Les grévistes, en colère, vinrent le trouver pour le sommer de démissionner. Watrin s'y refusa : ce n'est pas à la populace de dicter la politique de l'entreprise ! Elle n'y connaît rien, la populace, à la concurrence internationale, à la loi de l'offre et de la demande ; elle n'y entend rien aux dures lois du capitalisme triomphant ; elle n'a qu'à se tenir à sa place et à courber l'échine. Menacé par la foule en colère, notre honnête homme s'est cru sauvé en se réfugiant en hâte au premier étage d'un bâtiment appartenant à la Compagnie des mines. Mais la rage a donné l'assaut au bâtiment, s'est emparé de l'honnête homme et l'a défenestré. Car la rage sait être féroce quand elle est tenaillée par la faim.

En juillet 2009, à Tonghua, dans le nord-est de la Chine, un homme est mort. Son nom : Chen Guojun. Il était à la tête d'une société privée, Jialong Steel, et parallèlement l'un des actionnaires de Tonghua Iron and steel group, entreprise d'Etat dont il espérait, avec le soutien des autorités, devenir l'actionnaire majoritaire. C'était certainement un honnête homme. Autrement dit, dans cette Chine en pleine transformation, un entrepreneur qui sait que la rentabilité d'une entreprise se construit sur le dos de ses salariés. Mais ces derniers ne l'entendirent pas de cette oreille. A la fin du mois de juillet dernier, la rage a frappé à mort Chen Guojun. Car la rage sait être féroce quand elle voit la misère prête à l'envelopper.

Loin de moi l'idée d'applaudir au lynchage d'un patron, aussi arrogant et méprisable soit-il. Le vieux Emile Pouget, dans son journal Le Père peinard, écrit en argot parisien, s'y était essayé en l'an de grâce 1892 : « Je sais bien qu'il y a des pleurnicheux qui la trouvent mauvaise : « A quoi ça sert ? Qu'ils rengainent. Qu'on crève un (patron)... qu'on en crève dix ou vingt, ça ne change rien à la mistoufle du populo. Faut s'en prendre aux institutions, et pas aux hommes... » (...) Naturellement, ce n'est pas la watrinade d'un jean-foutre, ni de dix, qui nous donnera ce qu'on souhaite. N'importe, c'est un petiot commencement : primo, c'est des bons exemples ; deuxièmo, ça donne de l'espoir aux prolos qui voient qu'on n'est pas tous avachis ; troisièmo, ça fout la chiasse aux grosses légumes. » (Article « Watrinades » du 31 janvier 1892, in Emile Pouget, Le Père peinard, Galilée, 1976, p. 229-230)

« Foutre la chiasse aux grosses légumes » ! La belle expression ! En relisant ce Pouget gouailleur et provocateur, je me suis convaincu, s'il le fallait encore, que le seul espoir des travailleurs que le labeur abrutit, avilit, fait souffrir physiquement et aliène, résidait dans leur capacité à, de nouveau, incarner le péril. Georges Sorel a écrit en son temps : « Les ouvriers n'ont pas d'argent, mais ils ont à leur disposition un moyen d'action bien plus efficace ; ils peuvent faire peur. » (Réflexions sur la violence, 1907). Sorel a raison : il faut que la peur change de camp. La multiplication des documentaires audiovisuels sur la violence des rapports sociaux, leur « ensauvagement », le fait également que cette brutalité perverse ne touche plus uniquement le monde des ouvriers et des employés mais a gagné les couches moyennes et supérieures du salariat ; tout cela souligne à quel point le « management moderne », soucieux des individus, à l'écoute des « collaborateurs », n'est qu'une vaste fumisterie qui n'a d'autre but que d'atomiser les bipèdes que nous sommes pour nous rendre plus dociles, fragiles et flexibles. Alors oui !, à choisir, au suicide d'un salarié que le « management moderne » a dégoûté de la vie, je préfère cent fois une watrinade.