fr/Justin-Farrell-Billionaire-Wilderness.html)

Mes lectures de janvier 2021

Pierre Bance, La fascinante démocratie du Rojava. Le Contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, Editions Noir et rouge, 2020. --- Ma chronique.
Hicham Benaissa, Le travail et l'Islam. Généalogie(s) d'une problématique, Editions du Croquant, 2020.
Guillaume Davranche, Dix questions sur l'anarchisme, Libertalia, 2020.
Mouvement ouvrier, luttes de classes et révolutions (Revue d'histoire), n°1 (Bicentenaire de la naissance de Friedrich Engels), AMOLCER, 2020.
Bernard Friot et Anselm Jappe, Après l'économie de marché. Une controverse, ACL, 2018. --- Une brochure éclairante !
Sylvain Boulouque, Julien Le Pen, un lutteur syndicaliste et libertaire, ACL, 2020.
John Gibler, L'évasion d'un guérillero. Ecrire la violence, Ici-bas, 2021.
Moyen-Orient (Revue), n°49 (Libye, le "grand jeu" méditerranéen), 2020.
Carlos Taibo, Anarchistes d'outre-mer, Editions du Monde libertaire, 2019.
Alexandra Kwiatkowska Viatteau, Varsovie insurgée, Complexe, 1984.
Marc Augé et Jean-Paul Colleyn, L'anthropologie, PUF, Que sais-je ?,2004.
Jacques Le Goff, Un long Moyen Age, Tallandier, 2004.
Yves Frémion, Provo. Amsterdam 1965-1967, Nautilus, 2009.
Bronislaw Geremek, Truands et misérables dans l'Europe moderne 1350-1600, Gallimard, 2014.
Maurice Lombard, L'Islam dans sa première grandeur. 8e-11e siècle, Flammarion, 1971.
David Graeber, Pour une anthropologie anarchiste, Lux, 2006.
Mariarosa Dalla Costa et Selma James, Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, Librairie Adversaire, 1973.
Pierre Bourdieu, Sociologie de l'Algérie, PUF, 1958.
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mercredi, janvier 27 2021

Rojava : une révolution auscultée

Pierre Bance
La fascinante démocratie du Rojava. Le contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord
Editions Noir et rouge, 2020.

En janvier 1994, le regard des militants révolutionnaires se tournèrent vers la Forêt Lacandone, le Chiapas où des milliers d’Indiens, pauvres et faiblement armés, venaient de défier le néo-libéralisme triomphant dans l’arrière-cour de Washington. Depuis 2013, c’est vers le Rojava que les regards se tournent. Là-bas, dans une Syrie en pleine guerre civile, une « révolution » se fait en marchant, dont les acteurs principaux sont des Kurdes. « Révolution » tout à fait singulière que le juriste Pierre Bance s’est attaché à déchiffrer dans La fascinante démocratie du Rojava. Le Contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, livre publié par les Editions Noir et rouge.

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Je pourrais résumer ce livre en deux chiffres, susceptibles de refroidir bien des ardeurs : 506 pages hors annexes, 1595 notes de bas de page ; des notes qui sont bien souvent de véritables développements et non, par exemple, de simples renvois bibliographiques. L’oeuvre apparaît donc de prime abord austère. Elle ne l’est pas à la lecture. En revanche, elle est exigeante, mais cette exigence est à la hauteur de l’enjeu : comprendre ce qu’est ce « contrat social » d’inspiration libertaire, fédéraliste, écologiste et féministe (que les Kurdes appellent le confédéralisme démocratique(1), et comment il se met en place concrètement sur le terrain, alors que le territoire est pris en tenaille entre l’État turc, l’État syrien qui aimerait retrouver le contrôle total de son territoire, les logiques impérialistes « occidentales » et russes, sans oublier les dissensions au sein même du monde kurde.

A partir d’une masse documentaire impressionnante, Pierre Bance explore ce contrat social qui n’est pas à proprement parler une constitution mais le socle sur lequel son promoteur (le Parti de l’union démocratique, PYD) veut reconstruire le Rojava. Projet ambitieux puisqu’il entend unir des populations volontiers grégaires, de cultures et de confessions différentes, dans un contexte où l’identité culturelle et religieuse prime sur les autres ; un contexte où les logiques politiques se déploient sous la forme d’allégeances claniques et clientélistes ; un contexte enfin, où le conservatisme est fortement ancré et ne peut être que bousculé par le confédéralisme démocratique promu par le PYD.
Pierre Bance étudie la façon dont les nouvelles institutions prennent pied, les problèmes qu’elles rencontrent, qui sont autant liés à la situation militaire qu’aux pesanteurs sociétales, au fait que chacun naît avec, dans « son berceau, tout un monde d’idées, d’imagination et de sentiments » et « qu’il n’y a point de caractère assez fort, ni d’intelligence assez puissante qui puissent se dire à l’abri des atteintes de cette influence aussi despotique qu’irrésistible » (Bakounine).

Pierre Bance ne cache rien des tensions existant au Rojava, y compris au sein du PYD, entre le bras politique et le bras militaire, le second étant tenté de prendre le pas sur le premier du fait de l’État de guerre ; et il rappelle à l’occasion que sans le volontarisme du Parti de l’union démocratique, il n’y aurait pas de révolution au Rojava : le projet est donc porté par une avant-garde, mais une avant-garde qui ne se pose pas en tutrice d’une population à cornaquer.
Le Rojava n’est pas un paradis ou un isolat libertaire, mais un espace en guerre au sein duquel s’expérimente avec beaucoup de pragmatisme une autre façon de régler les relations de pouvoir entre individus. Le Contrat social n’abolit pas le capitalisme (le pourrait-il ?) mais il encourage le coopératisme, comptant sur l’exemple pour convaincre les habitants de l’intérêt du travail collectif et de la démocratie industrielle ; il n’abolit pas l’État et la démocratie représentative mais s’efforce de transférer le plus de pouvoir de décision à l’échelon communal ; « il s’agit, nous dit l’auteur, de marginaliser l’État par une organisation politique et économique parallèle de la société » ; il n’abolit pas le sexisme mais en imposant la parité, il oblige les sociétés à se remettre en question, à interroger ce qu’elles tenaient pour des invariants culturels.

La démarche entreprise par les Kurdes de Syrie, épaulés par ceux de Turquie, m’a remis en mémoire un texte de 1925(2) de l’anarchiste italien Errico Malatesta qui rappelait, à raison, que les anarchistes ne feraient pas la révolution seuls et qu’il leur fallait donc « agir de concert avec toutes les forces de progrès existantes ». Il proposait de « ne rien détruire de ce qui satisfait, fût-ce imparfaitement à un besoin humain, sinon quand nous aurons quelque chose de mieux à y substituer » et mettait en avant le droit absolu à l’expérimentation sociale. Les Kurdes de Syrie se sont lancé dans une aventure aussi ambitieuse que risquée, ils ont saisi une opportunité historique et proposé de rassembler des populations diverses autour d’un projet émancipateur faisant fi des identités ethniques et confessionnelles. Dans ce contexte, leur initiative, avec ses limites, ses ratés et ses balbutiements, a déjà de quoi fasciner.


Notes
1. Je vous renvoie à la lecture de Abdullah Ocalan, La révolution communaliste, Libertalia, 2020, ainsi qu’aux pages que lui consacre Olivier Grojean, La révolution kurde. Le PKK et la fabrique d’une utopie, La Découverte, 2017.
2. cf. « Graduélisme » in Gaetano Manfredonia, La pensée de Malatesta, Ed. du Groupe Fresne-Antony, 1996.

vendredi, janvier 22 2021

Chomsky, le climat et la bombe

Noam Chomsky
Danger d’extinction. Changements climatiques et menace nucléaire
Ecosociété, 2020.

L’historien et militant Howard Zinn perdit la vie à l’âge de 88 ans sur le chemin le menant à une énième conférence. J’ai peine à imaginer un autre destin pour Noam Chomsky qui, à 92 ans, continue à éveiller les consciences américaines avec le calme et la pugnacité qui le caractérisaient quand il se faisait le pourfendeur de l’american way of life dans les années 1960 et 1970.
Danger d’extinction, publié dernièrement par les éditions Ecosociété, rassemble une conférence et des entretiens du célèbre linguiste avec des activistes états-uniens. Aux Etats-Unis, Chomsky est une voix qui compte pour de larges secteurs de la gauche américaine, d’autant plus qu’il s’est toujours efforcé d’être compréhensible pour tous, ce qui n’est pas la qualité première de nombre d’intellectuels.

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Danger d’extinction donc. Pour Noam Chomsky, les deux dangers qui menacent la planète s’appellent menace nucléaire et dérèglement climatique. Il avait 17 ans quand deux bombes rayèrent de la carte les villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Et depuis, nous vivons avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Car, nous dit Chomsky, nous avons frôlé plus d’une fois la catastrophe, autrement dit la destruction de l’Humanité. La fin du monde bipolaire, l’implosion du bloc soviétique auraient dû signifier la fin de la menace nucléaire ; il n’en fut rien. Et Chomsky de pointer la politique belliciste, expansionniste de l’OTAN, autrement dit des Etats-Unis, qui ne pouvait que provoquer en retour la crispation du nouveau régime russe. Cette menace, il se refuse à la minorer et se désole de l’absence de grandes mobilisations citoyennes capables de forcer les puissants à de nouveau s’asseoir autour d’une table et à évoquer la destruction de leurs stocks d’armes de destruction définitive.

Depuis une à deux décennies, c’est le dérèglement climatique et ses conséquences très concrètes qui sont au coeur des discussions. L’anthropocène des uns, le capitalistocène des autres peuvent provoquer la sixième extinction de masse. Beaucoup en ont conscience, mais certains se refusent à y croire. Aux Etats-Unis, nous dit Chomsky, 40 % des Américains sont climatosceptiques ou persuadés que tous ces désagréments disparaîtront avec le retour du Christ sur terre. Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté, disait le philosophe Alain. Noam Chomsky acquiesce : « L’idée que le destin d’un pays et du monde soit entre les mains d’un bouffon sociopathe est particulièrement inquiétante. » Il parlait ici de Trump, mais si Trump n’est plus, le trumpisme lui n’a pas disparu. Chomsky s’accroche à l’idée que la majorité des individus sur terre ont un intérêt commun : sauver la planète. Il rejette le mépris dont font preuve certains secteurs dits radicaux à l’égard des électeurs attirés par les sirènes populistes, climatosceptiques ou les discours millénaristes ; il y voit des individus atomisés, isolés donc vulnérables, sans prise sur le réel et dont les églises sont les derniers refuges : « conscientiser la population demande des efforts considérables et soutenus, mais il s’agit d’un tâche incontournable », écrit-il.

Chomsky, éducationniste et pragmatique, ne croit pas ou plus au Grand Soir, à la révolution. Devant l’imminence du désastre, il met tous ses espoirs dans la capacité des gens à peser sur le cours de l’histoire par leur mobilisation, leur vote, et à lier leurs combats : contre la destruction de la planète, contre la misère sociale, compagne des politiques néo-libérales, contre le délabrement démocratique et l’émergence des « Etats autoritaires pervers ». Comme le soulignent les préfaciers, l’analyse de Chomsky est « sombre, quoique compensée par une foi profonde dans la résistance de la base ». Réformiste Chomsky ? Assurément. Il y a un siècle, certains pensaient que de la catastrophe pouvait/devait naître la Révolution, et alors ils partirent à l’assaut du Palais d’hiver. La nature de la catastrophe à venir offre-t-elle la même perspective ? A cette question, Chomsky a répondu non.

mercredi, janvier 20 2021

L'utopie contre le fatalisme

Thomas Bouchet
Utopie
Anamosa, 2021

Utopie. C’est à ce mot paré « dans l’histoire de couleurs diverses voire inconciliables » que Thomas Bouchet s’est attaché dans une brochure publiée par Anamosa en ce début d’année 2021.

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Utopie. Le mot apparaît pour la première fois sous la plume de Thomas More, auteur en 1516 d’un livre intitulé… Utopia. Thomas More y décrit un monde paisible où la propriété privée est inconnue, où les habitants prennent en commun leurs repas et ne consacrent qu'un temps mineur au travail. Mais ce livre est également une critique de l'Angleterre du temps des enclosures, autrement dit de l'appropriation par les propriétaires terriens d'espaces jusqu’alors utilisés par les petits paysans anglais. Thomas Bouchet a raison de souligner que pour comprendre l’utopie, il est « crucial de l’insérer dans l’histoire ».

L’utopie est révolutionnaire car elle nous dit que le malheur des hommes n’a pas de nécessité métaphysique, que nous ne sommes pas condamnés au malheur. L’utopie est révolutionnaire car elle pointe du doigt la cause du malheur humain : la passion malsaine pour l’argent et la propriété.
Cette utopie, quête d’un monde parfait, est tout autant rêve que cauchemar. Rêve du partageux au nom de l’égalité, cauchemar du possédant au nom de la liberté contre l’uniformité. Et quand le socialisme, au 19e siècle, se veut ou se fait science, il intente lui-aussi le procès de ces constructions intellectuelles, celles de Saint-Simon, Fourier ou encore Robert Owen, plus d’ailleurs que les robinsonnades d’un Thomas More ou d’un Morelly. Aujourd’hui, ce sont des publicitaires qui s’emparent du mot pour vendre un moment de bonheur, une bulle de quiétude dans un monde de turbulences. Ces « utopies pragmatiques, écrit Thomas Bouchet, résultent d’un patient travail d’édulcoration, de dévitalisation de toute velléité de pensée critique ». Mais elle résiste à tous les assauts, l’utopie, parce qu’elle « ne peut vivre en captivité ». Elle se fait pratique, elle se réinvente, parce qu’elle « porte en elle l’énergie d’un anti-fatalisme », dans un monde dominé par le « There is no alternative » thatchérien, les indicateurs quantitatifs, la rationalisation, les normes à respecter, la technophilie et ses fermes-usines. Puissent les expérimentations utopiques d’aujourd’hui aider celles et ceux qui ne se satisfont pas du monde tel qu’il va à « dessiner les visages d’une société autre ».

mercredi, décembre 30 2020

Lectures 2020

Frédéric Viguier, La cause des pauvres en France, Presses de Sciences Po, 2020. --- Ma note.
Angel Pestana, Soixante-dix jours en Russie (et autres textes, 1921-1924), Le Coquelicot, 2020. --- Ma note.
Noam Chomsky, Danger d'extinction. Changements climatiques et menace nucléaire, Ecosociété, 2020. --- Ma note.
Jean A. Chérasse, Noël 1920, à Tours. La grande déchirure... Le congrès fratricide, Editions du Croquant, 2020. --- Ma note.
Thomas Bouchet, Utopie, Anamosa, 2020.
Pierre Madelin, Faut-il en finir avec la civilisation ? Primitivisme et effondrement, Ecosociété, 2020.
Mirasol, Soulèvement. Premiers bilans d'une vague mondiale, Acratie, 2020.
Vladimir Pozner, Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939), Editions Claire Paulhan, 2020. --- Ma note.
Moyen-Orient (Revue), n°48 (Israël, une démocratie en question), 2020.
Françoise d'Eaubonne, Le féminisme ou la mort, Le Passager clandestin, 2020. --- Ma note.
Marc Belissa et Yannick Bosc, Le Directoire. La république sans la démocratie, La Fabrique, 2018.
Kristen Ghodsee, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, Lux, 2020. --- Ma note.
Alain Deneault, Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe, Lux, 2020. --- Ma note.
Boris Souvarine, La contre-révolution en marche. Ecrits politiques 1930-1934, Smolny..., 2020.
WEB du Bois, Les Noirs de Philadelphie. Une étude sociale, La Découverte, 2019. --- Réédition de ce classique de la sociologie américaine par un de ses pionniers. Remarquable préface de Nicolas Martin-Breteau.
IHS CGT Cheminots, Il y a 100 ans : les grèves de 1920, IHS Cheminots, 2020.
Marc Hédrich, L'Affaire Jules Durand. Quand l'erreur judiciaire devient crime, Michalon, 2020. --- Ma note
Sylvain Boulouque, Les anarchistes français face aux guerres coloniales 1945-1962, ACL, 2020. --- Ma note.
Donald Reid, L'Affaire Lip 1968-1981, PUR, 2020. --- Ma note.
Nicolas Delalande, La lutte et l'entraide. L'âge des solidarités ouvrières, Seuil, 2019. --- L'internationalisme ouvrier en actes (et petites coupures). Instructif sur les traditions ouvrières nationales.
Politique africaine (Revue), n°155 (L'Afrique carcérale), Karthala, 2019.
Sébastien Fontenelle, Les empoisonneurs. Antisémitisme, islamophobie, xénophobie, Lux, 2020. --- Un livre court sur nos intellectuels médiatiques réactionnaires : Ma note.
Mohamed Saïl, L'étrange étranger. Ecrits d'un anarchiste kabyle, Lux, 2020. --- Ma note.
Jeanne Aisserge, L'échec des politiques du premier Ministre Abiy Ahmed pour endiguer les conflits "ethniques" en Ethiopie, CERI, 2019.
Luigi Onnis, Franco Basaglia : 25 ans après, encore précurseur ? (suivi de YMD, Réponse d'un psychiatre au projet de Franco Basaglia), 2017.
Nicolas Poirier, Introduction à Claude Lefort, La Découverte, 2020.
George Woodcock, Orwell à sa guise. La vie et l'oeuvre d'un esprit libre, Lux, 2020. --- Ma note.
Les Utopiques (Cahier de réflexions), n°13 (Leurs violences, nos ripostes), Syllepse, 2020. --- Numéro consacré à la répression des luttes.
Johann Chapoutot, Libres d'obéir. Le management du nazisme à aujourd'hui, Gallimard, 2020. --- Passionnant ! A lire comme le Ingrao (Croire et détruire - Les intellectuels dans la machine de guerre SS).
Aïssa Kadri (sous la direction de), Algérie décennie 2010-2020. Aux origines du mouvement populaire du 22 février 2019, Ed. du Croquant. --- Si on oublie les innombrables coquilles et autres, un livre intéressant sur les multiples racines du mouvement populaire algérien contemporain (Hirak).
L'Economie politique, n°87 (Le multilatéralisme dans la tourmente), Alternatives économiques, 2020.
Geerkens/Vigna/Hatzfeld/Lespinet-Moret (sldd), Les enquêtes ouvrières dans l'Europe contemporaine, La Découverte, 2019.
Shlomo Sand, Une race imaginaire. Courte histoire de la judéophobie, Seuil, 2020.
Moyen-Orient (Revue), n°47 (Bilan géostratégique 2020. Des révolutions, et après ?), 2020.
Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, La Fabrique, 2019.
L'Economie politique (revue), n°86 (Etats-Unis : quel renouveau à gauche ?), Alternatives économiques, 2020.
Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 2019. --- Un classique (1944) de l'économie politique qui n'a rien perdu de sa pertinence.
Moyen-Orient (Revue), n°46 (Yémen. Vivre dans la guerre), 2020. --- Pour mieux comprendre le sanglant bourbier yéménite.
Sylvain Cypel, L'Etat d'Israël contre les juifs, La Découverte, 2020. --- Réquisitoire terrible (et terriblement documenté) sur l'extrême droitisation de la scène politique et de la société israéliennes.
James Q. Whitman, Le modèle américain d'Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis, Colin, 2018. --- Intéressant même si le livre pêche par trop de redondances.
Elliot Liu, Révolution et contre-révolution en Chine maoïste, Syllepse, 2017. --- Un livre court et synthétique sur la politique de Mao à la tête de l'Etat chinois.
Ronald Creagh, Les Etats-Unis d'Elisée Reclus, ACL, 2019.
Raphaël Doridant et François Graner, L'Etat français et le génocide des Tutsis au Rwanda, Agone/Survie, 2020. --- Synthèse des relations franco-rwandaises et critique argumentée de l'implication de Mitterrand et consorts dans le génocide de 1993.
Jérémie Lefranc, Cravirola. Une expérimentation politique alliant vie et travail, Editions du commun, 2020. --- Récit d'une expérience autogestionnaire en zone rurale.
Alternatives économiques, Hors-série n°120 (L'économie en 2020), Alter Eco, 2020.
Alternatives économiques, Hors-série n°119 (Quel monde en 2020 ?), Alter Eco, 2020.
Alternatives Sud (Revue), Asie : des pouvoirs et des luttes, Centre Tricontinental, 2019.
François Mégard, "Vous faites l'histoire !". Henri Chazé (Gaston Davoust), Henri Simon et quelques autres : correspondance 1 (1955-1962, de Socialisme ou barbarie à Informations correspondance ouvrières), Acratie, 2019. --- Si Chazé est décédé en 1984, Henri Simon continue à 98 ans à animer le bulletin Echanges et mouvement ! Cette correspondance (inégale, inévitablement) nous plonge dans le bain révolutionnaire des années 1950-1960.
Vanina, A bas le patriarcat ! Un regard communiste-libertaire, Acratie, 2018.
Matthew Desmond, Avis d'expulsion. Enquête sur l'exploitation de la pauvreté urbaine, Lux, 2019. --- Excellente enquête ethnographique sur la misère dans les ghettos, la gestion du logement aux States et une certitude : le ghetto (et ses pauvres), ça rapporte quand on est loueur de biens immobiliers. A lire !
Claire Richard, Young Lords. Histoire des Black Panthers latinos (1969-1976), L'Echappée, 2017. --- Passionnante plongée polyphonique dans l'histoire des "BP" porto-ricains.
Elen Le Chêne, La fabrique de l'asile sans le droit à l'asile. La gestion différentielle des exilés "non européens" en Turquie, FASOPO, 2019. --- Comment l'Etat turc gère les "migrants"...
Gabriel Martinez-Gros, L'Empire islamique VIIe-XIe siècle, Passés/Composés, 2019. --- L'histoire de l'expansion arabe revisitée à partir des écrits d'Ibn Khaldun et de sa grille de lecture singulière (l'opposition sédentaires/nomades, rôle de l'impôt...).
Léo Löwenthal et Norbert Guterman, Les prophètes du mensonge. Etude sur l'agitation fasciste aux Etats-Unis, La Découverte, 2019. --- Traduction française d'un classique (1949) de la sociologie US (la célèbre école de Francfort) qui décrypte le discours des agitateurs fascistes/populistes américains des années 1930-1940.
Mark Fortier, Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté, Lux, 2020. --- Un livre centré davantage sur l'air du temps que sur la pensée réactionnaire de MBC.
Jérôme Tubiana, La "transition" soudanaise vue de ses périphéries, Observateur Afrique de l'Est, 2019. --- Pour mieux comprendre le Soudan contemporain et les affrontements en cours (Etat, armée, milices, guérillas...).
Les Utopiques (Cahiers de réflexions), n°12 (Pour une protection sociale du 21e siècle), Syllepse/Solidaires, 2020.
Maximilien Rubel, Pages de Karl Marx pour une éthique socialiste. 1, Sociologie critique, Payot, 1970.
Octavio Alberola, La révolution entre hasard et nécessité, ACL, 2016.
Drizdo Losovsky, L'Internationale syndicale rouge (suivi de La troisième période d'erreurs de l'Internationale communiste, par Léon Trotsky), Maspéro, 1976.
Hichem Djaït, La Grande Discorde. Religion et politique dans l'Islam des orgines, Gallimard, 1989. --- Aux sources du chiisme. Erudit et d'une complexité à vous rendre athée...
Henri Chazé, Chronique de la révolution espagnole. Union communiste (1933-1939), Spartacus, 1979.
Henri Lefebvre, Sociologie de Marx, PUF, 1974.
Pierre Clastres, La Société contre l'Etat, Ed. de Minuit, 2011.
Marcelino Viera, Maxime Foerster et Yves Rouvière, Comprendre l'anarchisme, Max Milo, 2013.
Albert Memmi, Le racisme, Gallimard, 1982.
Rachel Silvera, Un quart de moins. Des femmes se battent pour en finit avec les inégalités de salaires, La Découverte, 2014.
David Rappe, La Bourse du travail de Lyon. Une structure ouvrière entre services sociaux et révolution sociale, ACL, 2014.
Collectif, Rosa Luxembourg et sa doctrine, Spartacus, 1977.
Marcel Ollivier, Les journées sanglantes de Barcelone (mai 1937). Le Guépéou en Espagne, Spartacus, nd.
Serge-Alain Rozenblum, Theodor Herzl. Biographie, Editions du Félin, 2001. --- Un pavé de 700 pages, souvent passionnant, sur le fondateur du sionisme politique.
Gilles Luneau, La Forteresse agricole. Une histoire de la FNSEA, Fayard, 2004. --- Remarquable et passionnante plongée dans l'histoire de l'omnipotente centrale syndicale agricole.
David Harvey, Brève histoire du néo-libéralisme, Les Prairies ordinaires, 2005/2014.
René Berthier, Etudes proudhonniennes. L'Economie politique, Ed. du ML, 2009.
Francis Pisani, Torre Bela. On a tous le droit d'avoir une vie, Ed. Simoën, 1977. --- Un pan de la vie d'une coopérative agricole portugaise en 1975-1976.
Peter Ustinov, Le désinformateur, Belfond. --- Un roman court et parodique sur le terrorisme international au pays de sa Très Gracieuse.
Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer, Gallimard, 1968. --- Effrayant récit sur le "nazisme spontané des presque-adolescents".
Jean-Loup Amselle, Les nouveaux rouges-bruns. Le racisme qui vient, Lignes, 2014.
Kenzaburo Ôé, Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants, Gallimard, 1996.
Médiévales (Revue), n°60 (La Fitna. le désordre politique dans l'Islam médiéval), Presses universitaires de Vincennes, 2011.
Michelle Perrot, La vie de famille au 19e siècle, Seuil, 2015.
Violette et Juanito Marcos, Annie Rieu, Francisco Ferrer i Guardia. 1859-1909, une pensée en action, Le Coquelicot, 2009.
Giovanni MIccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII, Ed. Complexe, 2005. --- Remarquable travail sur le Vatican et le nazisme.
Nathan Weinstock, Terres promises. Avatars du mouvement ouvrier juif au-delà des mers autour de 1900 : Etats-Unis, Canada, Argentine, Palestine, Metropolis, 2001.
Georges Corm, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques 19e-21e siècle, La Découverte, 2016.
Cornelius Castoriadis, Le régime social de la Russie, Cahiers du Vent du ch'min, 1982.
Stéphanie Roulin, Un credo anticommuniste. La commission Pro Deo de l'Entente internationale anticommuniste ou la dimension religieuse d'un combat politique (1924-1945), Editions Antipodes. --- Histoire d'une structure interconfessionnelle de lutte contre le Diable rouge.
Michel Branciard, Syndicats et partis. Autonomie et indépendance 1879-1947 (Tome 1), Syros, 1982.
Collectif, Répression des luttes : des paysans parlent, Maspero, 1972.
Jiri Hajek, Dix ans après. Prague 68-78, Seuil, 1978. --- Hajek, dirigeant du PCT au moment du printemps de Prague, condamne la "doctrine Bejnev" au nom de la défense du communisme.
Le Mouvement social (Revue), n°95 (Aspects du socialisme allemand), Editions ouvrières, 1976. --- A noter un article passionnant sur le singulier Moïse Hess.
Monica Charlot (sous la direction de), L'effet Thatcher, Economica, 1989. --- Ensemble de contributions dont certaines passionnantes sur le syndicalisme et la conscience de classe des ouvriers britanniques.
Pierre Haubtmann, Marx et Proudhon. Leurs rapports personnels 1844-1847, Economie et humanisme, 1947.
Gabriel Jackson, Histoire de la guerre civile d'Espagne, Ruedo iberico, 1974.
Bertrand/Crowley/Labica (coord.), Ici notre défaite a commencé. La grève des mineurs britanniques (1984-1985), Syllepse, 2016. --- Excellent travail sur ce conflit social fondamental pour la classe ouvrière britannique et le néolibéralisme.
Adam Tooze, Le salaire de la destruction. Formation et ruine de l'économie nazie, Perrin, 2016. --- Près de 1000 pages au coeur de la machinerie économique nazie.
Denis Poulot, Le sublime ou le travailleur comme il est en 1870, et ce qu'il peut être, Maspéro, 1980. --- Un patron décrit le peuple ouvrier de Paris, notamment le "sublime", ce rebelle incontrôlable. Remarquable (et magnifique introduction d'Alain Cottereau).
René Gallissot, Marxisme et Algérie. Textes de Marx/Engels, 10/18, 1976.
Victor Griffuelhes, Voyage révolutionnaire. Impressions d'un propagandiste, Rivière, 1907. --- L'état du syndicalisme français vu par un syndicaliste révolutionnaire. Anecdotique.
Jean-Yves Potel, Scènes de grèves en Pologne, Stock, 1981.
Jasper Becker, La grande famine de Mao - 30 à 50 millions de morts, Dagorno, 1998. --- Le grand Bond en avant dans l'horreur et le dogmatisme.
Denise Avenas, La pensée de Léon Trotsky, Privat, 1975.
Max Adler, Démocratie politique et démocratie sociale, Anthropos, 1970. --- Un classique de l'austromarxisme.
Le Mouvement social (Revue), n°141 (Les Prudhommes 19e-20e siècle), Editions ouvrières, 1987.
Critique sociale, Les rapports de force électoraux dans la République de Weimar, 2013.
Critique sociale, Les vies de Boris Souvarine, 2008. --- Résumé de la vie tumultueuse de Souvarine, communiste anti-stalinien, auteur d'une remarquable bio de Staline.
B. Nicolaïevski et O. Maenchen-Helfen, Karl Marx, Gallimard, 1937. --- Un classique. On peut lui préférer celles de Mehring et de Rühle.
Paul Lévy, Histoire du Laos, PUF, 1974. --- Histoire générale (compliquée !) et une dernière partie consacrée au Laos des années 1960-1970, laminé par les bombes américaines.
Monica Charlot, Le Parti travailliste britannique, Montchrestien, 1992. -- Histoire du Labour d'avant le blairisme. Mais le ver social-libéral était dans le fruit depuis des lustres...
Paul Bernetel, Les enfants de Soweto. L'Afrique du sud en question, Stock, 1977. --- Radiographie de l'Afrique du sud aux lendemains du massacre de Soweto.
Francisco Juliao, Cambao (le joug). La face cachée du Brésil, Maspéro, 1968. --- Témoignage du fondateur de la Ligue paysanne dans le Nordeste misérable
Hubert Perrier, L'anticommunisme et la chasse aux sorcières aux Etats-Unis (1946-1954), Didier Erudition, 1995.
Eugen Kogon / Hermann Langbein / Adalbert Rückerl, Les chambres à gaz secret d'Etat, Ed. de minuit, 1970. --- Livre incontournable sur le génocide des juifs et tziganes. Les abrutis qui n'ont pas "d'avis" parce qu'ils n'ont "rien lu" sur la question savent ce qu'il leur reste à faire.
Bernard Hazo, Les anarchistes bleus. 1880-1914, le mouvement ouvrier à Saint-Nazaire et en Loire-Inférieure, Editions des paludiers, 1980.
Michèle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du 19e siècle en France, La Découverte, 2016. --- Un remarquable travail sur la Liberté vue par le "peuple travailleur" et en même temps (oups) une réflexion sur l'Histoire.
Patricio Arenas, Rosa Guttierez et Oscar Vallespir (Coord.), Salvador Allende. Un monde possible, Syllepse, 2004. --- Un ensemble de contributions sur le Chili d'Allende et la dictature.
L'Actualité de l'Histoire (Revue), n°16 (La Charte d'Amiens 1906-1956), IFHS, 1956. --- Bulletin qui précéda Le Mouvement social, toujours édité aujourd'hui.
Franco Lombardi, La pédagogie marxiste d'Antonio Gramsci, Privat, 1971.
Le Mouvement social (Revue), n°75 (Non-conformistes des années 90), 1971. --- Articles passionnants sur Pelloutier, Allemane/Brousse et le socialisme barrèsien.
Le Mouvement social (Revue), n°87 (Réformismes et réformistes français), 1974. --- Article remarquable sur le député-mineur Basly !
Ligue communiste, La guerre du lait, Rouge, 1972. --- Brochure sur la grève du lait qui a touché la Bretagne au printemps 1972.
Alfonso Leonetti, Notes sur Gramsci, EDI, 1974.
Harold Isaacs, La Tragédie de la révolution chinoise 1925-1927, Gallimard, 1967. --- Les responsabilités de la Troisième Internationale dans la liquidation du communisme chinois par le Kuomintang.
Jean Maitron, Le syndicalisme révolutionnaire, Paul Delesalle, Ed. Ouvrières, 1952. --- Belle biographie et beau portrait, sensible, d'une des figures centrales et méconnues de la CGT d'avant 1910.
Claude Willard, Jules Guesde. Textes choisis (1867-1882), Editions sociales, 1959.
Collectif, 1987-2007. Une histoire de la Confédération paysanne par celles et ceux qui l'ont vécue, Confédération paysanne, 2007. --- Excellente histoire critique de la Conf'.
Jean-Marie Bouissou, Seigneurs de guerre et officiers rouges 1924-1927. La Révolution chinoise, Mame, 1974. --- Les errements de la politique soviétique dans une Chine éclatée.
Alternatives économiques, La monnaie, HS n°45, 2000.
Anton Ciliga, Lénine et la révolution, Spartacus, 1948. --- Le regard critique sur la nature du régime soviétique de l'incontournable Ciliga.
Pierre du Bois, La guerre du Sonderbund. La Suisse de 1847, Editions Alvik, 2002. --- L'histoire de la guerre civile qui déchira la Confédération au nom de Dieu ou des Lumières.
Socialisme ou barbarie, Anthologie. Grèves ouvrières en France 1953-1957, Acratie, 1985. --- Textes importants pour appréhender le syndicalisme des années 1950.
Daniel Guérin, Le mouvement ouvrier aux Etats-Unis 1867-1967, Maspéro, 1968 --- Passionnante plongée dans l'histoire du syndicalisme US.
François Guedj et Stéphane Sirot (Textes réunis par), Histoire sociale de l'Europe. Industrialisation et société en Europe occidentale 1880-1970, Seli Arslan, 1997.
Henry David Thoreau, La désobéissance civile. Plaidoyer pour John Brown, Climats, 1992 --- Deux courts textes cinglants contre la servitude et le conformisme.
Itziar Madina Elguezabal et Sales Santos Vera, Communautés sans Etat dans la Montagne basque, Ed. du Temps perdu, 2014. --- Sur le fonctionnement des sociétés basques des montagnes (et réflexion sur les luttes contemporaines s'ancrant sur un territoire).
P.-L. Tomori, Qui succèdera au capitalisme ? Du paradoxe tragique de Lénine à L'Ere des organisateurs, Spartacus, 1947. --- Sur la nature de l'URSS.
Ben Reitman, Boxcar Bertha. Une autobiographie recueillie, 10/18, 1996. --- Alors que le film de Scorsese sur cette célèbre hobo ressort sur les écrans, j'ai relu la bio que lui a consacrée Ben Reitman. Rien de transcendant. On peut/doit lui préférer le Nels Anderson "Le hobo, sociologie du sans-abri" sorti en 1923.
Thornike Gordadze, Géorgie : un nationalisme de frontière, FASOPO, 2005. --- Une plongée dans l'histoire longue et récente de ce pays du Caucase. De la difficulté de se définir comme "géorgien" (langue, religion...).
Louis Ménard, Prologue d'une révolution. Février-juin 1848, La Fabrique, 2007. --- Témoignage très fort d'un témoin de la Révolution de 1848 et de sa violence finale : "On aurait pu nourrir tous les ouvriers de Paris pendant un an avec l'argent qu'on dépensa pour les fusiller".
René Mouriaux, Quarante ans d'histoire de la CFDT (1964-2004), Institut CGT d'histoire sociale, 2004. --- Pour mieux saisir les évolutions politiques et doctrinales de la centrale syndicale.
Laurent Batsch et Michel Bouvet, CGT, autour de la scission de 1921. La Charte d'Amiens, les rapports parti-syndicat, unité et démocratie syndicales, La Brêche, 1983. --- La CGT à l'heure des règlements de compte et des révisions doctrinales.
René Mouriaux, La CGT, Seuil, 1982. --- Un classique. Synthèse de l'histoire mouvementée de la centrale syndicale des années 1890 à l'arrivée de la gauche au pouvoir.
Patrick de Laubier, 1905 : mythe et réalité de la grève générale. Le mythe français et la réalité russe, Editions universitaires, 1989.
Emile Témime, La Guerre d'Espagne. Un événement traumatisme, Complexe, 1996.

Mes lectures de décembre 2020

Frédéric Viguier, La cause des pauvres en France, Presses de Sciences Po, 2020. --- Ma note.
Angel Pestana, Soixante-dix jours en Russie (et autres textes, 1921-1924), Le Coquelicot, 2020. --- Ma note.
Noam Chomsky, Danger d'extinction. Changements climatiques et menace nucléaire, Ecosociété, 2020. --- Ma note.
Jean A. Chérasse, Noël 1920, à Tours. La grande déchirure... Le congrès fratricide, Editions du Croquant, 2020. --- Ma note.
Thomas Bouchet, Utopie, Anamosa, 2020.
Pierre Madelin, Faut-il en finir avec la civilisation ? Primitivisme et effondrement, Ecosociété, 2020.%% Maximilien Rubel, Pages de Karl Marx pour une éthique socialiste. 1, Sociologie critique, Payot, 1970.
Octavio Alberola, La révolution entre hasard et nécessité, ACL, 2016.
Drizdo Losovsky, L'Internationale syndicale rouge (suivi de La troisième période d'erreurs de l'Internationale communiste, par Léon Trotsky), Maspéro, 1976.
Hichem Djaït, La Grande Discorde. Religion et politique dans l'Islam des orgines, Gallimard, 1989. --- Aux sources du chiisme. Erudit et d'une complexité à vous rendre athée...
Henri Chazé, Chronique de la révolution espagnole. Union communiste (1933-1939), Spartacus, 1979.

vendredi, décembre 25 2020

Tours 1920 : le congrès fratricide

Jean A. Chérasse
Noël 1920 à Tours. La grande déchirure… Le congrès fratricide
Editions du Croquant, 2020.

En ce mois de décembre 1920, près de 300 délégués socialistes se pressent dans la salle du Manège. Ils savent que ce congrès, le 18e, sera historique, et que les jeux sont faits. C’est cette histoire que nous raconte Jean Chérasse dans Noël 1920 à Tours. La grande déchirure… Le congrès fratricide, publié par les éditions du Croquant.
A quoi ressemble le Parti socialiste en cette année 1920 ? A une pétaudière. Plus grand-chose ne peut unir sous un même drapeau un ancien partisan de l’Union sacrée et un militant demeuré attaché à l’internationalisme d’antan, un défenseur de la Révolution russe et un partisan du socialisme à petits pas : « Notre unité n’est plus que le manteau de nos divisions » dira l’un d’eux, avec raison. Pour certains, la cause est entendue : il faut rompre, exclure ceux qui faillirent, et transformer le parti pour en faire une organisation disciplinée, prête au combat, et non plus une machine électorale aux mains de notables grands et petits, de socialistes embourgeoisés.

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Pour Jean Chérasse, un souffle particulier parcourt les allées de la salle du Manège, car l’euphorie révolutionnaire est de retour. Et cette euphorie lui rappelle ces journées intenses du printemps 1871 quand les Parisiens firent Commune et jetèrent les bases d’une république sociale, fédéraliste et libertaire. Il nous invite ainsi à « envisager Tours comme la résurgence partielle de l’illumination communeuse et de son rêve fou pour changer la vie »1.

Que veulent la majorité des congressistes qui bientôt prendront le nom de communistes ? En finir avec les compromissions et le modérantisme. Les trois quarts des délégués sont jeunes. Ils ont connu l’Union sacrée et l’abominable des tranchées, Ils ont vécu les frustrations sociales de l’arrière et la mise au pas du syndicalisme. Peuvent-ils se reconnaître dans ces députés dits socialistes vivant de leur sinécure et n’en faisant qu’à leur tête ? Non ! Ils ne veulent plus être des moutons conduits par de « mauvais bergers », ils veulent des élus contrôlés par les militants et un parti de combat.
Ont-ils tous conscience de ce que le bolchevisme va induire dans le fonctionnement du parti ? Non ! Ainsi, ils ne peuvent qu’être sourds aux appels d’un Léon Blum pour la liberté de pensée au sein du parti, pour son indépendance, celles des syndicats et coopératives2, contre la dictature de Moscou. Parce que ceux qui refusent d’adhérer à l’Internationale communiste portent en eux tous les travers de la social-démocratie : légalisme sclérosant, parlementarisme, opportunisme, chauvinisme. Choisir de se dire « communiste » est ainsi une façon de faire table rase d’un passé honteux si proche3.

Pour beaucoup de militants qui se rallièrent au bolchevisme, celui-ci était un état d’esprit plus qu’une doctrine et un vademecum. Pour ces hommes, la Russie, c’était les soviets, créations spontanées du peuple révolutionnaire, et non la dictature du parti sur le prolétariat au nom de sa défense. C’est pourquoi les années 1920 furent pour le PCF une décennie marquée par des crises récurrentes dues à l’indiscipline chronique de cette génération de militants, passée par le syndicalisme «révolutionnaire, incapables de se faire au centralisme, au caporalisme et au sectarisme. Si certains firent carrière, beaucoup prirent très vite leur distance avec le marxisme-léninisme en phase de béatification... ou furent sommés de le faire, car comme le rappelle l’auteur citant Saint-Just : « Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure ». Ce fut le cas en Loire-Atlantique, et je ne doute pas qu’il en fut ainsi dans bien d’autres endroits.

Je ne suivrai pas l’auteur quand il avance que le congrès de Tours a introduit « le poison de la division dans la doxa politique de la gauche », car le socialisme français fut dès l’origine un territoire bigarré qui ne parvînt que très rarement à faire son unité. Mais il est toujours utile à l’approche d’élections générales de se rappeler cette parole communarde placardée sur les murs : « Cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c'est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considéreront jamais comme vos maîtres. »

Notes :
1. Sur la place de la Commune dans l’imaginaire politique français, lire Eric Fournier, La Commune n'est pas morte : les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Libertalia, 2013. Ma note.
2. N’oublions pas que la CGT, une partie des coopératives ou encore des mutuelles sont entre les mains des réformistes.
3. Julien Chuzeville, Un court moment révolutionnaire. La création du parti communiste en France, Libertalia, 2017.

A noter : les livres publiés par les Editions du Croquant sont disponibles sur le site des éditions du Croquant (editions-croquant.org) en version papier et en version numérique.

jeudi, décembre 17 2020

La cause des pauvres en France

Frédéric Viguier
La cause des pauvres en France
Presses de Sciences Po, 2020

Dans un livre demeuré célèbre (L’individu contre l’État, 1884), l’austère philosophe anglais Herbert Spencer appelait ses concitoyens à se méfier de leurs élans compassionnels et les enjoignait de ne pas plaider pour que l’État prenne en charge la misère sociale. Car le pauvre peut être « déméritant », sa déchéance n’étant alors que la conséquence de son imprévoyance. Il y avait également le risque que la solidarité organisée fasse émerger un monstre bureaucratique et budgétivore : l’État-providence, avec ses fonctionnaires toujours trop nombreux et ses impôts toujours trop élevés.
Herbert Spencer et son darwinisme social n’apparaissent pas dans le livre dense du sociologue Frédéric Viguier, La cause des pauvres en France, publié par les Presses de Sciences Po. Cependant, son ombre plane…

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L’auteur s’intéresse principalement à l’association ATD Quart-monde, fondée à la fin des années 1950 par le père Joseph Wresinski, personnage aussi charismatique que virulent dans sa défense des pauvres ; des pauvres qui ne peuvent se réduire à l’image du travailleur sans emploi et mal-logé défendu par le PCF ; des pauvres qui échappent à la Sécurité sociale ; des pauvres qui ne sont pas tombés dans la pauvreté, victimes des aléas de la vie, mais qui y sont nés : comme le souligne le sociologue Jean Labbens, « les déchéances sont plus que rares : la misère est un lieu fermé, plus fermé sans doute que celui de la haute aristocratie » ; des pauvres qui ont développé une « culture d’exclus du monde moderne ». Il faudrait donc bien plus qu’une politique axée sur le plein-emploi et le développement du logement social pour en finir avec cette misère-là.

Pour défendre le quart-monde, les structures liées au catholicisme social trouvent des relais au sein de la classe politique et, chemin faisant, remettent en question les us et coutumes des associations caritatives. La « cause des pauvres » s’institutionnalise. Frédéric Viguier nous met ainsi dans les pas de René Lenoir, haut-fonctionnaire catholique et humaniste, qui prend à bras-le-corps cette question de la misère et plaide pour un lien fort entre Etat et associations caritatives, à condition que celles-ci soient efficaces. Car dans la France giscardienne et libérale, il faut faire bon usage du « pognon de dingue » destiné aux pauvres. Des associations prennent ainsi le virage de l’institutionnalisation1, d’autant que la crise s’accroît, jetant dans la pauvreté une fraction non négligeable des classes populaires. Le pauvre devient « l’exclu », le monde du caritatif est bouleversé, et pas uniquement par l’inflation du nombre de travailleurs sociaux impliqués dans la correction des maux provoqués par les politiques néo-libérales. L’heure est à la gestion de l’urgence plus qu’à l’action curative de long terme, tandis que des voix spenceriennes se font de plus en plus entendre : derrière le pauvre à remettre au travail, se cacheraient l’assisté, le profiteur, le fraudeur ; pas d’aide sociale sans contrôle social et discours moralisateur. De nouveau, au grand dam des associations investies dans la lutte contre la misère, la pauvreté est en partie niée comme problème structurel, liée au capitalisme et aux inégalités sociales et discriminations qu’il produit ; elle redevient une affaire individuelle et renvoie les victimes à leurs incapacités personnelles… ou à leur refus de traverser la rue pour trouver un travail. Bilan amer donc, mais n’oublions pas que certains amortisseurs sociaux (RMI, couverture santé), indispensables à la survie de beaucoup, doivent beaucoup à la pugnacité des « avocats des pauvres ».

Il faut lire le livre de Frédéric Viguier, nous seulement par ce qu’il nous apprend sur l’histoire d’ATD Quart-monde et plus largement sur celle du caritatif, mais aussi pour mieux mesurer l’influence des réseaux catholiques dans la machine techno-bureaucratique et leur responsabilité dans la mise en place des dispositifs de solidarité nationale dont le haut-fonctionnaire sarkozyste et ancien président d’Emmaüs-France Martin Hirsch en est le plus beau représentant.

Note :
1. Sur cette problématique, lire Jean-Pierre Le Crom et Jean-Noël Retière, Une solidarité en miettes. Socio-histoire de l’aide alimentaire des années 1930 à nos jours, PUR, 2018.

samedi, décembre 12 2020

Anarcho-syndicalisme et communisme de caserne

Angel Pestana
Soixante-dix jours en Russie et autres textes 1921-1924
Le Coquelicot, 2020

Au printemps 1920, Angel Pestana, figure de l’anarcho-syndicalisme, abandonne l’Espagne. Sa mission : gagner Moscou afin de participer au second congrès de l’Internationale communiste, et voir de ses propres yeux la révolution bolchevique en action. Il en tirera un livre, Soixante-dix jours en Russie que les éditions toulousaines du Coquelicot viennent d’exhumer et de traduire pour la première fois en français.

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Angel Pestana fait partie de ces militants anarchistes qui n’entrèrent pas au panthéon : il n’est pas mort en martyr pendant la guerre civile comme Buenaventura Durruti ; il ne fut pas ministre au nom de l’unité antifasciste comme Garcia Oliver ou Federica Montseny. Pestana fit partie, comme son ami Joan Peiro, de ceux qui, en 1931, plaidèrent pour que la CNT-AIT se dote d’un bras politique et rompe avec l’antiparlementarisme, sans pour autant abandonner l’idéal communiste libertaire. Mais en 1920, Pestana est encore un anarchiste intransigeant, chargé par les congressistes de la CNT de confirmer ou infirmer la décision prise en décembre 1919 : adhérer à l’Internationale communiste.
Ces « 70 jours » tiennent bien plus du reportage que de l’essai théorique. Pestana, comme les anarchistes espagnols, a besoin de voir et de comprendre ce bolchevisme qui intrigue. Et ce qu’il voit le stupéfait, l’inquiète, le désole. Il sait que le blocus étrangle la jeune révolution mais rien, à ses yeux, ne peut justifier la grande misère des masses et l’opulence des chefs, le culte des leaders et la dictature sur le prolétariat, la violence de la répression et la liquidation des soviets, le bureaucratisme et l’État omnipotent : « le mastodonte de l’Etat aplatit de ses pattes énormes, le plus prometteur bourgeon de la spontanéité du peuple ». Il n’est pas dupe de l’accueil qu’on lui fait dans les usines qu’il visite : il voit les visages fatigués, il entend les applaudissements de circonstances. Il est écoeuré par le comportement des délégués étrangers qui se vautrent dans le luxe tandis que la population mange maigre.

« Quand on invoque la dictature du prolétariat pour justifier l’injustifiable et qu’on a devant les yeux le fameux code du travail russe, écrit-il, cela nous fait mal de devoir demander si tous les prolétaires russes ou des hommes représentatifs étaient fous lorsqu’ils rédigèrent ce document. Dans aucun pays capitaliste n’existe une législation aussi rigide et contraire aux intérêts de la classe ouvrière. » Et il ajoute : « Les bolcheviks aiment beaucoup les statistiques et les graphiques : ils ressentent une véritable attirance pour cette façon d’exposer les idées ; cependant nous ne pensons pas nous tromper en disant que jamais une statistique ne dira tous les assassinats commis, tous les villages rasés et brûlés, toutes les victimes sacrifiées à cette politique erronée. Le temps en sera témoin. »
Il croise un Kibaltchiche, alias Victor Serge, toujours libertaire, qui lui fait un portrait peu flatteur des anarchistes russes versant dans l’illégalisme et s’y complaisant ; un Victor Serge qui l’appelle à se méfier des bolchéviks si manipulateurs ; un Victor Serge qui, l’année suivante, se transformera en un fervent défenseur du bolchevisme1, au grand dam de Pestana (« Soit Kibaltchiche aujourd’hui n’est pas sincère, soit il a perdu l’esprit critique et rationnel qui le caractérisait alors »). Il rencontre l’incontournable Drizdo Losovsky qui tente, sans y parvenir, de le convertir à la conception léniniste du syndicalisme et le presse de faire adhérer la CNT à l’Internationale syndicale rouge en train de naître2.
De retour en Espagne après moults péripéties, Pestana défendra devant ses camarades de la CNT une position iconoclaste et inacceptable pour les communistes : l’entrée dans l’Internationale syndicale rouge sans en respecter la discipline et les principes ; le fédéralisme et la liberté contre le « communisme de caserne ». Les cénétistes choisiront une voie plus simple : rompre. Une courte page d’incertitude se ferme alors pour l’anarcho-syndicalisme espagnol.

Notes
1. Victor Serge, Les anarchistes et l’expérience de la Révolution russe, Librairie du travail, 1921.
2. Drizdo Losovsky, L'Internationale syndicale rouge (suivi de La troisième période d'erreurs de l'Internationale communiste, par Léon Trotsky), Maspéro, 1976.

mardi, décembre 8 2020

Démanteler le Canada ?

Alain Deneault
Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe
Lux, 2020

Avec son dernier ouvrage, Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe, le philosophe canadien Alain Deneault confirme qu’il est un bien mauvais citoyen ; mais je me doute qu’il n’en a cure. Depuis plusieurs années, ce féru d’économie pointait l’importance du Canada dans le « processus d'offshorisation du monde », soulignant que sable blanc et noix de coco n’étaient pas nécessaire à l’établissement de paradis fiscaux. Dans Bande de colons, il poursuit son travail de déconstruction en s’en prenant cette fois-ci au roman national canadien, cette construction idéologique qui permet de mettre dominants et dominés sur un même bateau... mais chacun à sa place. Pour Alain Deneault, le Canada est resté malgré les siècles un comptoir commercial qu’on « s’obstine à appeler pays ».

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Dans un travail célèbre sur le monde colonial, Albert Memmi opposait deux blocs, dont il fit le portrait en 1957 : le colonisateur et le colonisé, autrement dit l’autochtone1. Pour l’intellectuel juif tunisien, le colonisateur a aussi bien le visage de l’élite affairiste que celui du petit blanc. Afin d’éviter « d’absoudre tous les agents européens du projet colonial », nous dit Alain Deneault, il fait de tous des privilégiés. Or pour Deneault, il faut séparer le colonisateur, autrement dit cette minorité de possédants qui organise la mise en valeur économique du territoire conquis, du colon, cette petite main, ce rouage qui ne maîtrise en rien son destin, mais qui restreint malheureusement « sa conscience à celle de son maître ».

Pour appuyer sa thèse, il rappelle les premiers temps de la colonisation quand ce qui devînt le Québec n’était qu’un réseau de comptoirs commerciaux géré par une compagnie commerciale. Cette compagnie de la Nouvelle France avait fait des autochtones des partenaires commerciaux, savait jouer de leurs rivalités pour assurer son autorité, et elle avait noté avec un certain déplaisir l’attirance des premiers colons pour le mode de vie indien ; une attirance qui donna lieu à de nombreux métissages. C’est la domination britannique qui mit fin à cette expérience en séparant ethniquement le territoire, en imposant aux premiers colons de renoncer à leur « part indigène ». Ironie de l’histoire : « Le Canada qui se présente aujourd’hui comme le parangon du multiculturalisme, nous dit Alain Deneault, fut créé sur la base d’une hiérarchisation ethnique. »

Si « nul colon (…) ne fut maître du projet colonial », pourquoi diable ce colon s’identifie-t-il à la clique politico-affairiste qui a mis le pays en coupe réglée et continue à le dominer ? Est-ce parce que le roman national a fait de ces hommes et femmes du peuple des « pionniers vaillants et héroïques », alors qu’ils n’étaient que des dominés socialement et économiquement, sans prise sur leur destin ? Pour Alain Deneault, « le colon peut chercher à jouer les dominants, mais ce sera toujours en raison du pacte le liant à un pouvoir qui l’administre et le domine à son tour ».
Et quel pouvoir ! « « Les électeurs votent toujours pour les deux mêmes partis issus de la même classe sociale dominante », dont l’une des figures est le famille Irving, premier employeur de l’Est canadien, véritable Etat dans l’État, âpre au gain et, cela va sans dire, adepte du mécénat ; car la générosité fait oublier bien de choses...2

Comment en sortir ? En démantelant le Canada, cet « ensemble de terres que se disputent des propriétaires » dans le but d’en tirer le profit maximum, et de le remplacer par des « républiques plurinationales et démocratiques », fédérales et solidaires. Utopique ? Certes. Mais peut-on lui préférer l’extractivisme, le saccage de la nature, le racisme et le capitalisme néolibéral ?

Notes :
1. Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, Buchet/Chastel, 1957.
2. Sur la philanthropie, je vous renvoie à la lecture de Nicolas Guilhot, Financiers, philanthropes. Vocation éthiques et reproduction du capital à Wall Street depuis 1970, Raisons d’agir, 2004.

samedi, décembre 5 2020

Inde : la caste n'est pas la classe

En septembre 2020, un fait divers sordide a bouleversé la société indienne. Manisha Valmiki, une jeune fille, a été agressée, violée et tuée par quatre hommes. Elle était pauvre et Dalit, autrement dit c’était une intouchable. Eux appartenaient à une haute caste. Mais au-delà du crime odieux, c’est la façon dont les autorités ont agi qui a mis le feu aux poudres.

En France, ce sont les images qui permettent bien souvent de prouver que des policiers ont fait un usage non légitime de la force, puisque sans images, c’est leur parole qui fait foi. En Inde, c’est l’enregistrement d’une conversation entre la famille de la victime et un magistrat local qui a provoqué un tollé, puisque ce dernier insistait très fortement pour que la famille abandonne les poursuites pour viol et actes de barbarie.
Dans cette histoire, on pourrait y voir une nouvelle manifestation de la justice de classe, de l’éternel combat entre pauvres et bourgeois, pourtant citoyens égaux au regard de la loi indienne. Mais la caste, ce n’est pas la classe. D’une classe, on en sort, d’une caste, on ne peut pas.

Le capitalisme est passé par là, tout comme la civilisation urbaine et le brassage social qu’elle permet. Dans l’Inde contemporaine, insérée dans l’économie-monde capitaliste, dans cette Inde de tous les contrastes, on peut croiser des Dalit riches et des Brahmanes mendiants.
La caste fait partie de la sphère du religieux. Dans l’hindouisme, il y a les purs et les impurs, les Brahmanes d’un côté et les Intouchables de l’autre. Des Intouchables qui sont si bas dans l’échelle de la dignité qu’ils ne forment même pas une caste à proprement parler : ils sont dits « hors-castes ». Et entre ces deux pôles, on trouve une multitude de sous-castes et sous-sous castes.

On ne choisit pas sa caste, on naît dedans, par hérédité. L’hindouisme sanctifie la stratification sociale, occultant ainsi la véritable nature des rapports sociaux qui sont des rapports de classe. Le mérite ne peut corriger cette condamnation à vie : quoi qu’on fasse, on ne quitte pas sa caste, à moins de se faire bouddhiste, car musulmans, siks et chrétiens ont singé le système hiérarchique hindouiste. Le Dalit n’a donc pas de confession attitrée.
Le rapport des Indiens à la caste est toujours ambivalent. Il est stigmate et opportunité. Stigmate parce qu’il attribue un degré de pureté à chaque individu et que cela a des conséquences sur les relations sociales. Opportunité car lorsque des dispositifs de discrimination positive furent mis en place par la République indienne afin de faciliter la mobilité sociale des classes les plus défavorisées (en les faisant entrer dans la fonction publique par exemple), on vit alors nombre d’Indiens se revendiquer d’une plus basse caste pour pouvoir en bénéficier. Quant aux politiciens, issus essentiellement des hautes castes, ils ont compris l’intérêt de s’adresser aux basses castes et aux dalits puisqu’ils forment une partie importante du corps électoral.

Dans le mouvement nationaliste indien, le Mahatma Gandhi, dont beaucoup ici honorent l’ascétisme, le goût pour la non-violence et la désobéissance civile était opposé à une suppression des castes. Au nom de l’union dans la diversité et de la démocratie, tout Indien devait appartenir à une caste, mais aucune caste ne devait se sentir supérieure ou inférieure aux autres. Gandhi avait en horreur le concept d’intouchabilité qui pour lui était une corruption de l’hindouisme : il revenait à chaque Indien d’atteindre la pureté par l’action et la piété. Mais il considérait que l’abolition des castes entraînerait le chaos puisqu’elles formaient le socle sur lequel s’était construite la société indienne depuis la nuit des temps. A l’inverse le Docteur Ambedkar, un intouchable devenu avocat, insistait pour en finir avec les castes. Ambedkar disait qu’il ne fallait pas se focaliser sur la caste, prise isolément, mais sur le système qui lui donnait sens : une caste ne se comprend pas seule, elle n’a de sens qu’une fois encastrée dans un ensemble formant une chaîne d’inégalité ; une chaîne d’inégalité si graduée qu’elle empêchait les dominés de faire classe.

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De ce combat, Gandhi est sorti vainqueur : la Constitution de 1950 a aboli l’intouchabilité, principe religieux, au nom de l’égalité de toutes et tous, mais pas les castes ; cependant Ambedkar, qui joua un rôle majeur dans la rédaction de la constitution, ne perdit pas tout : sous son impulsion, les Intouchables d’hier devinrent les Dalits, autrement dit des opprimés. D’une dénomination à caractère religieux, on est passé à une dénomination économique, politique et sociale. Mais dans l’Inde d’aujourd’hui, la stigmatisation du Dalit comme être impur et quantité négligeable n’a pas disparu. « Chaque génération nouvelle, disait un vieux barbu du siècle dernier, trouve à son berceau tout un monde d’idées, d’imaginations et de sentiments qu’elle reçoit comme un héritage des siècles passés (…) L’homme ne crée pas la société, il y naît. Il n’y naît pas libre, mais enchaîné. » Manisha Valmiki, parce que femme et Dalit, l’a appris à ses dépens.

Sources : Christophe Jaffrelot, Dr Ambedkar. Leader intouchable et père de la Constitution indienne, Presses de Science Po, 2000 ; Christophe Jaffrelot (sldd), L'Inde contemporaine de 1950 à nos jours, Fayard, 1997.

mardi, décembre 1 2020

Mes lectures de novembre 2020

Mirasol, Soulèvement. Premiers bilans d'une vague mondiale, Acratie, 2020.
Vladimir Pozner, Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939), Editions Claire Paulhan, 2020. --- Ma note.
Moyen-Orient (Revue), n°48 (Israël, une démocratie en question), 2020.
Françoise d'Eaubonne, Le féminisme ou la mort, Le Passager clandestin, 2020. --- Ma note.
Marc Belissa et Yannick Bosc, Le Directoire. La république sans la démocratie, La Fabrique, 2018.
Kristen Ghodsee, Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, Lux, 2020. --- Ma note.
Alain Deneault, Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe, Lux, 2020.
Boris Souvarine, La contre-révolution en marche. Ecrits politiques 1930-1934, Smolny..., 2020.
WEB du Bois, Les Noirs de Philadelphie. Une étude sociale, La Découverte, 2019. --- Réédition de ce classique de la sociologie américaine par un de ses pionniers. Remarquable préface de Nicolas Martin-Breteau.
IHS CGT Cheminots, Il y a 100 ans : les grèves de 1920, IHS Cheminots, 2020.
Henri Lefebvre, Sociologie de Marx, PUF, 1974.
Pierre Clastres, La Société contre l'Etat, Ed. de Minuit, 2011.
Marcelino Viera, Maxime Foerster et Yves Rouvière, Comprendre l'anarchisme, Max Milo, 2013.
Albert Memmi, Le racisme, Gallimard, 1982.
Rachel Silvera, Un quart de moins. Des femmes se battent pour en finir avec les inégalités de salaires, La Découverte, 2014.
David Rappe, La Bourse du travail de Lyon. Une structure ouvrière entre services sociaux et révolution sociale, ACL, 2014.
Collectif, Rosa Luxembourg et sa doctrine, Spartacus, 1977.
Marcel Ollivier, Les journées sanglantes de Barcelone (mai 1937). Le Guépéou en Espagne, Spartacus, nd.

dimanche, novembre 29 2020

Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme

Kristen Ghodsee
Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme
Lux, 2020

'' Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Tel est le titre accrocheur du dernier livre de l'universitaire américaine, spécialiste des pays de l’Est, Kristen Ghodsee publié par les éditions Lux. Accrocheur et provocateur, voire même scandaleux, non pour nous, pauvres Français vivant sous la férule marxiste depuis bien longtemps, mais pour les nord-Américains. Car c'est bien à eux que l'autrice s'adressait, en 2018, date de l’édition anglaise de ce livre. La récente élection présidentielle américaine l'a montré jusqu'à la nausée : pour une grande majorité de la population américaine, républicaine mais aussi en moindre part démocrate, le socialisme, même sous sa forme la plus droitière à nos yeux, est un totalitarisme, un égalitarisme, bref le « mal absolu ». Et si on ne peut que constater le développement des courants radicaux outre-Atlantique, notamment dans la jeunesse, il faut savoir raison garder : ce n’est pas le ticket Biden/Harris qui prendra d’assaut le Palais d’hiver !

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Ce livre n'est pas un écrit académique, un pamphlet, mais une invitation à aborder les expériences socialistes, entendez communistes et social-démocrates, en partant de l'expérience concrète des femmes. Plus qu’aux nord-Américains en tant que tel, c’est en effet aux femmes américaines que Kristen Ghodsee s’adresse. Elle ne nie évidemment pas la dimension autoritaire, liberticide des régimes « communistes » mais refuse qu’on ne les juge qu’à l’aulne des droits de l’homme : « Les atrocités du 20e siècle, écrit-elle, ne doivent pas être instrumentalisées pour taire les critiques du capitalisme contemporain. » Elle dit aux femmes américaines, des femmes qui se doivent d’être avant tout des mères : regardez ce que le capitalisme non régulé fait de vos vies ; n’y aurait-il rien de bon à retirer pour vous des expériences socialistes de jadis ?
Kristen Ghodsee ne soutient évidemment pas que le socialisme réel est parvenu à extirper machisme et sexisme du coeur du peuple. Elle sait, comme un vieux barbu avant elle, que « la tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants » (Karl Marx), et qu’il ne suffit pas de considérer la religion comme inexistante un beau jour de 1967 pour que les Albanais cessent de croire ! De même, elle n’oublie pas que les politiques favorables aux femmes subirent nombre d’entorses au Paradis socialiste, et que le Pouvoir demeura une affaire d’hommes avant tout. Cependant, elle rappelle que la plupart des pays socialistes ont mis en place des dispositifs favorisant l’insertion professionnelle des femmes, dispositifs qui permirent à celles-ci de s’émanciper de la tutelle masculine en gagnant leur indépendance économique. Et « lorsque les femmes gagnent elles-mêmes leur vie (…), écrit-elle, le prince charmant devient nettement moins attirant ». Congés maternité et paternité obligatoires, garderies nombreuses, accès à la contraception et à l’avortement, quotas de femmes dans les organes politiques, décret du politburo bulgare en 1973 appelant à rééduquer les hommes rechignant à participer aux tâches ménagères… Voici tout ce qui a concouru à faire des femmes en pays socialistes des individus plus libres, plus indépendants et, finalement, plus épanouies sexuellement ! De quoi développer bien des n’Ost-algies…

Aujourd’hui, nous dit Kristen Ghodsee, les femmes de l’Est sont redevenues des marchandises. La chute du bloc de l’est a signé la mort des dispositifs sociaux. Quant aux Etats-Unis, quarante ans de néolibéralisme et de rhétorique néoconservatrice ont rendu la situation « effroyable » pour les femmes. Sorti en 2018 aux Etats-Unis, ce livre se fixait un but très politique : convaincre les femmes à se mobiliser politiquement contre la réélection de Donald Trump puisque, comme le dit l’autrice, « les femmes ont un pouvoir politique immense lorsqu’elles rentrent dans l’isoloir ». Malheureusement, si j’en crois les sondages, le roi du tweet a obtenu davantage de voix féminines qu’il y a quatre ans. Le mythe de l’homme fort, misogyne et protecteur, a encore de beaux jours devant lui...

vendredi, novembre 20 2020

Le féminisme ou la mort

Françoise D’Eaubonne
Le féminisme ou la mort
Le Passager clandestin, 2020

La réédition par les Editions du Passager clandestin du livre Le féminisme ou la mort ne pourrait avoir qu’un intérêt historiographique : remettre à la portée de toutes et tous un classique du féminisme radical de la décennie 1970 dû à l’une des figures les plus singulières du MLF d’alors : Françoise d’Eaubonne. Mais cela ne serait pas rendre justice à un texte de 1974 qui, près d’un demi-siècle plus tard, n’a rien perdu de son actualité.

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On pourrait trouver cela désolant et, en effet, ça l’est, terriblement. Car la femme demeure cette « chair à viol », cette chose qui se doit d’être « belle comme le Juif se doit d’être riche » : « Il est peu de métiers féminins où une femme ne doive pas se vendre en effigie. » nous dit Françoise d’Eaubonne ; une chose prisonnière de la féminitude, ce carcan forgé par les mâles qui lui rappelle quelle est sa place dans un monde bien ordonné ; une chose abonnée à la double journée qui se doit, sans barguigner ni rémunération, travailler à la reconstitution de la force de travail de toute la maisonnée.

On aurait pu espérer que l’insertion professionnelle massive des femmes dans le monde de l’exploitation capitaliste leur ouvre la voie de l’émancipation. Ce ne fut qu’en partie vrai, constate l’autrice. Même si, « de moins en moins, les femmes cultivent le rêve du retour au foyer » et à l’esclavage domestique, la plupart d’entre elles sont abonnées au travail peu qualifié et symboliquement dévalorisé. Rappelons-le : lorsque Françoise d’Eaubonne dresse ce constat, cela fait dix ans que les femmes peuvent travailler, ouvrir un compte et disposer d’un chéquier sans au préalable obtenir l’autorisation de leur mari. Certes, la situation a évolué en un demi-siècle, il n’en demeure pas moins que les femmes demeurent sur-représentées chez les premiers de corvée, ces invisibles à ce point matinaux qu’on ne les voit guère...
Si Françoise d’Eaubonne ne ressent pas « tout mec comme oppresseur et menaçant », elle croit « au phallocratisme de chaque seconde », à l’omniprésence de la « culture mâle ». Cela l’amène à faire le lien entre exploitation de la nature et sexisme. Le capitalisme patriarcal, celui qui repose sur l’exploitation et l’épuisement des ressources, celui qui repose sur l’exploitation et l’asservissement du sexe dit faible : voilà l’ennemi ! Françoise d’Eaubonne est catégorique : pour la sauver, il faut arracher la planète au mâle d’aujourd’hui pour la restituer à l’humanité de demain, de la même façon que les femmes doivent arracher le droit de contrôler pleinement leur fécondité. Car l’auteur est aussi une néo-malthusienne, persuadée que saccage de la planète et croissance démographique forte ne peuvent mener qu’à la catastrophe. Rappelons pour mémoire qu’en 1974, pour le commun des mortels, l’écologie a le visage de René Dumont, l’agronome tiers-mondiste et antimilitariste tout de rouge vêtu, et celle du baba-cool fumeur de joints, et que les problématiques qu’elle porte ont alors le goût du catastrophisme sans fondement.

L’écoféminisme de Françoise d’Eaubonne n’est pas un réformisme qui se satisferait d’une abstraite égalité des sexes. Il n’est pas plus un spiritualisme, honorant Gaïa et la femme-nature dans les vapeurs d’encens : elle ne croit pas du tout à une « illusoire supériorité des femmes sur les hommes ». Militante du Parti communiste jusqu’en 1956 et la crise hongroise, portant un regard critique sur les limites de l’émancipation féminine dans les pays se réclamant du socialisme scientifique, Françoise d’Eaubonne est et demeure une révolutionnaire anticapitaliste qui fait, non du prolétaire de Karl Marx, mais de la femme, le sujet révolutionnaire du temps présent, celui dont les « intérêts personnels, en tant que sexe, recoupent ceux de la communauté humaine ». Encore faut-il qu’il s’en persuade...
A l’heure du green-washing, de l’écologisme social-libéral et des salons bio et new age, la plume radicale de Françoise d’Eaubonne n’a que plus de valeur et d’intérêt.

dimanche, novembre 15 2020

Un pays de barbelés : dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939)

Vladimir Pozner
Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France, 1939
Editions Claire Paulhan, 2020

En mai 1939, l’écrivain-journaliste Vladimir Pozner pose sa valise à Perpignan. Là et alentours, des centaines de milliers d’Espagnols fuyant l’avancée des troupes franquistes tentent de survivre. Missionné par le Comité d’accueil aux intellectuels espagnols, association dont le but est de « sauver l’intelligence de l’Espagne » selon les mots d’Aragon, Pozner a un but : faire sortir des camps autant d’intellectuels qu’il le peut. C’est cette histoire que nous raconte « Un pays de barbelés. Dans les camps de réfugiés espagnols en France (1939) », publié par les éditions Claire-Paulhan ; livre particulier puisqu’il ne s’agit pas d’un manuscrit inédit de Pozner mais d’un « puzzle documentaire » constitué à partir des lettres, notes, articles, rapports et autres commentaires retrouvés dans les archives de l’auteur.

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Dans son remarquable « Les Etats-Désunis », Pozner nous plongeait dans l’Amérique laminée par la Grande dépression. Avec ce pays de barbelés et de camps de concentration, nous voici au cœur de la débâcle, de l’incurie, de la désorganisation et de la xénophobie. La France de 19391 n’est pas celle de 1936, elle n’a que mépris pour cette masse pouilleuse et abattue qui a franchi les frontières ; masse dans laquelle se trouvent nombre de communistes, anarchistes et autres représentants de la canaille rouge. Pozner sait qu’il n’aura pas la tâche facile car le comité qui l’envoie est lié au Parti communiste français, autrement dit à Moscou. Lui qui n’a que mépris pour la plupart des militaires et bureaucrates qu’il rencontre doit donc se faire parfois bien flatteur pour se faire ouvrir les portes de l’horreur.
Car c’est bien l’horreur qui se dévoile. Argelès le terrifie. Ces camps de concentration, dont un chef de cabinet soutient qu’ils sont « trop bien » puisque personne ne songe à les quitter pour regagner l’Espagne franquiste, sont des cloaques et des mouroirs : nourriture indigente et indigeste (Pozner parle d’eau de vaisselle dans laquelle surnagent quelques lentilles), absence de médicaments, de vêtements et de couvertures, absence totale d’hygiène. Parqués comme du bétail, surveillés de près et bastonnés à l’occasion, les réfugiés se battent contre le froid, la faim, la gale, la dysenterie, la malaria, la typhoïde… et le désespoir. Car l’attente semble sans fin. Et Pozner d’évoquer ce vieux professeur devenu fou, donnant chaque jour des conférences incohérentes devant une poignée de ses anciens étudiants : « ils n’ont qu’un moyen d’aider leur vieux professeur : l’empêcher de redevenir lucide. »
Faire vite donc. Vladimir Pozner se démène pour sauver ces intellectuels de la Retirada : artistes, écrivains, mais aussi juristes, professeurs… Les faire sortir des camps en trouvant l’argent nécessaire (la liberté a un prix : 2000 F) ou les faire partir loin, au Mexique ou le gouvernement a promis d’ouvrir ses portes. En peu de temps, ce sont plus d’un millier d’intellectuels qui bénéficieront de l’aide du comité.

Dans un article de presse, réquisitoire implacable contre ces camps de la honte, ces « morceaux du sol français entourés de barbelés français », Vladimir écrit, et ces propos résonnent de façon terrible quand on voit comment l’Europe traite ou sous-traite les migrants : « Nous ignorons les intentions de ceux qui ont créé et qui dirigent les “centres d’accueil”. Mais s’il s’agissait, avec un minimum de moyens et dans un minimum de temps, de créer de toutes pièces, chez un demi-million d’êtres humains, la haine de la France, ce but a presque été atteint. » A méditer.

Note :
1. Le préfacier Alexis Buffet commet une erreur en indiquant que le gouvernement français du Front populaire fut pris de court par la Retirada, car il avait rendu les armes au printemps 1938, soit huit mois avant le début de l’exode.

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