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Le 24 avril 2013, à Dacca, plus de 1000 personnes ont perdu la vie, 2000 ont été blessées. Elles étaient pour l'essentiel ouvrières du textile, de ce textile bangladais qui fait le bonheur des firmes du prêt-à-porter. Le 24 avril 2013, l'immeuble du Rana Plaza s'est effondré sur ses 5000 occupants ; des occupants pris au piège. Car voyez-vous, au Bangladesh, on ne s'embarrasse pas trop avec des règles, des normes et du bon sens ; ce qui importe, c'est de discipliner ce prolétariat nouveau et de le faire marner. On ne construit pas d'usines modernes, on occupe des immeubles d'habitations dans lesquels on entasse et enferme à double tour les bras utiles, pourvoyeurs de plus-value, douze heures par jour. Et on fait la chasse aux syndicalistes, parce que même réformiste, un syndicaliste est un ennemi du développement, de la croissance et de l'ordre. Dans un pays de misère où l'exportation de vêtements bon marché est le secteur de pointe, un patron peut tout se permettre : quel gouvernement viendra entraver le sacerdoce de ceux qui font entrer les devises ? Peut-on espérer grand-chose des députés dont une bonne moitié ont des intérêts directs et indirects dans la florissante industrie textile ?

Rappelons qu'en septembre 2013, quelques mois après la catastrophe du Rana Plaza, les travailleurs et travailleuses ont engagé un bras-de-fer avec le patronat, conscients qu'ils n'avaient rien à attendre de la compassion de ceux qui les font trimer. « Le textile est une industrie nationale » déclara alors le ministre de l’intérieur, Khan Alamgir, avant d’ajouter : « Ceux qui agiront contre cette industrie seront considérés comme opposés à la nation (…) Toute tentative de déstabiliser le secteur sera empêchée par toute force ». Rien de moins ! Malgré la répression et les coups tordus, ils obtinrent des augmentations de salaires de quelques dollars par mois. Comme quoi, pour paraphraser le vieux Pouget de la CGT syndicaliste-révolutionnaire : « C'est pas l'estomac qui fixe le taux des salaires : c'est notre biceps ».

L'affaire du Rana Plaza frappa tellement les esprits que certains virent en elle enfin une opportunité réelle de faire avancer les choses, histoire que le malheur des uns fasse le bonheur des survivants. Le bonheur ? Le mot, je vous le concède, est fort. Disons que l'histoire de la lutte des classes est l'histoire des tentatives multiples menées par le prolétariat pour s'affranchir complètement ou partiellement de la domination patronale ; et que le bonheur, souvent, se niche là où pour exploités que nous soyons, nous jouissons de suffisamment de droits pour que la potion nous soit moins amère.

Syndicats locaux, internationaux et multinationales de la fringue avaient signé un accord juste après la catastrophe, accord dans lequel les multinationales s'engageaient à respecter les conclusions des experts indépendants missionnés pour faire le tour des bagnes industriels et juger de leur inadaptation éventuelle : autrement dit, elles s'engageaient à fermer les usines dangereuses et à mettre aux normes les autres.
Evidemment, nous eûmes droit au traditionnel choeur des pleureuses : imposer des règles, des normes, des ceci et des cela, ça déprime le patron, ça fait fuir les investisseurs, c'est donc contre-productif ; le coût du travail, voilà l'ennemi ! Evidemment, quelques grandes marques comme Wal-Mart ont refusé de signer cet accord. Evidemment, certains grands groupes comme Auchan ou Carrefour ont refusé catégoriquement de verser de l'argent pour indemniser les victimes, avançant que cela les rendait co-responsables de la catastrophe du Rana Plaza. Peut-on exiger du donneur d'ordres qu'ils s'intéressent de près à la façon dont on produit ses biens ? Non, of course !

Pour certains syndicalistes et ONG, cet Accord est d'une importance capitale car une clause permet d'attaquer en justice les donneurs d'ordre signataires là où ils ont leur siège social. Dans un monde où les multinationales et autres grands groupes se déchargent de toute responsabilité sur les épaules de sous-traitants qu'elles pressurent, cette dimension n'est pas à négliger. Mais rappelons-le : le recours au droit ne doit pas devenir l'alpha et l'omega de la pratique ouvrière...