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Nous sommes à la fin des années 1950, et pour ranimer la flamme antifasciste, des militants portugais et espagnols décident de frapper un grand coup : arraisonner un paquebot portugais pour rappeler au monde que la péninsule ibérique vit, depuis les années 1930, sous la férule de deux fascistes, catholiques et nationalistes, Salazar et Franco.

Pourquoi ranimer la flamme ? Parce que les espoirs d'émancipations nationale, sociale ou politique, peinent à résister à l'usure du temps. La plupart des exilés ont perdu l'espoir de voir les deux sinistres dictateurs être balayés par un vaste mouvement populaire armé. Ils ont pensé un temps que dans la foulée de la défaite du nazisme, le Monde dit libre les aiderait à franchir les Pyrénées. Il n'en fut rien. Au nom de l'anticommunisme, les démocraties libérales ont préféré soutenir Franco et Salazar plutôt que de risquer de voir la Péninsule ibérique basculer dans le camp socialiste. Vingt ans ont passé, et derrière les vieilles badernes en uniforme, une nouvelle génération pointe son nez, qui veut allier modernisation économique, conservatisme social et ordre moral.
Du côté des organisations, certaines comme le Parti communiste espagnol, ont fait le choix tactique d'abandonner la lutte armée ou le soutien à celle-ci pour entamer un travail de longue haleine de retissage d'un tissu antifranquiste à l'intérieur. D'autres font toujours dans le verbalisme révolutionnaire à peu de frais et freinent des quatre fers dès qu'il faut agir concrètement. Du côté des anarchistes, certains, comme Sabaté (tué en 1960)2 ou Caracremada (tué en 1963)3 continuent à franchir les Pyrénées et à narguer la Guardia civil.

C'est dans ce contexte quelque peu morose qu'une poignée d'hommes montent le Directoire révolutionnaire ibérique de libération (DRIL), persuadée que ce qui a pu être fait à Cuba avec Fidel Castro, peut l'être à Madrid et Lisbonne. Le DRIL rassemble des militants venant d'horizons très différents, comme un nationaliste galicien vétéran de 1936 et un officier portugais dissident, des hommes sûrs et d'autres qui le sont bien moins. Le programme du DRIL est nationaliste et de gauche, même si, comme le souligne l'auteur, le DRIL n'a produit aucune idéologie propre. Pour le DRIL, il faut arracher la nation des griffes de la réaction et la refonder sur des bases socialisantes.

Le 22 janvier 1961, 24 hommes très faiblement armés prennent le contrôle d'un paquebot transtatlantique portugais, le Santa Maria, qu'ils rebaptisent aussitôt Santa Liberdade. L'action se fait sans grande violence mais avec la détermination nécessaire pour contrôler à la fois les centaines de touristes et d'hommes d'équipage qui y vivent et craignent légitimement d'y perdre leur peau.
Durant une semaine, le Santa Liberdade va ainsi voguer sur les mers, cherchant tout d'abord à rallier l'Afrique avant de faire machine arrière et de trouver refuge auprès de la jeune démocratie brésilienne après avoir négocié avec le gouvernement américain la libération des passagers. On imagine la colère de Salazar et Franco humiliés par une bande de « flibustiers internationaux » qui, en quelques jours, ont rappelé au monde la nature des régimes en place à Madrid et Lisbonne, mais également redonné de la vigueur aux secteurs de l'exil, notamment dans la jeunesse4, désireux d'en découdre militairement.
Ce qu'il advînt de ces militants antifascistes ? vous le saurez en lisant ce livre...


Notes
1. Les Derniers exilés de Pinochet, Agone, 2009.
2. Antonio Tellez Sola, Sabaté – Guérilla urbaine en Espagne (1945-1960), Ed. Repères-Silena, 1990.
3. Thierry Guilabert, Caracremada : vie et légendes du dernier guérillero catalan, Editions libertaires, 2013.
4. Salvador Gurucharri et Tomas Ibanez, Une résurgence anarchiste – Les Jeunesses libertaires dans la lutte contre le franquisme : la FIJL dans les années 1960, Acratie, 2012.