Aujourd'hui, l'Irlande a le visage de la misère. Si les grandes villes semblent retrouver un peu de couleur, dans les campagnes, la misère s'est de nouveau installée : le taux de chômage y atteint les 20 %. Alors, comme au 19e siècle lorsque le mildiou s'est abattu sur les champs de pommes de terre, condamnant à la famine les gueux, l'exil apparaît comme la seule alternative crédible : toutes les six minutes, un Irlandais quitte le pays, gagne l'Australie, le Canada. Ceux qui restent doivent se battre pour obtenir les rares emplois qu'on leur propose : il y eut mille candidatures pour 15 postes de vendeurs dans un grand magasin de Longford au centre du pays. Pas étonnant que l’emblème de l’Irlande soit le trèfle : il est rarement à quatre feuilles.

Le 22 octobre dernier, le conflit social chez Gad a pris un tour dramatique. En redressement judiciaire depuis février, cette société d'abattage et de découpe de porcs, a vu son plan de continuation d'activité être validé le 11 octobre par le tribunal de commerce de Rennes ; un plan qui entérine la suppression de 900 emplois, principalement à Lampaul-Guimiliau dans le Finistère. Les futurs chômeurs sont venus faire pression sur la direction en tentant de bloquer l'autre usine du groupe basé dans le Morbihan, à Josselin. Et là, ils n'eurent pas à affronter seulement les CRS mais leurs collègues, leurs propres collègues. Dire que la semaine précédente, quelques personnalités médiatiques agitaient les bras et nous ressortaient les éternels couplets sur la Bretagne unie, la Bretagne solidaire. Conneries. A gauche, il y avait des prolétaires désespérés, condamnés au chômage et à la précarité ; à droite, il y avait des prolétaires sans aucun doute tétanisés par la peur de perdre leur job et, ce faisant, incapables de la moindre marque de solidarité. Quel jeu à jouer la direction dans l'organisation de ce face-à-face ? Je l'ignore. Je sais juste que, dixit une ouvrière de Josselin : « Les chefs nous ont demandé si on était volontaires pour venir. » Et il s'en est trouvé... Est-ce étonnant ? C'est comme pour le travail du dimanche : ça fonctionne au « volontariat ». C'est quelque chose auquel le patronat du privé tient beaucoup : l'autonomie de décision des collaborateurs...

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Des ouvriers, en accord avec des patrons pour lutter contre d’autres ouvriers, tout cela n’a rien de nouveau : cet épisode vient juste nous rappeler que dans la lutte de classe, rien n’est pur. L’organisation d’une grève se construit aussi dans l’opposition, les contradictions, les conflits au sein même du groupe ouvrier. Il n’y a pas d’un côté les bons ouvriers de Lampaul et de l’autre, les salauds de Josselin. Il n’y a que des exploités avec pas, avec peu, ou avec beaucoup de conscience de classe, et le courage qui va avec.

Que penser des quelques ouvriers de Lampaul qui en appellent à Le Pen ? Rien de définitif. Une lutte sociale, c’est aussi un vaste bordel avec des travailleurs qui peuvent faire preuve de solidarités mais aussi d’individualisme ou de racisme. Qui a dit qu’il fallait attendre que tous les prolétaires soient d’accord pour pouvoir lutter ? Dans toute cette merde, on ne peut qu’encourager les salariés de Gad à continuer le mouvement, lutter contre les dérives racistes, prôner la force de l’unité ouvrière et si nécessaire s’affronter à d’autres ouvriers. Les salariés de Lampaul viennent de redécouvrir la dureté du combat ouvrier. Deux jours de combat et déjà le patronat double leur dérisoire prime de départ ! C’est quasiment une incitation à l’émeute ! Au début du 20e siècle, Georges Sorel disait : « Les ouvriers n'ont pas d'argent, mais ils ont à leur disposition un moyen d'action bien plus efficace ; ils peuvent faire peur. » Je vous laisse méditer cette pensée…

Au 19e siècle, le mouvement ouvrier rappelait par chacun de ses combats qu'entre ouvriers et patrons il ne pouvait y avoir de conventions à l’amiable possibles. Qu'autrement dit, dans une société où l’un dépend de l’autre pour sa survie, la concurrence pour l'emploi disponible tire les salaires et les conditions de travail vers le bas ; et que la peur est un grand pourvoyeur de briseurs de grève. « La liberté qui plaide contre le communisme, nous la connaissons, disait le vieux Auguste Blanqui. C’est la liberté d’asservir, la liberté d’exploiter à merci, la liberté des grandes existences avec la multitude pour marchepied. » La multitude pour marchepied... Et Victor Considérant d'ajouter : « Vous faites semblant de regarder comme libres ces masses innombrables de prolétaires sans capitaux, sans instruments de travail et qui sont contraints, de par la mort qui plane incessamment sur eux et leurs familles, de trouver chaque jour un maître. »
Pendant des décennies de ce siècle d'industrialisation, la misère n'était pas pour l'ouvrier un aléa : elle était un état. Sans protection, pieds et poings liés, à la merci du patronat, le prolétaire prenait ce qu'on lui proposait. C'était ça ou crever. Assurément, le révolutionnaire Louis Blanc avait bien raison de dire que la concurrence était pour le peuple « un système d’extermination. » Le capitalisme « financiarisé », « dérégulé », celui qui détricote tous les filets de protection sociaux construits depuis 1945, ce foutu système dans lequel nous nous débattons chaque jour ressemble de plus en plus au capitalisme sauvage du 19e siècle.