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Au cours du 20e siècle, et surtout après 1945, le travail social se professionnalisa tout en s'émancipant idéologiquement du paternalisme autoritaire et du christianisme sermonneur. On comprit par exemple que s'occuper de jeunes en délicatesse avec la justice ou en rupture familiale imposait autre chose que la maîtrise de la matraque. L'éducateur spécialisé cessa d'être un garde-chiourme, et l'assistante sociale une dame-patronesse laïque...
Bref, depuis des décennies maintenant, des jeunes hommes et des jeunes femmes se forment aux différents métiers de l'intervention sociale à travers des cursus mêlant cours théoriques, pratiques et longs stages en immersion. La formation dure trois ans. C'est long, trois ans. C'est long mais nécessaire disent les formateurs qui considèrent que l'étudiant a besoin de ce temps, de ces expériences en milieu professionnel pour apprendre le métier, assimiler les mille-et-un dispositifs étatiques disponibles pour gérer la misère, mais aussi comprendre le monde tel qu'il est.
C'est trop long pensent certains technocrates pour qui le temps c'est de l'argent, et le pauvre, un élément d'une colonne de chiffres, une statistique. Du coup, ils ont cogité et ont pondu un projet qui en dit long sur leur vision de l'intervention sociale dans l'Europe libérale du 21e siècle. En étant évidemment schématique, je pourrais résumer leur position comme suit : un cursus de deux ans est suffisant pour former des exécutants des politiques publiques ; un cursus de trois ans est nécessaire pour produire des cadres, aptes à coordonner des équipes d'exécutants et à monter des dossiers de demandes de subvention, car l'intervention sociale est devenu un business comme un autre.
Que nous dit cette réforme ? Elle nous dit en somme que les travailleurs sociaux sont globalement trop formés pour les missions qu'on entend leur donner ; d'autant plus que ces missions sont à revoir puisqu'il ne s'agit plus d'aider ou de mettre sur les voies de l'émancipation les personnes vulnérables mais de les responsabiliser, autrement dit, dans le langage néolibéral, de les surveiller de près et de les punir s'il le faut.
Que nous dit cette réforme ? Que la logique comptable et technicienne est comme la gangrène : elle envahit tout ; que les travailleurs sociaux doivent être avant tout des gestionnaires de flux : flux de pauvres, flux de personnes vulnérables, flux de jeunes en déshérence, flux de surnuméraires à caser, corseter, normaliser. Si certains travailleurs sociaux s'épanouissent pleinement dans leur rôle de « socio-flics », la grande majorité refuse de voir leur métier disparaître ou plutôt de voir le patronat le transformer en simples compétences ; car le patronat se méfie de la notion de métier, qui renvoie à une grille de classification qui renvoie elle-même à une fiche de poste et à une convention collective à partir de laquelle un salarié peut connaître le montant de son salaire éventuel. Le patronat lui préfère la notion de « compétence », beaucoup plus floue.

Les travailleurs sociaux en poste qui pensent que cette réforme ne les concernera pas sont dans l'erreur. Ils s'en apercevront quand, pour un même emploi, ils seront mis en concurrence avec un « exécutant » formé en deux ans et payable of course au salaire minimum.
Le milieu du travail social a déjà beaucoup subi depuis une décennie. On lui reproche de coûter cher, de ne pas être rentable, de ne pas avoir fait encore sa mue idéologique, de ne pas avoir troqué son humanisme pour le rationalisme froid de celui qui pense que tout peut s'acheter et se vendre. La refonte des formations en travail social est une nouvelle étape de ce combat entre l'être humain et la techno-bureaucratie libérale.

A noter
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