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Alors que se déroule la première Grande boucherie mondiale, Russell s'interroge sur les moyens de faire advenir un monde dans lequel la cupidité et l'esprit de domination ne régneraient plus en maîtres. Ce faisant, il est amené à critiquer tout autant le socialisme allemand que le syndicalisme révolutionnaire français avec des arguments, à mes yeux non convaincants ou trop lapidaires. Au premier, il reproche de tout attendre de l'inévitable rupture révolutionnaire2 ; au second, il critique son anti-étatisme et sa volonté de faire que « chaque industrie soit autogérée et complètement indépendante »3. Ce qu'il répudie en fait, c'est tout autant le socialisme autoritaire (ordre, discipline, uniformité) que l'anarchisme (incarnation du désordre) ; il leurs préfère un socialisme humaniste qui serait l'aboutissement d'un long travail d'émancipation individuelle et collective, et de modification continue des institutions politiques et sociales.

Russell ne croit pas à la Révolution, ou plutôt à la capacité du Grand soir à faire naître une société plus juste, plus humaine. Il sait les hommes imparfaits, aliénés, car baignant dans un monde qui ne l'est pas moins : « Le monde (…) vit dans une espèce de délire, écrit-il, dans lequel presque toute l'énergie disponible est mobilisée pour la production à court terme de quelque chose, peu importe quoi, et peu importe le coût. ». Pour que ces hommes imparfaits imaginent qu'un autre monde est possible, il faut leur offrir un idéal ; un idéal qui leur donne l'envie de changer leur façon de voir le monde. A l'esprit de compétition, valeur centrale des sociétés capitalistes, il oppose la coopération ; à l'accumulation de biens matériels, le goût pour la culture de soi-même ; au conformisme social, à l'uniformité, à la tyrannie de la majorité, la tolérance, la libre-pensée et l'esprit d'initiative ; au bureaucratisme (« Le vigoureux fonctionnaire préférera toujours le bel ordre de ce qu'il a décrété au désordre apparent de ce qui croît spontanément »), et au centralisme (politique et économique), la « distribution du pouvoir » (décentralisation et autogestion) sans quoi « la démocratie restera une farce ». Et c'est bien cette question du pouvoir (et de son accaparement par une caste) qui est au coeur de la pensée russellienne, bien plus que l'égalité sociale.

On sent là l'influence de la Fabian Society (réformisme assumé, pragmatisme, rôle de l'éducation…) sur la pensée de Bertrand Russell et ce n'est pas le bolchevisme qui remit en question son réformisme radical...4

Notes
1 En 1918, son activisme l'entraînera pour cinq mois en prison.
2 Oubliant, ce faisant, la célèbre polémique entre Kautsky et Bernstein au tournant du siècle. Le second, très intéressé par le modérantisme du mouvement ouvrier anglais, reprochait au premier de ne pas assumer officiellement le réformisme foncier de la social-démocratie allemande. Quant à Kautsky, il considérait ledit mouvemernt ouvrier anglais comme politiquement nul.
3 Oubliant là-encore que le fédéralisme des Pouget et consorts, tout comme le communisme-anarchiste d'un Kropotkine, a pour fondement la solidarité.
4 Il en fit une rude critique dans Pratique et théorie du bolchevisme (Editions du Croquant, 2014).