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Souvenez-vous. Nous sommes en 732 et du côté de Poitiers, notre valeureux Martel repousse une armée de Mahométans sanguinaires, sauvant ainsi la France, la Chrétienté, la Civilisation, comme le fera quelques siècles plus tard la plus célèbre des pucelles, Jeanne d'Arc, avec les Anglois. C'est pourquoi l'extrême droite a fait depuis quelques décennies de ce Charles méconnu et de la bergère de Donrémy ses têtes de gondole patriotiques. Ce contexte ne nous aide pas à « parler sereinement de Charles Martel et de la bataille de Poitiers dans sa complexité », ce qui est le vœu des auteurs qui se sont penchés sur la destinée posthume du fils de Pépin le jeune. Car Charles Martel ne fut pas, loin de là, honoré en tous temps et tous lieux ; de même que cette bataille de Poitiers, que certains placent du côté de Tours, n'apparaît guère tout au long des siècles comme un affrontement majeur entre deux civilisations.

Au VIIIe siècle de notre ère, la France n'existe pas encore. Sur un espace géographique bien plus vaste que notre pauvre hexagone, l'Empire franc est mis à mal par des rivalités internes dont celles qui opposent les Gallo-romains et les Francs qui se détestent cordialement. C'est dans ce contexte qu'intervient la bataille de Poitiers en 732. Là, le franc Charles Martel vient au secours du gallo-romain Eudes d'Aquitaine, son grand ennemi, pour repousser les Sarrasins qui, installés en Espagne, se lancent régulièrement dans des expéditions au-delà des Pyrénées et se sont même installés depuis 719 en Languedoc. En battant les Sarrasins, Charles Martel soumet également à la domination franque le puissant et rebelle duché d'Aquitaine ; et c'est sans doute cela l'essentiel : la mise au pas toujours difficile des marges du royaume franc.
Plein de mystères entoure cette bataille. Où s'est-elle véritablement déroulée ? Quelles forces étaient réellement en présence ? Les Sarrasins voulaient-ils conquérir de nouveaux territoires ou seulement effectuer quelques razzias et s'en retourner à Narbonne, leur fief depuis une décennie ? L'ennemi principal de l'empire franc, au haut Moyen-âge, était-il musulman ou bien plutôt un de ces païens germains du nord-est, un Viking ou un Normand ? Si l'enjeu était la défense de la chrétienté, pourquoi diable nombre de chefs chrétiens s'allièrent aux Sarrasins pour affronter le royaume franc ? Et si Charles Martel fut bien le héros dont certains nous parlent, pourquoi le fut-il si peu pour des générations et générations d'historiens ?

En fait, la perception que les historiens ou littérateurs ont eu de Martel et de la bataille de Poitiers est une affaire de contexte et de convictions politiques. C'est pourquoi certains verront en lui le sauveur de la Chrétienté quand d'autres le stigmatiseront comme un potentat brutal et pire !, comme un spoliateur des biens d'église puisqu'ils donnaient ceux-ci à ses chefs militaires les plus fidèles et dévoués. Certains le traiteront d'usurpateur, ayant chassé les Mérovingiens du trône, quand d'autres salueront l'homme d’État énergique, créateur de la féodalité, fondateur de la dynastie carolingienne. A chacun son Martel, en somme...

Il n'y eut pas de « choc de civilisations » du côté de Poitiers en cette année 732 mais un affrontement entre deux armées poursuivant des agendas différents. En affrontant et repoussant les troupes d'Abd-el-Rahman, Charles Martel cherchait avant tout à consolider son pouvoir, à affirmer son autorité sur des contrées rétives à son autorité comme l'Aquitaine et la Vasconie et à y installer à leur tête des lieutenants fidèles. Il n'y a guère que la droite la plus réactionnaire et raciste pour voir en cette bataille de Poitiers une date-clef de l'histoire de l'Humanité réduite à un affrontement multi-séculaire entre une France chrétienne et un Islam expansionniste.