Un congrès, c'est un congrès. Une sorte de grand'messe avec ses rituels, ses effets de manche, ses longs discours ennuyeux, ses rapports financiers soporifiques, son unanimisme de façade, ses envolées lyriques, ses discussions de couloir, ses codes. D'un congrès, on n'en attend pas grand chose puisque la logique organisationnelle veut que l'essentiel ait été décidé en amont.

Ce 49e congrès a-t-il tranché avec la norme ? D'une certaine façon, oui. Tout d'abord, il y a la jeunesse des participants. Jeunesse non par l'âge, mais par l'expérience. La moitié des congressistes assistaient ainsi à leur premier congrès confédéral. Ce n'est guère étonnant : la CGT a commencé à perdre, et va perdre encore, nombre de militants nés dans les glorieuses années 1950. Ces baby-boomers vont partir en retraite, abandonner leurs mandats syndicaux, d'où la nécessité de renouveler profondément et sans attendre l'appareil.

J'ai eu l'opportunité de passer une bonne partie de la semaine, non dans la salle du congrès, mais dans les stands commerciaux et culturels l'entourant. Cela m'a permis de discuter avec quelques militants CGT locaux, vieux routiers de la machinerie confédérale. Ceux-ci m'ont affirmé que cet apport important de nouvelles têtes n'avait pas été sans conséquences sur la tenue des débats. Ils les ont trouvé moins idéologiques que leurs devanciers, plus centrés sur leur ressenti, leur vécu syndical à la base ; ils les ont trouvés également plus réservés dans leur façon d'intervenir, d'où l'impression parfois que le congrès ronronnait.

Mais le ronronnement est à relativiser. Il y a à ma connaissance fort longtemps qu'un rapport d'activité n'avait été aussi contesté. Le vote en atteste : avec 23% de votes négatifs et 7% d'abstentions, on est très loin de l'unanimisme traditionnel. Il y a donc une forte opposition au sein de la CGT. Une opposition qui ne se reconnaît pas dans le modérantisme de la direction. Une opposition qui aimerait que la CGT soit plus volontariste et ne s'auto-censure pas au nom de la sauvegarde de l'unité d'action intersyndicale. Une opposition qui aimerait que son organisation en appelle à la grève générale plutôt qu'aux sempiternelles journées nationales d'action.

Mais cette opposition me semble bien trop éclatée pour réellement peser dans la bataille. Elle comprend pêle-mêle des « sans-parti », des communistes orthodoxes, des « gauchistes » de toutes obédiences, des libertaires ; on la retrouve aussi bien dans la fonction publique mais aussi dans les secteurs les plus touchés par la crise, avec son cortège de fermetures d'entreprises et de délocalisations. Une opposition unie par sa condamnation de la direction confédérale et non par sa capacité à proposer un autre projet fédérateur, en termes de revendications et de pratiques.

La CGT d'hier n'est pas celle d'aujourd'hui. Pardonnez-moi cette lapalissade. La CGT a toujours été pluraliste. Il y a toujours eu des socialistes, des catholiques de gauche, des militants d'extrême-gauche dans l'organisation, y compris au sein de l'establishment ; l'essentiel étant que ce soit les militants du PCF qui en conserve les clés. Durant de longues décennies, il y avait un partage des tâches : très schématiquement, la CGT, organisation de masse rassemblant des travailleurs de toutes opinions, défendait les « intérêts des travailleurs » au quotidien, laissant au PCF le soin de proposer aux larges masses un projet de transformation socialiste de la société.

Mais voilà, les temps ont changé. La CGT est orpheline du PCF. Elle n'a pas tué le père ; le père se meurt, tout seul, et ne représente plus grand chose sur la scène politique. C'est une orpheline qui a tenu son congrès à Nantes en décembre dernier, même s'il vaut mieux, pour faire carrière à un certain niveau dans l'organisation, avoir sa carte au parti.

Conscient que d'alternative politique à gauche, il n'y avait plus, la direction confédérale a entamé son recentrage sous la houlette de Bernard Thibault. Les statuts confédéraux ont été modifiés, abandonnant la référence mythique à l'abolition du salariat. La CGT a abandonné une FSM en faillite et adhéré à la très réformiste Confédération européenne des syndicats. La direction a appelé à soutenir le référendum relatif à la constitution européenne (CES) ; appel repoussé cependant par le comité confédéral national, le « parlement » de la CGT. Parallèlement, une personnalité comme Jean-Christophe Le Duigou s'est affirmée comme le maître à penser de ce recentrage. Issu de la haute fonction publique, permanent depuis plusieurs décennies, ce Breton d'origine incarne la CGT moderne, c'est-à-dire modéré, responsable et respectable. Il a pris la direction de la revue théorique de la CGT : Analyses et documents économiques. Il faut lire cette revue, qui est loin d'être inintéressante, pour mesurer à quel point la CGT est désireuse de se montrer sous son meilleur jour. Comme la CFDT, elle entend être un partenaire social constructif, et non incarner l'immobilisme, le front du refus, la vieille garde ouvrière et ouvriériste. Car elle traîne comme une croix son passé rouge qui la marque comme un fer. Elle ne veut plus apparaître comme le syndicat qui dit toujours non et préfère la grève à la négociation. Elle veut être prise au sérieux, comme sa consoeur, par les décideurs politiques. Alors elle produit des analyses comme le ferait n'importe quel think tank.

Pour l'anecdote sachez que Jean-Christophe Le Duigou a décidé de quitter lors de ce 49e congrès la direction confédérale pour rejoindre son corps d'origine : celui des impôts. C'est un choix révélateur. Dans quelque temps, il jouira d'une retraite confortable puisque dans la fonction publique, la pension est calculée sur les salaires des six derniers mois. On est loin du militantisme sacrificiel, du don de soi qui a marqué des générations de militants. S'il fallait illustrer l'évolution (ou la dérive, c'est selon) de l'organisation, on ne pourrait trouver mieux.

Il est somme toute aisé de se gausser de l'évolution de la CGT, de stigmatiser sa dérive réformiste, sa bureaucratisation, l'emprise des experts dans la définition de ses orientations ; toutes choses qui, d'ailleurs, ne datent pas d'hier !

Il est sans doute plus intéressant et stimulant d'explorer les raisons d'un tel changement.

En France, la syndicalisation n'a jamais atteint des sommets. Les raisons en sont multiples et connues. Évoquons la politisation importante du syndicalisme français dès son origine ou encore le fait que l'adhésion à un syndicat n'apporte aucun avantage particulier aux travailleurs puisque le non-gréviste profitera autant que le gréviste des résultats d'une lutte sociale...

A cela s'ajoutent les profondes mutations qu'ont connu le monde politique et le monde du travail. Le PCF n'est plus que l'ombre de lui-même, le PS s'est transformé en force de gestion du système libéral, et l'extrême-gauche ne se porte guère mieux. Il n'y a pas de débouché politique crédible aux luttes sociales, comme le répètent à l'envi les aspirants au pouvoir.

Les restructurations industrielles ont laminé les vieux bastions ouvriers sur lesquels reposaient la puissance syndicale ouvrière. Le chômage de masse et le développement du précariat rendent difficiles la mobilisation collective des travailleurs sur leurs lieux d'exploitation. Le chantage à l'emploi et au licenciement, les pressions patronales font que les travailleurs hésitent à se syndiquer de peur d'être stigmatisés voire bloqués dans leur ascension sociale. Le déclassement professionnel de nombreux travailleurs, sur-diplômés par rapport à l'emploi qu'ils occupent, a pour conséquence qu'ils rechignent à défendre une position qu'ils espèrent transitoires. Les cadres et nombre d'employés ont un rapport au travail et au militantisme très différent de celui des ouvriers d'industrie. Les jeunes travailleurs sont moins enclins à accepter la discipline syndicale que leurs devanciers ; de même, ils se refusent à des engagements de longue durée, contraignants.

Les travaux des sociologues Beaud et Pialoux sur Peugeot avaient mis en évidence l'éclatement du monde ouvrier et la difficulté de faire lutter de concert vieux ouvriers, à la culture revendicative forte et enracinée, et jeunes ouvriers souvent titulaires d'un Bac pro, éloignés de cet univers prolétarien fait de luttes et d'esprit de solidarité (Retour sur la condition ouvrière, Fayard, 1999). Les premiers se savaient condamnés à finir leur vie de travailleurs sur la chaîne ; les seconds supportaient leurs missions intérim, leur CDD en attendant d'échapper à la chaîne.

Dans un travail passionnant intitulé La CGT et la recomposition syndicale (PUF, 2009), une équipe de sociologues nous fait plonger dans un syndicalisme CGT pluriel, bien loin de l'image d'Epinal d'une organisation hyper-structurée, politisée, disciplinée. Certains syndicalistes ne se préoccupent que de leur boîte, tiennent à distance l'Interprofessionnel, ont un rapport très lointain à la politique, négligent les décisions confédérales. Beaucoup refusent de faire des cartes, ne veulent pas d'un syndicalisme d'adhérents, préférant coopter les salariés qui leur semblent les plus aptes à renforcer pratiquement la structure. Ils sont à la CGT parce qu'elle leur semble être l'outil le plus adapté à la défense de leurs intérêts, et non parce qu'elle incarne le syndicalisme de masse et de classe, qu'elle fut jadis syndicaliste-révolutionnaire, puis marqué par le communisme etc.

Le syndicalisme CGT est un syndicalisme du public et du para-public. D'où la volonté de la direction confédérale de partir à la conquête des « déserts syndicaux » et de « faire avec » les travailleurs qui y suent sous le burnous. Dans le secteur public, se syndiquer ne représente qu'un risque limité : son évolution de carrière peut être brimée, mais on a l'assurance de ne pas perdre son emploi en affichant ses convictions. Dans le secteur privé, celui des petites boîtes des services ou de la sous-traitance, se syndiquer, c'est mettre son emploi directement en danger ; et cela change profondément la donne en période de chômage structurel de masse. Dans ces boîtes du secteur privé, les travailleurs sont atomisés et marqués par le « chacun pour soi », pressurés, vivent dans l'angoisse du lendemain, n'ont pas ou peu d'expérience collective, refusent de s'investir ou de se fondre dans un collectif agissant dans lequel ils ne feraient que nombre. Les jeunes travailleurs, habitués à la précarité sociale et à la concurrence de tous contre tous, tiennent à distance le syndicalisme : « Le fait syndical appartient à une autre réalité, étrangère à leur quotidien de travail : celle des salariés sous statut des entreprises publiques ou de la fonction publique » ; ils le trouvent trop institutionnalisé et bureaucratisé, ils ont peur de se faire embrigader ; « ils allient un fort individualisme à une forme d'attentisme » (Sophie Béroud, « Adhérer, participer, militer ! », in Analyses et documents économiques n°113/114, 11/2009).

Le rapport des travailleurs au syndicalisme est ambivalent si l'on en croit les sondages. D'un côté, ils considèrent que l'organisation syndicale est nécessaire à la défense de leurs intérêts ; de l'autre, ils ne se syndiquent pas. D'un côté, ils approuvent le pluralisme syndical ; de l'autre, ils reprochent au syndicalisme son absence d'unité. Et d'une façon générale, ils ont une totale méconnaissance de ce qu'est un syndicat et de l'histoire du mouvement ouvrier. Puisqu'il m'est donné, à titre professionnel, de faire une fois l'an un cours sur l'histoire sociale à des étudiants d'une vingtaine d'années destinés à oeuvrer dans le travail social, je puis vous assurer que leurs connaissances historiques sont proches du néant. L'éducastration nationale fait à ce titre bien son travail : les bacheliers qu'elle produit en masse ne maîtrisent que les acquis sociaux de 1936 ; au-delà, ils ne savent rien puisqu'on ne leur a rien appris. Pour l'histoire que l'on enseigne, l'histoire de l'Humanité n'est pas celle de la lutte des classes ; elle demeure celle des Grands hommes et des guerres. Pour contrer cela, seule la transmission familiale des valeurs ouvrières et syndicales est de nature à armer les jeunes travailleurs d'une culture de la contestation.

On peut évidemment critiquer la « dérive réformiste » de la direction confédérale actuelle d'un point de vue idéologique : oui, elle a mis la « barre à droite » au nom de l'unité d'action et du pragmatisme. Une unité d'action problématique : Maryse Dumas regrette ainsi que les propositions communes des états-majors syndicaux nationaux ne se traduisent pas sur le terrain par des pétitions ou des tracts communs, soulignant qu'une « trop grande distance vis-à-vis de ce qui est élaboré en commun ne peut que conduire au doute sur la réalité des intentions des uns et des autres. » (« L'unité n'est pas l'uniformité », in Analyses et documents économiques n°113/114, 11/2009).

Bernard Thibault exprime fort bien la nouvelle stratégie développée : « En anticipant ou en prolongeant la contestation par la proposition, on balise le terrain revendicatif, en évitant d'être confiné ou acculé à l'improvisation. Par la mobilisation, on détermine ce qui est souhaitable et ce qui est possible par la synthèse de deux attitudes : l'une, volontariste, qui cherche à changer la donne, et l'autre, pragmatique, visant l'atteinte, même partielle d'objectifs s'inscrivant dans une perspective plus lointaine. C'est par la consultation des salariés que l'on détermine ce qui est positif, ce qui est amendable, ce qui est acceptable. » (« Réinventer le syndicalisme », in Mouvements n°43, 01/2007)

Je pourrais accepter cette explication qu'il présente comme une « conception moderne du rapport de force »... même si trop souvent « moderne » rime avec « reniement ».

Le seul problème est que j'ai le fort sentiment que cette conception moderne du rapport de force fait corps avec la volonté de l'appareil de s'inscrire pleinement dans le partenariat social, fait corps avec la volonté de réformer les structures de la confédération en renforçant en son sein le poids de l'establishment et des experts. Une « réinvention du syndicalisme » initiée d'en haut interroge toujours. On nous a vendu la réinvention du politique via la démocratie participative, cette pseudo-consultation des masses votantes qui ne sert qu'à parer les appareils d'une nouvelle légitimité. Il est à craindre que la démocratie syndicale et ouvrière prônée par Thiibault suivent le même chemin, tant l'horizon de la consultation semble borné par le souci de s'inscrire durablement dans le « dialogue social constructif ».

En guise de conclusion, j'ajoute que le verbalisme révolutionnaire de ceux qui sont incapables de fédérer les travailleurs sur leur lieu de travail m'insatisfait autant que le pragmatisme de bureaucrates syndicaux adeptes du syndicalisme d'accompagnement. La radicalité ne réside pas dans notre capacité à rédiger des tracts incandescents appelant à la grève générale, mais dans notre capacité à entraîner dans la réflexion collective et l'action des travailleurs désabusés, qui ne croient pas en leur force collective. C'est certainement usant, peu satisfaisant et valorisant, mais c'est à mes yeux la seule solution si l'on veut que les questions de rupture avec l'ordre existant redeviennent politiquement centrales.

Pub : dans le numéro de janvier 2010 de L'Emancipation syndicale et pédagogique, Olivier Vinay livre son analyse du congrès, ainsi qu'une interview de Jean-Pierre Delannoy. A lire, évidemment !